Vies parallèles

Titre original : Βίοι Παράλληλοι

Publication : début du IIe siècle apr. J.-C.

Analyse

Les Vies parallèles de Plutarque sont un recueil de biographies composé au début du IIe siècle de notre ère, qui met en regard, deux par deux, une figure grecque et une figure romaine. L'ouvrage a formé la culture politique de l'Europe pendant plus de quinze siècles, et il est resté la principale source narrative pour une partie de l'histoire ancienne. Sa place dans l'histoire de la philosophie tient moins à ses thèses qu'à sa méthode : Plutarque y tient que le caractère se lit dans les actes, et qu'une vie bien racontée instruit mieux qu'un traité.

L'auteur et son projet

Plutarque est né vers 45 et mort vers 125, à Chéronée en Béotie, où il a passé la plus grande part de sa vie. Il a étudié à Athènes, voyagé à Rome, exercé des charges civiques dans sa cité et une prêtrise à Delphes. Platonicien de formation, il appartient à ce que les historiens appellent le médio-platonisme, et il a produit une œuvre considérable dont une large part nous est parvenue sous le titre global d'Œuvres morales.

Les Vies relèvent d'un autre genre. Plutarque y écrit sous l'Empire romain, dans un monde où l'hellénisme est culturellement prestigieux et politiquement subordonné. Le dispositif du parallèle répond à cette situation : en appariant un Grec et un Romain, il refuse de traiter l'un comme le modèle et l'autre comme la copie, et propose à ses lecteurs des deux langues un répertoire commun d'exemples.

Ce que contient le recueil

L'ensemble conservé comprend vingt-deux paires, auxquelles s'ajoutent quatre vies isolées. Les appariements sont parfois attendus, comme Alexandre et César, parfois plus surprenants. Chaque paire s'ouvre généralement sur une courte introduction et se referme, dans la plupart des cas, sur une synkrisis, une comparaison explicite où Plutarque met en balance les mérites et les fautes des deux hommes.

Une partie du recueil est perdue, dont au moins une paire dont nous connaissons l'existence par une mention de Plutarque lui-même. On ignore l'ordre de composition exact et le plan d'ensemble initial, ce qui rend hasardeuse toute lecture qui prétendrait au système.

La méthode : des vies, non des histoires

La déclaration de méthode la plus citée se trouve au seuil de la Vie d'Alexandre. Plutarque y avertit qu'il n'écrit pas une histoire mais des vies, et que les hauts faits militaires ne sont pas nécessairement ce qui renseigne le mieux sur un homme. Un mot dit à table, une réaction dans un revers, une habitude privée peuvent révéler davantage qu'une bataille gagnée.

Cette préférence n'est pas de l'anecdotisme. Elle repose sur une thèse : le caractère, l'êthos, est une disposition stable qui se manifeste dans le détail parce qu'elle est à l'œuvre partout. Le biographe n'a donc pas à choisir entre le grand et le petit, il doit choisir ce qui est révélateur. Vous reconnaîtrez là un principe qui gouverne encore beaucoup de portraits littéraires et journalistiques.

Il en découle une seconde conséquence, assumée par Plutarque : il ne cherche pas l'exactitude du chroniqueur. Il retient des récits dont il doute, les signale parfois comme tels, et ne se prive pas de faire usage d'une tradition invérifiable quand elle éclaire un trait. Les historiens modernes qui le lisent comme source doivent donc trier, ce qui a nourri une abondante littérature critique.

Le propos moral

Plutarque écrit pour instruire, et il le dit. L'exemple agit sur le lecteur par imitation et par répulsion : on se forme en fréquentant des vies, comme on prend des manières en fréquentant des gens. Au début de la Vie de Timoléon il explique que l'écriture de ces portraits est pour lui un exercice d'éducation de soi avant d'être un service rendu au public.

Mais le moralisme de Plutarque n'est pas simple. Il écrit des vies de grands criminels politiques aussi bien que de modèles, et ses portraits les plus réussis sont souvent ceux d'hommes mêlés, où la vertu et le défaut tiennent à la même disposition. L'ambition qui fait la grandeur d'Alcibiade est aussi ce qui le perd. Le lecteur n'est donc pas devant un catalogue d'édification, mais devant des cas à juger, et la synkrisis finale lui propose un modèle de délibération plutôt qu'une sentence.

