George Berkeley

12 mars 1685 - 14 janvier 1753 7 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe et évêque anglican irlandais, deuxième grand empiriste britannique entre Locke et Hume. Sa doctrine de l'immatérialisme nie l'existence de la matière : être, c'est être perçu (esse est percipi).

Prérequis : Prose élégante et accessible. Les Trois dialogues entre Hylas et Philonous, sous forme dialoguée, sont le meilleur point d'entrée.

Biographie

George Berkeley naît le 12 mars 1685 près de Kilkenny, en Irlande, et meurt le 14 janvier 1753 à Oxford, en Angleterre. Philosophe et homme d'Église anglican, il fut évêque de Cloyne, ce qui lui vaut souvent le nom de « Bishop Berkeley ». Sa vie associe étroitement la recherche philosophique, l'engagement religieux et un goût pour les projets concrets.

Issu d'une famille anglo-irlandaise protestante, Berkeley fait ses études au Kilkenny College, puis entre à quinze ans au Trinity College de Dublin, où l'enseignement est alors résolument moderne, ouvert à la science et à la philosophie nouvelles du XVIIe siècle. Il y devient fellow en 1707 et est ordonné dans l'Église anglicane.

C'est dans ses jeunes années à Trinity que Berkeley conçoit l'essentiel de sa philosophie. Avant trente ans, il a déjà publié ses œuvres les plus importantes : l'Essai pour une nouvelle théorie de la vision (1709), le Traité sur les principes de la connaissance humaine (1710) et les Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713). C'est une précocité remarquable.

La suite de sa vie est marquée par les voyages et les projets. Il séjourne en Angleterre et sur le continent, notamment en Italie. Dans les années 1720, il conçoit le projet d'un collège missionnaire aux Bermudes, ce qui le conduit à résider plusieurs années en Amérique, à Rhode Island, dans l'attente de financements qui ne viendront jamais. De retour, il est nommé évêque de Cloyne en 1734, charge qu'il exerce avec dévouement, se préoccupant du bien-être économique et social de son diocèse. Il s'installe enfin à Oxford peu avant sa mort, en 1753.

Pensée principale

George Berkeley occupe une place singulière dans la tradition de l'empirisme britannique, entre Locke qui le précède et Hume qui le suit. Partant des prémisses empiristes, il en tire une conclusion audacieuse et célèbre : il n'existe pas de matière. C'est la doctrine de l'immatérialisme.

L'immatérialisme : être, c'est être perçu

Le point de départ de Berkeley est une analyse rigoureuse de ce que nous percevons. Que connaissons-nous vraiment des choses ? Uniquement nos perceptions : des couleurs, des sons, des formes, des saveurs, c'est-à-dire des idées dans notre esprit. Nous n'avons jamais accès à une prétendue « matière » qui existerait derrière ces perceptions, indépendamment de tout esprit. Cette matière, support inerte et imperceptible des qualités, est une hypothèse inutile et même contradictoire.

Berkeley en conclut que l'existence des choses sensibles consiste dans le fait d'être perçues. Sa formule, restée célèbre, le résume : esse est percipi, être, c'est être perçu. Une chose qui ne serait perçue par aucun esprit n'aurait tout simplement pas d'existence. Il n'y a, en dernière analyse, que des esprits (qui perçoivent) et des idées (qui sont perçues). C'est pourquoi on parle d'idéalisme : pour Berkeley, la réalité est de nature spirituelle, faite d'esprits et de leurs perceptions, non de matière.

Dieu, garant de la permanence du monde

Une objection vient aussitôt à l'esprit : si les choses n'existent que perçues, cessent-elles d'exister quand personne ne les regarde ? Le monde s'évanouit-il dès qu'on ferme les yeux ?

La réponse de Berkeley fait intervenir Dieu. Si les choses continuent d'exister quand aucun esprit fini ne les perçoit, c'est parce qu'elles sont perçues par un esprit infini : Dieu. Dieu perçoit tout en permanence, et c'est lui qui produit en nous, de façon régulière et ordonnée, les idées que nous appelons le monde sensible. La régularité de nos perceptions, ce que nous nommons les lois de la nature, n'est autre que la constance avec laquelle Dieu nous présente ces idées. Loin d'être un système sceptique, l'immatérialisme se veut ainsi, dans l'intention de Berkeley, un rempart contre le matérialisme et l'athéisme, et une voie qui ramène l'esprit à Dieu. Cette articulation de l'empirisme le plus rigoureux et d'une métaphysique spiritualiste fait toute l'originalité de sa pensée.

