Chrysippe de Soles

vers 280 av. J.-C. - vers 206 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 15 min de lecture

Difficulté : 4/5

Troisième chef de l'école stoïcienne, Chrysippe de Soles a donné au Portique sa forme doctrinale achevée. Son œuvre immense est perdue, mais les fragments suffisent à y reconnaître la première logique des propositions de l'histoire.

Biographie

Chrysippe naît vers 280 av. J.-C. à Soles, cité grecque de Cilicie, sur la côte méridionale de l'Asie Mineure. Presque tout ce que nous savons de sa vie provient du livre VII des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, compilation rédigée environ cinq siècles plus tard, qui mêle des renseignements précieux et des anecdotes invérifiables. Vous devez donc lire cette biographie comme un faisceau de traditions plutôt que comme un récit assuré.

Un athlète venu à la philosophie

La tradition rapporte qu'il fut d'abord coureur de fond avant de gagner Athènes. Il y suit l'enseignement de Cléanthe d'Assos, alors à la tête du Portique, mais fréquente aussi l'Académie, où enseignent Arcésilas de Pitane puis son successeur Lacyde. Cette double appartenance explique une bonne part de son œuvre : c'est en répondant aux objections des académiciens sceptiques, sur le critère de la vérité comme sur la possibilité de la connaissance, qu'il a dû durcir et préciser les thèses héritées de Zénon de Cition.

Scolarque du Portique

Vers 230 av. J.-C., à la mort de Cléanthe, Chrysippe devient le troisième chef de l'école stoïcienne, charge qu'il exerce jusqu'à sa mort. Il enseigne à Athènes, dans la ville où le Portique, l'Académie, le Lycée et le Jardin d'Épicure se disputent alors les élèves et les arguments.

Sa productivité est restée proverbiale. Diogène Laërce lui attribue plus de sept cents livres et transmet un catalogue de plusieurs centaines de titres, dont la majorité relève de la logique. Un certain Dioclès prétendait qu'il écrivait cinq cents lignes par jour. Les anciens, y compris certains stoïciens, jugeaient son style aride, répétitif et encombré de citations poétiques ; ses adversaires y voyaient de l'obscurité, ses partisans de la rigueur.

Une mort racontée de deux façons

Chrysippe meurt vers 206 av. J.-C., âgé d'environ soixante-treize ans. Hermippe rapportait qu'il succomba après avoir bu du vin pur lors d'un sacrifice où un élève l'avait convié. Une seconde version, visiblement comique, le fait mourir de rire en regardant un âne manger ses figues. Ce genre de récit, fréquent dans la doxographie tardive, en dit plus long sur la fabrique des réputations philosophiques que sur les circonstances réelles d'un décès.

Ce qui demeure, et qui n'est pas contesté, c'est l'ampleur de son rôle. Diogène Laërce transmet une formule devenue le résumé de sa place dans l'histoire de l'école : « S'il n'y avait pas eu Chrysippe, il n'y aurait pas eu de Portique. » Elle signale que le stoïcisme tel que l'Antiquité l'a discuté, puis combattu, puis transmis, est largement l'état doctrinal que Chrysippe lui a donné.

Pensée principale

Chrysippe n'a pas inventé le stoïcisme : il l'a rendu démontrable. Là où Zénon de Cition avançait des thèses, il construit des enchaînements, nomme les distinctions et anticipe les objections. L'école y gagne une cohérence qui la rendra discutable pendant cinq siècles.

Une logique des propositions, non des termes

L'apport le plus original tient à la dialectique. La logique d'Aristote raisonne sur des termes et leur emboîtement : tout homme est mortel, Socrate est un homme. Chrysippe raisonne sur des propositions entières, prises comme des unités qui se combinent. Il distingue les propositions simples des propositions composées, construites avec ce que nous appelons aujourd'hui des connecteurs : la négation, la conjonction, la disjonction et l'implication conditionnelle.

Il établit une liste de schémas d'inférence indémontrables, tenus pour évidents, à partir desquels tous les autres raisonnements valides se dérivent. Le premier d'entre eux est celui que la logique moderne appelle modus ponens : si la première proposition est vraie, la seconde l'est ; or la première est vraie ; donc la seconde l'est. Ce que Chrysippe construit là n'est pas une variante du syllogisme aristotélicien mais un autre système, dont la parenté avec le calcul des propositions du XXe siècle a frappé les logiciens contemporains.