Une anthropologie politique

Sans jamais quitter le récit, les Vies dessinent une conception de l'action politique. Trois idées y reviennent.

La première est que le gouvernement est un métier qui s'exerce sur des caractères, et que la connaissance des hommes y compte autant que la compétence technique. La seconde est que la vertu politique est d'abord une maîtrise de soi : les chutes que raconte Plutarque viennent presque toujours d'un affect non gouverné, colère, envie ou appétit d'honneurs. La troisième est que les institutions pèsent, mais que les circonstances laissent toujours une marge, et que c'est dans cette marge que se joue la responsabilité.

Cette dernière position mérite d'être relevée. Plutarque ne soutient pas que les grands hommes fabriquent l'histoire, ni que les circonstances décident de tout. Il décrit un jeu entre un caractère et une situation, où ni l'un ni l'autre ne se réduit. On a pu y voir un traitement narratif du problème que la philosophie formule autrement, celui de la contingence de l'action.

La postérité

Peu d'œuvres antiques ont eu une influence aussi continue. Lues et imitées pendant l'Antiquité tardive et à Byzance, les Vies reviennent en force à la Renaissance. La traduction française de Jacques Amyot, parue en 1559, est l'un des grands événements littéraires du siècle : elle a donné à la prose française un modèle et à Montaigne sa principale réserve d'exemples. La traduction anglaise de Thomas North, faite à partir d'Amyot, a fourni à Shakespeare la matière de Jules César, de Coriolan et d'Antoine et Cléopâtre, parfois presque phrase à phrase.

Au XVIIIe siècle, Plutarque devient le livre des républicains. Rousseau raconte l'avoir lu enfant et y avoir pris son goût de la liberté antique ; les acteurs de la Révolution française y puisent un répertoire de figures et de gestes. Cette postérité a sa part d'ironie : un auteur qui appelait à la modération a nourri des imaginaires héroïques qu'il aurait vraisemblablement désapprouvés.

Au XIXe et au XXe siècle, le statut des Vies se modifie. L'histoire devenue discipline scientifique les relègue au rang de source de seconde main, à utiliser avec précaution. Mais elles retrouvent une actualité par un autre chemin : les travaux sur l'écriture de soi et sur les techniques de formation du caractère dans l'Antiquité, notamment ceux de Michel Foucault et de Pierre Hadot sur les exercices spirituels, ont redonné sens à l'idée d'une lecture qui transforme celui qui lit.

Controverses

Trois débats traversent les études plutarquiennes.

Le premier porte sur la fiabilité. Jusqu'où peut-on utiliser les Vies comme document ? Les réponses varient selon les vies, selon les sources dont Plutarque disposait et selon la distance chronologique. Il est admis qu'il faut distinguer les vies d'époque hellénistique et romaine, mieux documentées, des figures les plus anciennes, où la part de légende est considérable.

Le deuxième porte sur l'unité du projet. Certains interprètes lisent le recueil comme la mise en œuvre d'un programme philosophique cohérent, articulé aux thèses morales des Œuvres morales. D'autres estiment que les Vies ont été composées au fil des commandes et des occasions, et que leur cohérence est une construction de lecteur. L'état fragmentaire de la transmission empêche de trancher.

Le troisième porte sur la politique de Plutarque. Était-il un notable provincial accommodé à la domination romaine, un défenseur discret de l'autonomie des cités grecques, ou simplement un moraliste indifférent aux formes de régime ? Les textes nourrissent les trois lectures, et le choix dépend largement du poids que l'on accorde à ses écrits politiques mineurs.

Par où commencer

Une première lecture gagne à s'en tenir à une paire complète, comparaison finale incluse, plutôt qu'à des extraits. Alexandre et César donnent la mesure de l'ambition du dispositif ; Alcibiade et Coriolan offrent les deux portraits les plus riches en ambivalence ; Solon et Publicola intéresseront qui cherche la réflexion sur les institutions. La traduction d'Amyot reste un plaisir de langue mais demande de l'habitude ; les traductions modernes annotées sont plus sûres pour qui veut savoir ce que l'on tient pour établi.

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