Œuvres majeures

L'Essai pour une nouvelle théorie de la vision (1709) est la première œuvre importante de Berkeley. Il y analyse la perception visuelle de la distance et de la grandeur, montrant qu'elles ne sont pas vues directement mais inférées de l'expérience. Cet ouvrage, qui marqua la psychologie de la vision, prépare le terrain de l'immatérialisme.

Le Traité sur les principes de la connaissance humaine (1710) est l'exposé systématique de sa philosophie. Berkeley y présente sa critique de l'abstraction et de la matière, et y formule la doctrine de l'immatérialisme et le principe esse est percipi.

Les Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713) reprennent les mêmes thèses sous la forme vivante du dialogue, plus accessible et plus persuasive. Hylas, qui défend l'existence de la matière, est progressivement amené par Philonous (porte-parole de Berkeley) à reconnaître l'immatérialisme. C'est souvent le meilleur point d'entrée dans sa pensée.

Berkeley a aussi écrit des ouvrages sur l'économie irlandaise (Le Questionneur), sur les fondements du calcul infinitésimal (L'Analyste, où il critique la rigueur des mathématiciens) et, tardivement, la Siris (1744), méditation qui part des vertus médicinales de l'eau de goudron pour s'élever vers des considérations métaphysiques.

Postérité et influence

La postérité de Berkeley est singulière. Sa thèse immatérialiste a souvent été reçue avec incrédulité, voire raillée, mais elle a obligé la philosophie à prendre au sérieux des questions qu'elle ne pouvait plus éviter.

Son rôle le plus important tient à sa place dans la chaîne de l'empirisme britannique. En montrant où peuvent mener les prémisses empiristes, Berkeley a préparé la voie à Hume, qui radicalisera encore la démarche. Le trio Locke, Berkeley, Hume forme ainsi une séquence cohérente, chaque maillon poussant plus loin l'analyse de l'expérience. Par cette voie, Berkeley participe au cheminement qui conduira Kant à élaborer le criticisme.

L'immatérialisme a aussi suscité d'innombrables tentatives de réfutation, dont la plus fameuse est celle, anecdotique, du écrivain Samuel Johnson, qui aurait cru réfuter Berkeley en frappant une pierre du pied. Cette réplique, restée célèbre, manque en réalité l'argument de Berkeley, qui ne nie pas que la pierre soit perçue comme dure et résistante, mais seulement qu'il existe une matière derrière cette perception. La méprise est instructive sur la difficulté de la thèse.

Au-delà, Berkeley a influencé les discussions ultérieures sur la perception, le phénoménisme et l'idéalisme. Des courants postérieurs, jusqu'à certaines réflexions contemporaines en philosophie de l'esprit et de la perception, retrouvent des problèmes qu'il avait posés avec une acuité remarquable. La ville de Berkeley, en Californie, et l'université qui s'y trouve, portent d'ailleurs son nom, signe d'une notoriété qui a débordé le cercle des philosophes.

Pour aller plus loin

La pensée de Berkeley, malgré sa thèse contre-intuitive, est exposée dans une prose élégante et accessible.

Les Trois dialogues entre Hylas et Philonous sont le point d'entrée idéal. La forme dialoguée, vivante et progressive, rend l'immatérialisme bien plus assimilable que l'exposé systématique. C'est par là qu'il convient de commencer.

Le Traité sur les principes de la connaissance humaine fournit ensuite l'exposé doctrinal complet, pour qui veut approfondir l'argumentation.

Il est utile de lire Berkeley en le situant dans la séquence empiriste, entre Locke et Hume : on saisit mieux alors la cohérence de sa démarche et sa portée historique.

L'article « George Berkeley » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et celui de l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent des synthèses rigoureuses et à jour, en accès libre, particulièrement utiles pour clarifier les arguments de l'immatérialisme et écarter les contresens fréquents.

Voir la cartographie