Plutarque de Chéronée
Platonicien, prêtre d'Apollon à Delphes et notable de Béotie, Plutarque a fait de la biographie et de l'entretien familier des instruments de philosophie morale.
Biographie
Un enfant de Béotie
Plutarque naît vers 46 de notre ère à Chéronée, petite cité de Béotie restée célèbre pour la bataille qui, en 338 avant notre ère, y avait scellé la domination macédonienne sur la Grèce. Sa famille appartient à la notabilité locale, cultivée et aisée sans être princière. Il évoque volontiers son grand-père Lamprias et son père dans ses dialogues, où ils figurent comme interlocuteurs : ce procédé n'est pas une coquetterie, il indique une conception de la philosophie comme conversation de famille et d'amis plutôt que comme discipline d'école.
Une formation athénienne
Il part étudier à Athènes auprès d'un maître platonicien, Ammonios, dont on sait peu de choses hors ce qu'il en dit lui-même. Athènes n'est plus la capitale intellectuelle du monde, mais elle demeure le lieu où l'on se forme à la tradition de l'Académie. Plutarque y acquiert une culture encyclopédique, une familiarité avec les dialogues de Platon et un goût pour la discussion contradictoire qui marquera toute son œuvre. Il voyage ensuite, en Égypte notamment, et séjourne plusieurs fois à Rome, où il donne des conférences et se lie à des sénateurs.
Le choix de rester
Ces relations romaines lui auraient permis une carrière impériale. Il choisit l'inverse et rentre vivre à Chéronée, où il exerce des magistratures municipales modestes. Il justifie ce choix par une raison devenue fameuse : il ne veut pas que sa petite patrie devienne encore plus petite par son départ. La décision est philosophique autant que sentimentale. Elle suppose que la vie bonne ne dépend pas de la grandeur de la scène sur laquelle on l'exerce, thèse que son œuvre illustre sans cesse.
Delphes
À partir des années 90 environ, Plutarque devient prêtre d'Apollon à Delphes, charge qu'il conserve jusqu'à sa mort. Le sanctuaire sort alors d'une longue période de déclin et bénéficie de la faveur impériale. Cette fonction n'est pas un ornement : plusieurs de ses dialogues les plus denses interrogent le fonctionnement de l'oracle, la raison pour laquelle la Pythie a cessé de répondre en vers ou le sens de l'inscription delphique. Elle le place aussi dans une position singulière, celle d'un philosophe qui ne traite pas la religion traditionnelle comme une superstition à congédier.
Les dernières années
Les empereurs Trajan puis Hadrien lui accordent des honneurs, dont on discute la nature exacte. Il meurt vers 125, probablement à Chéronée, après une vieillesse studieuse pendant laquelle il compose ou achève les Vies parallèles. L'immense liste de ses titres, transmise par le catalogue dit de Lamprias, montre que nous n'avons conservé qu'une partie de ce qu'il a écrit.
Pensée principale
Un platonisme de la conduite
Plutarque se dit platonicien et il l'est, mais à sa manière. Il retient de Platon l'idée d'une réalité intelligible dont le monde sensible dépend, la méfiance envers le plaisir comme critère et la conviction que l'âme a une destinée qui excède la vie présente. Il laisse en revanche de côté l'appareil démonstratif et les constructions dialectiques les plus techniques. Ce qui l'intéresse, c'est la façon dont une doctrine se traduit en conduite. Aussi ne trouverez-vous chez lui aucun traité systématique, mais des essais, des lettres de consolation, des dialogues de banquet et des biographies.
L'âme, le corps et la mesure
La psychologie de Plutarque est tripartite et combat sur deux fronts. Contre les stoïciens, il refuse l'idée que les passions seraient de simples jugements erronés qu'il faudrait extirper : elles appartiennent à une partie de l'âme distincte de la raison, et la tâche morale consiste à les éduquer, non à les supprimer. Contre les épicuriens, il refuse que le plaisir soit la mesure du bien. Il reprend à la tradition péripatéticienne la notion de juste milieu : la vertu est une mesure, un art de proportionner l'affect à la situation. Sa morale est donc une morale de la modération active, où la colère, l'ambition ou l'amour sont des forces à orienter.
La vertu se lit dans les détails
L'intuition la plus originale de Plutarque est méthodologique. Il soutient que le caractère ne se révèle pas dans les grandes actions, qui dépendent trop des circonstances, mais dans les gestes menus, les mots lâchés, la manière de traiter un esclave ou de supporter une rumeur. De là sa pratique de la biographie comparée : mettre en regard un Grec et un Romain ne sert pas à décerner un prix, mais à faire apparaître, par différence, ce qui dans chaque vie relève du caractère et ce qui relève du hasard. L'histoire devient ainsi un laboratoire d'éthique. On a pu reprocher à cette démarche son indifférence à l'exactitude documentaire ; elle a surtout l'intérêt de poser que l'on connaît une personne par son style plus que par son bilan.