Il y ajoute une théorie du sens. Entre le son proféré et la chose désignée, il place le lekton, le dicible, ce qui est dit dans un énoncé et qui peut être vrai ou faux. Les incorporels stoïciens, dont ce dicible fait partie, occupent dans un système par ailleurs résolument matérialiste une position que les commentateurs discutent encore.

Le critère du vrai et l'assentiment

Comment distinguer une connaissance d'une opinion ? Chrysippe répond par la notion de représentation compréhensive : certaines impressions portent en elles la marque de leur objet et s'imposent avec une clarté telle que l'esprit ne peut raisonnablement les refuser. Mais rien ne contraint absolument : entre la représentation et l'affirmation, il faut l'assentiment, acte qui appartient à celui qui juge. Les académiciens objectaient qu'aucune impression n'est inimitable et donc qu'aucune n'est un critère sûr ; la controverse a occupé plusieurs générations.

Un monde continu, un destin sans fatalisme

La physique stoïcienne est un matérialisme : seul le corps agit et subit. Deux principes gouvernent la réalité, une matière passive et une raison active, le pneuma, souffle chaud qui pénètre tout et dont les degrés de tension expliquent la cohésion de la pierre, la croissance de la plante, l'âme de l'animal et la raison de l'homme. Rien n'est vide, tout communique.

Il s'ensuit que la causalité est universelle : aucun événement ne se produit sans cause, et l'enchaînement des causes est le destin. Chrysippe refuse pourtant d'en conclure que nos actes nous échappent. Il distingue les causes extérieures, qui déclenchent, et notre constitution propre, qui détermine la manière de réagir. On lui attribue l'image du cylindre : poussé sur une pente, il roule, mais il roule parce qu'il est cylindrique, et la forme est sienne. Contre l'argument paresseux, qui conclut du destin à l'inutilité d'agir, il répond que certains effets sont co-destinés : votre guérison n'est pas écrite indépendamment du fait d'appeler le médecin. Ce raisonnement est l'une des premières formulations de ce que la philosophie appelle aujourd'hui le compatibilisme.

L'appropriation et les passions

En morale, Chrysippe systématise l'idée que tout vivant commence par se trouver lui-même approprié, apte à se conserver, et que l'extension progressive de ce mouvement à ses proches puis à l'humanité fonde une loi naturelle commune. La vertu consiste à vivre selon cette rationalité : elle seule est un bien, le reste étant indifférent, même si certains indifférents sont raisonnablement préférables, comme la santé.

Sa thèse la plus discutée concerne les passions. Il refuse d'y voir des forces irrationnelles s'opposant à la raison. Une passion est pour lui un jugement, une opinion fausse sur ce qui est bon ou mauvais, accompagnée d'un mouvement excessif. La colère n'est pas un animal que la raison devrait brider : c'est la raison elle-même, mal orientée. Cette psychologie unitaire, qui situe le désordre dans le jugement plutôt que dans une partie basse de l'âme, sera le point de rupture de plusieurs stoïciens ultérieurs.

Œuvres majeures

Aucun ouvrage de Chrysippe ne nous est parvenu complet. Nous disposons d'un catalogue de titres transmis par Diogène Laërce, de citations éparses chez des auteurs souvent hostiles et d'un papyrus carbonisé retrouvé à Herculanum. Les œuvres énumérées ci-dessous sont donc des titres documentés dont le contenu se reconstitue par fragments, non des livres que vous pourriez ouvrir.

Recherches logiques

C'est l'ouvrage dont l'existence matérielle est la mieux établie, grâce à un rouleau d'Herculanum dont les éditeurs ont tiré des colonnes de texte très abîmées. On y voit Chrysippe au travail sur des questions techniques : la validité d'un raisonnement, le traitement des énoncés ambigus, l'analyse des arguments d'un seul tenant. Ce témoignage direct, aussi lacunaire soit-il, confirme que la logique stoïcienne n'était pas une simple rhétorique d'école mais une recherche formelle conduite avec méthode.

Des passions

Traité en plusieurs livres dont Galien, plusieurs siècles plus tard, discute abondamment les thèses pour les réfuter. C'est là que Chrysippe développe la définition de la passion comme jugement erroné et comme mouvement excessif de l'âme, ainsi que la thérapeutique qui en découle : on ne dompte pas une passion, on corrige l'opinion qui la soutient. Notre connaissance du texte passe presque entièrement par un adversaire déclaré, ce qui impose la prudence sur le détail des formulations.

