Tristes Tropiques
Publication : 1955
Type : Essai
Analyse
Publié en 1955 chez Plon, dans la collection Terre humaine que dirige alors Jean Malaurie, « Tristes Tropiques » est le livre le plus lu de Claude Lévi-Strauss et le plus atypique. Ce n'est ni un traité d'ethnologie ni un récit de voyage ordinaire, mais un ouvrage hybride où le souvenir des expéditions brésiliennes des années 1930 sert de support à une méditation sur la connaissance, sur l'histoire et sur la place de l'Occident parmi les cultures humaines.
Un livre écrit à contretemps
Lorsqu'il rédige ce texte, Lévi-Strauss est un savant installé. Il a enseigné à São Paulo au milieu des années 1930, conduit plusieurs expéditions dans le Mato Grosso et en Amazonie, passé les années de guerre en exil à New York où il a rencontré le linguiste Roman Jakobson, et publié en 1949 « Les Structures élémentaires de la parenté ». Rien ne l'obligeait à revenir vingt ans plus tard sur ses années de terrain, et la première phrase du livre dit assez son embarras : « Je hais les voyages et les explorateurs. » L'ouvrage se construit contre le genre auquel il appartient.
Le succès fut immédiat et débordant le public savant. Une anecdote souvent rapportée veut que le jury Goncourt ait regretté publiquement de ne pouvoir couronner un ouvrage qui n'était pas un roman.
L'architecture du livre
Le texte est divisé en neuf parties. Les premières règlent leur compte au voyage comme spectacle et retracent le départ, la traversée, l'arrivée dans un Nouveau Monde dont l'auteur décrit les villes autant que les paysages. Les parties centrales sont consacrées à quatre populations rencontrées successivement, les Caduveo et leurs peintures faciales, les Bororo et l'organisation circulaire de leur village, les Nambikwara dont il partage un temps la vie précaire, enfin un groupe tupi-kawahib atteint au terme d'une expédition épuisante. La dernière partie quitte l'Amérique du Sud pour l'Asie du Sud et s'achève sur des considérations générales, un souvenir de l'islam, une pièce de théâtre esquissée jadis et une conclusion qui a fait couler beaucoup d'encre.
Cette composition n'est pas chronologique, et ce désordre est voulu. Le morceau le plus célèbre, une longue description de coucher de soleil notée pendant la traversée, ne raconte rien : il montre qu'un phénomène apparemment simple demande, pour être décrit exactement, une syntaxe aussi exigeante que celle d'un mythe.
Les thèses
Trois idées traversent le livre. La première est que l'ethnologue ne va pas chercher ailleurs un exotisme, mais des variations qui permettent de penser l'invariant. Les peintures faciales caduveo, la disposition du village bororo ou les règles d'alliance ne valent pas comme curiosités, elles valent comme systèmes dont la comparaison révèle des contraintes formelles communes. C'est l'esprit du structuralisme appliqué hors du laboratoire.
La deuxième concerne la filiation intellectuelle que Lévi-Strauss se donne. Il fait de Rousseau le fondateur des sciences de l'homme, parce que le « Discours sur l'origine de l'inégalité » a posé le problème correctement : il ne s'agit pas de retrouver un état originel réel, mais de construire un modèle qui permette de mesurer ce que la société a fait de nous. Ce patronage a surpris, il est revendiqué sans équivoque.
La troisième est la plus sombre. L'humanité, écrit-il, produit de l'ordre social au prix d'un désordre croissant, et les civilisations uniformisent le monde en le détruisant. Il propose de nommer entropologie l'étude de ce processus de désintégration. La conclusion, qui évoque le moment où l'humanité aura cessé d'être, refuse pourtant le désespoir complet : elle assigne à la connaissance la tâche de recueillir, avant qu'elles ne disparaissent, des formes de vie que rien ne remplacera.
Réception et postérité
Le livre a fait beaucoup plus pour la diffusion de l'anthropologie structurale que les ouvrages techniques de son auteur. Il a durablement modifié l'image de l'ethnologue, qui cesse d'être le collectionneur de coutumes pour devenir un analyste de systèmes et un témoin critique de sa propre société. Il a nourri la critique du colonialisme et le soupçon porté sur l'idée de progrès, à un moment où la décolonisation battait son plein.
Sa dimension littéraire lui vaut d'être lu dans les classes de français autant que dans les départements de sciences sociales, et la prose de Lévi-Strauss, souvent qualifiée de classique, y est pour beaucoup.
Controverses
Le statut du livre a divisé. Certains anthropologues ont reproché à ce mélange de souvenirs et de spéculations de brouiller la frontière entre la science et la littérature, d'autres y ont vu au contraire une réflexion lucide sur les conditions concrètes de l'enquête.
La critique la plus commentée est venue de Jacques Derrida, qui consacre à quelques pages du livre, celles où Lévi-Strauss raconte comment il introduisit l'écriture chez les Nambikwara, une analyse serrée dans « De la grammatologie ». Derrida y voit une nostalgie de la parole vive et de l'innocence perdue, héritée de Rousseau, qui commanderait à son insu toute la démonstration. Les défenseurs de Lévi-Strauss répondent que l'épisode est présenté comme une scène et non comme une preuve, et que la portée qu'on lui prête excède ce qu'il soutient.
Un troisième débat porte sur le pessimisme du livre. On lui a opposé qu'il condamne l'histoire en bloc, qu'il idéalise des sociétés qu'il décrit pourtant comme démunies et qu'il laisse peu de place à l'action politique. La réponse la plus fréquente consiste à distinguer le diagnostic, qui porte sur l'uniformisation du monde, et le jugement de valeur, que l'auteur s'abstient largement de formuler.
Pour commencer
Les deux premières parties et la conclusion suffisent à saisir le propos. Les parties ethnographiques centrales se lisent indépendamment, celle consacrée aux Bororo étant la plus instructive pour qui veut comprendre ce qu'analyser une structure veut dire.