La religion comme problème philosophique
Prêtre à Delphes, Plutarque ne traite pas les cultes comme des fables. Il y cherche une vérité voilée et critique à parts égales la superstition, qui fait de la divinité un tyran, et l'athéisme, qui la supprime. Ses dialogues delphiques posent une question qui n'a rien perdu de son acuité : comment une institution religieuse peut-elle changer de forme sans perdre son sens ? Sa lecture allégorique des mythes égyptiens, dans le traité sur Isis et Osiris, inaugure une tradition herméneutique dont le néoplatonisme fera grand usage.
Le soin des vivants
Une part considérable de son œuvre relève de ce que nous appellerions aujourd'hui la philosophie pratique : comment se faire des amis, comment entendre une critique, comment vivre avec son conjoint, comment consoler un deuil, comment lire les poètes sans se laisser corrompre par eux. Ces textes passent pour mineurs. Ils constituent en réalité le cœur de son projet, qui est d'armer un lecteur ordinaire contre les accidents de l'existence. Vous y trouverez une philosophie peu spéculative mais remarquablement attentive, dont le présupposé est que chacun peut travailler son caractère.
Œuvres majeures
Les Vies parallèles
Le projet consiste à apparier un Grec et un Romain, puis à conclure par une comparaison. Vingt-deux paires nous sont parvenues, auxquelles s'ajoutent quatre vies isolées : Artaxerxès, Aratos, Galba et Othon. Plutarque y énonce lui-même son principe : il écrit des vies et non des histoires, et préfère donc le trait de caractère au récit de bataille. L'ouvrage a eu une influence sans égale sur la culture européenne, de la Renaissance au théâtre élisabéthain, et reste la source principale de notre image d'Alexandre, de César ou de Caton.
Les Œuvres morales
Sous ce titre commode, les éditions regroupent une collection hétéroclite de traités et d'opuscules, une bonne soixantaine selon le découpage habituel, dont certains sont très probablement apocryphes. On y trouve des textes de morale pratique, des dialogues religieux, des polémiques contre les stoïciens et les épicuriens, des commentaires de Platon, des curiosités d'érudition et des questions de table. L'ensemble est moins l'œuvre d'un système que la trace d'une vie entière de lecture et de conversation.
Sur Isis et Osiris
Ce traité, adressé à une prêtresse de Delphes, interprète le mythe égyptien comme le récit voilé d'une structure métaphysique. Il constitue l'un des premiers grands exercices d'allégorèse comparée entre traditions religieuses, et une source importante, à manier avec prudence, sur la religion égyptienne telle qu'un Grec cultivé du premier siècle pouvait la comprendre.
Sur la disparition des oracles
Dialogue delphique où plusieurs interlocuteurs cherchent à expliquer le déclin des sanctuaires oraculaires. Les hypothèses avancées vont du dépeuplement de la Grèce à la mort des démons intermédiaires. Le texte intéresse autant par sa méthode, qui met en concurrence des explications naturelles et théologiques, que par ses conclusions, volontairement suspendues.
Comment écouter
Bref traité d'éducation intellectuelle adressé à un jeune homme. Plutarque y décrit les travers de l'auditeur : celui qui n'écoute que pour objecter, celui qui admire sans comprendre, celui qui prend des notes au lieu de penser. C'est un bon exemple de la manière dont, chez lui, une question apparemment modeste ouvre sur une théorie de l'attention et de la formation de soi.
Postérité et influence
L'Antiquité tardive et Byzance
Plutarque est lu sans interruption. Les néoplatoniciens lui empruntent sa lecture allégorique des mythes, les chrétiens apprécient sa critique de la superstition et son théisme, et les compilateurs byzantins recopient ses traités. C'est à cette transmission patiente que nous devons l'existence du corpus, car un auteur non copié disparaît.
La Renaissance et Amyot
La fortune moderne de Plutarque commence avec la traduction française de Jacques Amyot, publiée dans la seconde moitié du XVIe siècle : les Vies d'abord, les Œuvres morales ensuite. Ce texte, d'une rare qualité littéraire, devient l'un des livres les plus lus du siècle. Montaigne y puise sans cesse, au point que les Essais sont en partie une conversation avec Plutarque, dont il reprend la forme brève, le goût de l'exemple et la méthode du portrait moral. La version anglaise de Thomas North, faite sur Amyot, fournit à Shakespeare la matière de Jules César, de Coriolan et d'Antoine et Cléopâtre.