Sur le destin

Ouvrage consacré à l'articulation la plus difficile du système : comment maintenir ensemble un enchaînement universel des causes et la responsabilité de celui qui agit. Cicéron en restitue plusieurs arguments, dont la réponse à l'argument paresseux et la distinction des causes. Vous y trouvez, par l'intermédiaire de ce témoignage latin, l'un des premiers débats construits sur la liberté et la nécessité.

Sur la providence et Sur les dieux

Ces traités, également perdus, exposaient la théologie stoïcienne : le monde est un vivant organisé par une raison immanente, et ce que nous appelons les dieux désigne des aspects de cette raison. Chrysippe y affrontait aussi la question du mal, en soutenant que certains maux apparents sont la contrepartie nécessaire de biens réels. Plutarque et Cicéron en ont conservé des éléments, le premier pour en souligner les contradictions, le second pour en organiser la discussion.

Sur l'âme

Traité où se jouait la psychologie unitaire du stoïcisme : l'âme est corporelle, elle est un souffle, et sa partie directrice siège, selon Chrysippe, dans le cœur et non dans le cerveau. Cette localisation, défendue contre les médecins de son temps, montre que le système ne se contentait pas de principes généraux mais prenait position sur des questions empiriques, au risque de se tromper.

Postérité et influence

Dans l'école même

Après Chrysippe, le stoïcisme dispose d'un corps de doctrine identifiable. Ses successeurs immédiats, Zénon de Tarse puis Diogène de Babylone et Antipater de Tarse, travaillent à l'intérieur du cadre qu'il a fixé. Les inflexions ultérieures se mesurent toutes par rapport à lui : Panétios de Rhodes écarte la conflagration universelle qu'il avait défendue, et la tradition, suivant le témoignage de Galien, prête à Posidonius d'Apamée une révision de sa psychologie des passions. Chez les stoïciens romains, son autorité reste entière : Épictète renvoie à ses livres comme à la référence de l'école, tout en moquant ceux qui savent les commenter sans savoir vivre, et Sénèque en reprend les analyses en les allégeant de leur technicité.

Par ses adversaires

Paradoxalement, Chrysippe nous est surtout transmis par ceux qui le combattent. Cicéron expose ses arguments pour les soumettre à la critique académicienne, et ses traités sur le destin, la divination et la nature des dieux constituent de ce fait une source capitale. Plutarque consacre un écrit entier à relever les contradictions des stoïciens, Chrysippe au premier rang. Galien, médecin platonisant, discute pied à pied sa théorie des passions et la localisation de la partie directrice de l'âme. Alexandre d'Aphrodise, commentateur d'Aristote, attaque son déterminisme. Vous ne pouvez donc jamais oublier, en lisant un fragment, l'intérêt de celui qui l'a conservé.

La redécouverte logique

Pendant des siècles, la logique stoïcienne a été jugée inférieure à celle d'Aristote, quand elle n'était pas réduite à un répertoire de sophismes. Le jugement a basculé au XXe siècle, lorsque les travaux de Jan Łukasiewicz puis l'étude de Benson Mates consacrée à la logique stoïcienne ont montré que Chrysippe avait élaboré un calcul portant sur des propositions, et non sur des termes, c'est-à-dire la forme même que la logique a reprise après Frege. On ne soutient pas qu'il ait anticipé les systèmes formels modernes, qui reposent sur une symbolisation dont il ne disposait pas. On reconnaît qu'il en a posé les questions et plusieurs des règles.

Une présence indirecte

L'idée d'une loi naturelle commune à tous les êtres raisonnables, la définition des émotions par les jugements qu'elles enveloppent, la conviction qu'un ordre universel reste compatible avec la responsabilité individuelle : ces trois thèses chrysippéennes ont circulé bien au-delà du Portique. Vous les retrouvez dans le droit romain, dans la théologie chrétienne qui les reprend en les déplaçant, et jusque dans les thérapies cognitives contemporaines, qui revendiquent parfois une filiation stoïcienne. Cette dernière parenté est réelle quant à la méthode, mais elle laisse de côté la physique et la théologie sans lesquelles Chrysippe n'aurait pas reconnu sa propre morale.

Controverses et débats

Le destin laisse-t-il place à la responsabilité ?

