Œuvres morales
Titre original : Ἠθικά
Publication : fin du Ier et début du IIe siècle
Analyse
Les Œuvres morales de Plutarque ne sont pas un livre. C'est une bibliothèque, rassemblée après coup sous un titre commode, et dont l'unité ne vient ni du sujet ni de la forme mais d'une manière. On y trouve des conseils aux jeunes mariés, une enquête sur le silence des oracles, une polémique technique contre les stoïciens, un traité sur la cruauté envers les animaux et des questions de banquet. Le mot moral, dans ce titre, ne désigne pas une discipline : il désigne tout ce qui concerne les caractères et la conduite, ce qui est très vaste.
Comment ce recueil s'est formé
Le titre grec, Êthika, et le titre latin Moralia, sont des commodités d'éditeur. Les manuscrits byzantins ont regroupé sous ce nom tout ce qui, chez Plutarque, n'était pas une biographie. L'ensemble compte, selon le découpage retenu par les éditions, une bonne soixantaine de traités et d'opuscules, et ce nombre varie parce que plusieurs textes sont tenus pour apocryphes.
Un document ancien, le catalogue dit de Lamprias, du nom d'un fils supposé de Plutarque, donne une liste de ses titres bien plus longue que ce que nous possédons. Nous lisons donc une partie d'une œuvre, et les absences sont parfois cruelles : plusieurs traités consacrés à des doctrines philosophiques précises nous manquent, dont certains auraient éclairé sa position sur des points discutés.
Les grands ensembles
La morale pratique. C'est le groupe le plus lu et le plus traduit. Sur la tranquillité de l'âme, Sur le contrôle de la colère, Sur l'amitié nombreuse, Sur la curiosité, Comment distinguer le flatteur de l'ami, Sur l'exil, Consolation à sa femme. Ces textes partent d'une situation ordinaire et proposent des exercices. Ils supposent une thèse forte, que Plutarque n'explicite pas toujours : le caractère se travaille, et les accidents de l'existence n'ont sur nous que le pouvoir que notre jugement leur accorde.
Les dialogues delphiques. Sur le E de Delphes, Sur les oracles de la Pythie, Sur la disparition des oracles. Prêtre d'Apollon, Plutarque y met en scène des conversations sur le fonctionnement de la divination et sur son déclin. Ces textes sont parmi les plus riches du recueil, parce qu'ils confrontent explications naturelles et théologiques sans trancher.
Les polémiques. Contre les stoïciens, Plutarque conteste la thèse que les passions seraient des jugements et dénonce ce qu'il tient pour des contradictions internes de leur doctrine. Contre les épicuriens, il refuse que le plaisir, même entendu comme absence de trouble, suffise à la vie heureuse, et il attaque leur conception de la providence. Ces traités sont nos sources les plus importantes sur des doctrines dont les textes originaux ont presque entièrement disparu, ce qui pose un problème de méthode constant aux historiens de la philosophie : nous connaissons Chrysippe en grande partie par un adversaire.
Les traités platoniciens et théologiques. Sur la génération de l'âme dans le Timée, Questions platoniciennes, Sur Isis et Osiris, Sur les délais de la justice divine. C'est là que se lit son platonisme doctrinal, et notamment sa position sur l'existence d'un principe mauvais, qui le distingue de la tradition qui le suivra.
L'érudition et la curiosité. Propos de table, Questions grecques et Questions romaines, Sur les noms des fleuves. Ces textes ont longtemps passé pour des amusements. Ils ont une valeur documentaire considérable et ils disent quelque chose de l'idéal de conversation cultivée qui est le milieu naturel de la philosophie de Plutarque.
Les animaux. Sur l'intelligence des animaux, Les animaux terrestres sont-ils plus intelligents que les aquatiques, Sur le manger de la chair. Plutarque y soutient que les bêtes ont une forme de raison et que leur consommation demande à être justifiée. Ces textes connaissent aujourd'hui un regain d'attention considérable, et ils le méritent : ils constituent l'un des plus anciens plaidoyers argumentés qui nous soient parvenus sur ce sujet.
Une manière plutôt qu'une doctrine
Si vous cherchez dans ce recueil un système, vous ne le trouverez pas. Ce qui s'y trouve est une méthode.
Plutarque part presque toujours d'un cas, d'une anecdote ou d'une difficulté concrète, puis il remonte vers le principe. Il cite abondamment les poètes, qu'il tient pour des témoins de l'expérience commune. Il expose les positions adverses avant de les discuter, et il lui arrive de laisser la question ouverte. Il adresse ses textes à des destinataires nommés, amis ou correspondants, ce qui donne à la philosophie une forme de lettre ou d'entretien.
Cette manière suppose un public : des gens cultivés, non spécialistes, qui ont des affaires à régler et des deuils à traverser. C'est pourquoi les Œuvres morales ont traversé les siècles mieux que bien des traités plus rigoureux. Elles s'adressent à vous sans exiger d'initiation.
Postérité
L'influence du recueil est considérable et souvent souterraine.
À la Renaissance, Érasme en traduit des morceaux et en diffuse les sentences. Jacques Amyot donne au XVIe siècle une traduction française complète qui devient un classique de notre langue. Montaigne, qui lit Plutarque dans Amyot, lui emprunte la forme de l'essai, le goût de l'exemple, le droit de se contredire et une bonne partie de ses matériaux : les Essais sont, pour une part, une conversation continuée avec les Œuvres morales.
Au XIXe siècle, Ralph Waldo Emerson préface une édition anglaise du recueil et y voit une école de confiance en soi. Au XXe siècle, le recueil a été exploité par les historiens des religions, par les historiens de la vie quotidienne antique et, plus récemment, par les praticiens de la philosophie comme exercice.
Controverses
Les attributions. Plusieurs textes du corpus ne sont pas de Plutarque. Le traité sur l'éducation des enfants, longtemps cité comme sien et abondamment utilisé par les pédagogues, est tenu pour inauthentique par la critique moderne. Les Vies des dix orateurs et quelques autres pièces sont également écartées. Toute citation isolée doit donc être rapportée à un traité identifié, faute de quoi vous risquez d'attribuer à Plutarque une position qui n'est pas la sienne.
Un témoin fiable des doctrines adverses ? Puisque nous connaissons en partie le stoïcisme et l'épicurisme par ses polémiques, la question de son honnêteté intellectuelle est décisive. Les spécialistes sont partagés : certains reconnaissent la précision de ses citations, d'autres notent qu'il isole des formules et force les conséquences. La position la plus prudente consiste à tenir ses rapports de doctrine pour informés et ses réfutations pour partiales.
Philosophie ou littérature ? Le recueil a longtemps été classé parmi les belles-lettres plutôt que parmi les œuvres philosophiques, au motif qu'il n'argumente pas assez. Ce classement a été contesté, et la question reste posée : un texte qui propose des exercices de conduite sans les déduire d'un principe fait-il de la philosophie ? Les Œuvres morales obligent à y répondre.
Par où entrer
Choisissez un traité bref selon ce qui vous occupe : la colère, l'exil, la flatterie, la manière d'écouter. Lisez-le entier, il fait rarement plus de trente pages. Vous verrez alors si cette manière vous convient. L'édition des Belles Lettres donne le grec et le français. La traduction d'Amyot, accessible en ligne, mérite un détour pour elle-même, car elle a fait entrer Plutarque dans la langue française et c'est elle que lisaient Montaigne et ses contemporains.