Les deux poignées

Aussi appelé : Les deux anses, Toute chose a deux anses, Manuel, chapitre 43

Ethique 6 min de lecture

Difficulté : 2/5

Image stoïcienne, tirée du chapitre 43 du Manuel d'Épictète : tout événement comporte plusieurs descriptions vraies, et toutes ne vous laissent pas la même capacité de le porter.

Ce que l'image fait, et ce qu'elle ne fait pas

Il faut d'abord écarter un contresens fréquent. Épictète ne dit pas que l'injustice n'a pas eu lieu, ni qu'elle n'est pas une injustice. Il dit qu'il existe plusieurs descriptions vraies d'un même événement, et que toutes ne vous laissent pas la même capacité d'agir. L'une vous met en position de ressentiment, l'autre en position de relation. Le choix de la prise n'est donc pas un choix entre le vrai et le faux, mais entre deux aspects réels dont l'un est praticable et l'autre non.

Cette précision est décisive, car elle sépare la maxime d'un simple conseil d'optimisme. Il ne s'agit pas de voir le bon côté des choses, formule qui suggère de regarder ailleurs. Il s'agit de choisir par quel aspect on prend en main une situation dont on reconnaît par ailleurs tous les aspects.

L'arrière-plan stoïcien

Le chapitre ne s'explique que rapporté à la doctrine dont il est l'abrégé pratique.

Pour les stoïciens, entre l'événement et notre trouble s'interpose un acte de jugement. Une représentation se présente, nous y donnons ou non notre assentiment, et c'est cet assentiment qui fait le trouble. Chrysippe, à qui l'on doit l'élaboration technique de cette analyse, en tirait que les passions sont des jugements, donc des choses dont nous sommes responsables. Épictète ajoute la distinction qui porte son nom : il y a ce qui dépend de nous, nos jugements et nos désirs, et ce qui n'en dépend pas, le reste. L'injustice du frère ne dépend pas de vous. La description sous laquelle vous la prenez en dépend.

L'image des deux poignées est donc un outil pour un exercice précis, celui de la reformulation du jugement. Elle appartient à une famille d'exercices que le Manuel énumère : se représenter d'avance les contrariétés, distinguer ce qui est à nous de ce qui ne l'est pas, examiner ce qu'une représentation ajoute à l'événement.

Les usages concurrents

L'histoire de cette maxime est celle d'un glissement, et il vaut la peine d'en suivre les étapes.

L'usage antique. Dans le Manuel, la poignée praticable est celle qui vous maintient dans vos rôles et dans vos relations. L'horizon n'est pas le confort mais la cohérence : être frère, c'est un rôle, et tenir l'événement par le lien fraternel, c'est tenir son rôle. Le commentaire de Simplicius, au VIe siècle, insiste sur cette dimension et rattache l'exercice à la connaissance de soi.

L'usage chrétien. Le Manuel a connu des adaptations monastiques qui ont remplacé Zeus par Dieu et les rôles sociaux par la discipline ascétique. La poignée praticable devient alors celle de la patience et de l'obéissance, ce qui infléchit nettement le sens : il ne s'agit plus d'agir mais de supporter.

L'usage humaniste. Les moralistes de la Renaissance et de l'âge classique reprennent l'image comme figure de la souplesse du jugement. Montaigne, grand lecteur des stoïciens et de Plutarque, développe à sa manière l'idée que nous souffrons de nos opinions sur les choses plus que des choses, et le chapitre des deux poignées circule parmi les maximes d'école.

L'usage thérapeutique. Au XXe siècle, la maxime trouve une seconde vie dans les thérapies dites cognitives, dont plusieurs fondateurs ont reconnu leur dette envers Épictète. Le recadrage, qui consiste à chercher une description alternative d'une situation pénible, en est une transposition clinique. Ce passage a un prix : ce qui était chez Épictète un exercice indissociable d'une physique et d'une éthique devient une technique isolée, évaluée à son efficacité.

L'usage managérial. La maxime circule enfin, très largement, dans la littérature de développement personnel et dans les formations en entreprise, où elle sert à inviter chacun à changer son regard. C'est l'usage le plus éloigné de l'original, et le plus discuté.

Les objections

Trois critiques méritent d'être prises au sérieux, parce qu'elles ne sont pas des malentendus.

N'est-ce pas se mentir ? Si je choisis la description qui me permet de porter l'affaire, ne suis-je pas en train de sélectionner mes croyances selon mon confort ? La réponse stoïcienne est que les deux poignées sont toutes deux réelles et qu'il n'y a donc pas de mensonge, mais le soupçon subsiste dans les cas où la prise bienveillante exige d'oublier une part des faits. La frontière entre reformuler et dénier n'est pas tracée par la maxime elle-même.

N'est-ce pas désarmer devant l'injustice ? C'est l'objection la plus forte, et elle est ancienne. Si l'on apprend aux opprimés à saisir leur condition par la poignée supportable, on les rend capables de la supporter, ce qui n'est pas exactement un service. Les critiques du stoïcisme, du côté marxien comme du côté féministe, ont pointé cette conséquence : une éthique de l'acceptation peut fonctionner comme une technique de maintien de l'ordre. Les défenseurs répondent que la distinction d'Épictète ne porte pas sur l'action mais sur le trouble, et qu'un esprit non troublé agit mieux. L'exemple du frère injuste ne tranche pas, puisque le Manuel ne dit pas s'il faut aussi lui parler.

La maxime vaut-elle pour tout ? Épictète écrit « toute chose ». Mais certaines situations semblent dépourvues de poignée praticable, et la doctrine stoïcienne elle-même admet des cas où la seule issue est de quitter la scène. La généralité de la formule est donc une facilité de style plutôt qu'une thèse.

Pourquoi l'image reste utile

Son intérêt philosophique ne tient pas à son efficacité pratique, qui dépend des situations, mais à ce qu'elle rend visible : le fait qu'un événement n'arrive jamais nu. Nous ne recevons pas des faits, nous recevons des faits décrits, et la description est déjà une prise. Cette remarque a des prolongements bien au-delà de la morale, du côté de la théorie de la connaissance comme de l'analyse du langage.

Elle a enfin le mérite de la brièveté. Un chapitre de cinq lignes, qui se retient, et qui demande à chaque usage d'être examiné : la poignée que je saisis, est-elle praticable, ou simplement confortable ?

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