C'est le débat le plus ancien et le plus durable. Les adversaires de Chrysippe, académiciens d'abord, péripatéticiens ensuite, soutiennent que sa distinction des causes est verbale : si ma constitution est elle aussi un effet de la série universelle, dire que j'agis selon ma nature ne me rend pas davantage responsable. Les défenseurs répondent que la responsabilité n'exige pas une causalité sans cause mais une action qui procède de ce que l'on est. Le désaccord ne porte pas sur les textes, il porte sur ce que l'on attend d'une théorie de la liberté, et il se rejoue dans la philosophie contemporaine entre compatibilistes et incompatibilistes.

Que valent nos témoins ?

Un second débat, proprement philologique, conditionne tous les autres. Nos sources principales sont des adversaires : Plutarque écrit pour démontrer que les stoïciens se contredisent, Galien pour établir la supériorité de la psychologie platonicienne. Certains commentateurs estiment que leurs citations, souvent littérales, restent exploitables une fois le cadre polémique écarté. D'autres jugent que le découpage même des citations déforme l'argumentation d'origine. La reconstitution de la doctrine chrysippéenne dépend donc d'un choix de méthode que chaque interprète doit assumer.

Un monisme psychologique tenable ?

Réduire les passions à des jugements a paru invraisemblable dès l'Antiquité : comment expliquer que l'on cède à une émotion dont on sait qu'elle est injustifiée, ou qu'un enfant et un animal s'emportent sans former d'opinion articulée ? Galien y voyait la faiblesse décisive du système et prêtait à Posidonius une correction par retour à une âme à plusieurs parties. Une partie de la recherche récente estime cependant que Galien a durci cette opposition pour les besoins de sa cause, et observe que Cicéron et Sénèque, qui connaissaient les traités éthiques de Posidonius, les rangent sans difficulté aux côtés de ceux de Chrysippe. Le point reste ouvert.

Une orthodoxie construite après coup ?

Enfin, on peut se demander si le rôle de fondateur second attribué à Chrysippe ne doit pas quelque chose à la manière dont la tradition a trié ses sources. Les désaccords entre Zénon, Cléanthe et lui ont peut-être été minorés par les doxographes soucieux de présenter une école unie. Dire que le stoïcisme est chrysippéen est exact si l'on parle de l'état de la doctrine que l'Antiquité a discuté. C'est plus incertain si l'on prétend décrire l'enseignement du Portique à ses débuts.

Pour aller plus loin

Entrer dans les textes

Comme l'œuvre est perdue, le travail commence par les recueils de fragments traduits. Les Stoïciens, volume de la Bibliothèque de la Pléiade dirigé par Pierre-Maxime Schuhl avec des traductions d'Émile Bréhier, reste l'entrée la plus accessible en français. Les Philosophes hellénistiques, d'Anthony Long et David Sedley, traduit en français aux éditions GF, présente les fragments classés par question et accompagnés d'un commentaire : c'est l'outil de travail le plus pratique pour suivre un argument à travers plusieurs témoins.

Le livre VII des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce se lit ensuite comme la source biographique et doxographique de base, à condition de garder en tête ses limites. Il existe en français une édition de référence sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé à La Pochothèque.

Les témoignages hostiles

Trois textes antiques valent d'être lus directement, parce qu'ils conservent l'essentiel de la doctrine tout en la combattant : le Traité du destin et le De la nature des dieux de Cicéron, et les Contradictions des stoïciens de Plutarque. Vous y verrez comment une pensée se transmet par ses réfutations.

Études

Jean-Baptiste Gourinat a consacré plusieurs travaux à la logique stoïcienne et propose, dans le format bref du Que sais-je ? intitulé Le Stoïcisme, une synthèse fiable sur la place de Chrysippe. Victor Goldschmidt, dans Le Système stoïcien et l'idée de temps, éclaire l'articulation de la physique et de l'éthique. En anglais, Stoic Logic de Benson Mates a ouvert la relecture logique du corpus, et les études de Susanne Bobzien sur le déterminisme stoïcien constituent aujourd'hui la référence sur la question du destin.

Pour prolonger

Si la psychologie des passions vous intéresse, le dossier à suivre est celui que Galien ouvre dans son traité Des doctrines d'Hippocrate et de Platon, où les citations de Chrysippe sont les plus nombreuses. Si c'est la logique, comparez un chapitre de manuel contemporain sur le calcul des propositions avec les schémas d'inférence stoïciens : la proximité est instructive, et les différences le sont autant.

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