Les révolutions et l'éducation civique
Les Vies parallèles ont servi de répertoire d'exemples politiques à toute l'Europe. Rousseau raconte les avoir lues enfant et y avoir pris le goût de la liberté antique. Les acteurs de la Révolution française puisent dans Plutarque les figures de Brutus et de Caton, dont ils empruntent les noms et les postures. Cette postérité est paradoxale : un auteur modéré, soucieux de concorde, a fourni son imagerie à des entreprises radicales.
Le XIXe siècle et Emerson
Aux États-Unis, Ralph Waldo Emerson tient Plutarque pour un maître et préface une édition anglaise des Œuvres morales. Ce qu'il y trouve, c'est l'idée que la grandeur est accessible et qu'elle se juge sur le caractère plutôt que sur la position. Le transcendantalisme américain hérite ainsi d'une morale antique de la confiance en soi.
Aujourd'hui
Deux chantiers ont redonné à Plutarque une place proprement philosophique. Les études sur le platonisme médio-platonicien l'ont réinséré dans une histoire doctrinale cohérente. Le renouveau de l'éthique des vertus, à partir des années 1950, a par ailleurs rendu actuelle une approche morale qui part des caractères et des situations plutôt que des règles. Ses traités de consolation et de thérapie des passions sont enfin lus par les praticiens contemporains de la philosophie appliquée.
Controverses et débats
Philosophe ou moraliste ?
La question traverse toute la réception de Plutarque. Une tradition, longtemps dominante dans l'histoire de la philosophie, l'a tenu pour un compilateur élégant plutôt que pour un penseur : pas de système, pas de thèse propre, une doctrine empruntée à Platon et des polémiques de seconde main. Les travaux des dernières décennies ont renversé ce jugement en montrant la cohérence de son platonisme et l'originalité de sa psychologie des passions. Le débat n'est pas clos, et il recoupe une question plus large : faut-il réserver le titre de philosophe à ceux qui construisent des systèmes ?
La fiabilité de l'historien
Les Vies parallèles sont une source majeure pour des pans entiers de l'histoire grecque et romaine, et en même temps une source avouée comme sélective. Plutarque annonce qu'il choisit ses matériaux selon leur valeur révélatrice. Les historiens discutent donc au cas par cas de ce qu'il faut retenir, et plusieurs anecdotes célèbres, longtemps tenues pour des faits, sont aujourd'hui considérées comme des traditions tardives. La prudence s'impose sans que l'ouvrage perde son intérêt, qui est d'abord éthique.
Les textes attribués
Plusieurs traités du corpus moral sont tenus pour inauthentiques par la critique, et certaines attributions restent discutées. Les jugements que l'on prête parfois à Plutarque sur l'éducation des enfants, par exemple, proviennent d'un texte dont l'authenticité est contestée. Toute citation isolée doit donc être rapportée à un traité identifié.
Un conservateur ou un critique ?
On lit Plutarque comme le porte-parole d'une élite provinciale réconciliée avec l'ordre romain, soucieuse de concorde civique et peu portée à la contestation. D'autres lectures insistent sur ses pages très dures contre la flatterie des puissants et sur la manière dont ses Vies font de la tyrannie une pathologie de l'âme. Les deux lectures s'appuient sur des textes réels, ce qui suggère moins une contradiction qu'une position : celle d'un notable qui accepte le cadre politique de son temps tout en se réservant le droit de juger les caractères.
Pour aller plus loin
Lire Plutarque
Commencez par les Œuvres morales plutôt que par les Vies : les traités brefs sur la colère, la tranquillité de l'âme, l'amitié ou la curiosité donnent accès à sa manière sans exiger de connaissances historiques. La collection des Belles Lettres en donne le texte grec et la traduction. Pour les Vies parallèles, les éditions de poche en plusieurs volumes permettent de choisir une paire et de lire la comparaison finale, qui est le lieu proprement philosophique de l'ouvrage.
Un détour par Amyot
Lire quelques pages dans la traduction de Jacques Amyot, accessible sur Wikisource et sur Gallica, a un intérêt qui dépasse la curiosité : vous comprendrez ce que Montaigne lisait et comment une traduction peut devenir une œuvre de la littérature française.
Études
Les travaux de Daniel Babut sur Plutarque et le stoïcisme restent la référence francophone sur sa position doctrinale. Les introductions de Françoise Frazier et de Jean Sirinelli offrent une entrée accessible. En anglais, les volumes collectifs de l'International Plutarch Society donnent l'état des débats.
Prolongements
Si la méthode du portrait moral vous intéresse, lisez les Caractères de Théophraste, puis ceux de La Bruyère : vous verrez une même intuition, celle que le caractère se lit dans le détail, prendre trois formes très différentes. Sur la question religieuse, les dialogues delphiques se prolongent naturellement dans la lecture de Porphyre et de Jamblique.