Formes de vie

Aussi appelé : forme de vie, Lebensform, forms of life

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Difficulté : 4/5

Ensemble des pratiques, habitudes et réactions partagées au sein desquelles le langage prend sens. L'expression nomme chez Wittgenstein le point où l'explication s'arrête, et elle a connu depuis des usages éthiques et politiques très divers.

Un mot rare chez Wittgenstein

Dans les Recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein, le mot allemand Lebensform n'apparaît qu'une poignée de fois. Chaque occurrence, cependant, se trouve à un point décisif de l'argumentation.

La première associe le fait d'imaginer un langage au fait d'imaginer une forme de vie : on ne peut pas se représenter une langue sans se représenter du même coup une manière d'exister, avec des besoins, des activités et un monde. La deuxième rattache la multiplicité des jeux de langage à l'arrière-plan qui leur donne leur place : commander, décrire, mesurer, raconter, prier ne sont pas des usages d'un même outil mais des activités nouées à des pratiques différentes. La troisième, souvent citée, affirme que ce que les hommes disent peut être vrai ou faux, mais qu'ils s'accordent sur le langage qu'ils emploient, et que cet accord n'est pas une opinion partagée mais une forme de vie. Une autre encore observe qu'il serait possible d'imaginer qu'un lion parle, mais que nous ne le comprendrions pas, faute de partager avec lui ce dans quoi ses mots prendraient sens.

Le mot n'est donc pas un concept technique assorti d'une définition. Il nomme le point où l'explication s'arrête : lorsqu'on demande pourquoi nous suivons une règle comme nous le faisons, pourquoi nous continuons une série de la manière évidente, pourquoi la douleur s'exprime ainsi, il n'y a pas de raison plus profonde à donner. On peut seulement décrire ce que nous faisons. La forme de vie est ce qui est à la fois le plus proche et le moins justifiable, et vous comprendrez que cette fonction d'arrêt est précisément ce qui a rendu l'expression si disputée.

Il faut ajouter que le mot n'était pas neuf. Il circulait dans la langue philosophique allemande avant Wittgenstein, dans les courants attentifs à la vie, à l'histoire et aux types de personnalité, et il appartenait au vocabulaire disponible plutôt qu'à une invention personnelle.

Nature ou culture, la question centrale

Tout l'héritage s'est joué sur une ambiguïté. Que recouvre une forme de vie : une culture particulière, ou la vie humaine comme telle ?

La lecture culturelle, ou ethnologique, souligne la variété. Il y a des formes de vie au pluriel, celles de communautés historiques, et elles délimitent ce qui a du sens pour leurs membres. Cette lecture rend compte des remarques de Wittgenstein sur les peuples dont les usages nous paraissent incompréhensibles, et elle a nourri des travaux d'anthropologie et de sociologie. Elle expose en revanche à une objection de relativisme : si le sens est interne à une forme de vie, comment deux formes de vie peuvent-elles se critiquer ?

La lecture naturelle, ou biologique, souligne l'unité. Il y aurait une seule forme de vie humaine, faite de ce que Wittgenstein appelle ailleurs l'histoire naturelle de l'homme : nous marchons, nous mangeons, nous jouons, nous crions quand nous souffrons, nous apprenons par imitation. L'exemple du lion va dans ce sens, puisque ce qui nous sépare de lui n'est pas une culture mais une manière d'être vivant. Cette lecture évite le relativisme au prix d'un autre risque, celui de naturaliser des pratiques en réalité instituées.

La plupart des commentateurs admettent aujourd'hui que les deux dimensions sont présentes dans le texte et que l'opposition est plus tranchée chez les interprètes que chez l'auteur. Stanley Cavell a proposé de distinguer explicitement un sens ethnologique et un sens biologique de l'expression, et de voir dans leur articulation l'essentiel de l'enjeu : ce qui nous est commun comme vivants est toujours vécu sous une forme particulière, et c'est pourquoi la critique d'une pratique est possible sans point de vue extérieur.

L'usage éthique et politique

L'expression a connu une seconde vie, assez éloignée de son origine.

Dans la philosophie morale d'inspiration wittgensteinienne, elle sert à soutenir que l'éthique ne commence pas avec des principes mais avec une attention aux détails de l'existence partagée. Sandra Laugier a développé en France cette perspective, en liant les formes de vie à l'éthique du care et à la valeur morale de l'ordinaire : ce que nous jugeons important se manifeste d'abord dans ce que nous remarquons et dans la manière dont nous nous adressons les uns aux autres, non dans des énoncés de devoirs.

Dans la théorie critique, l'expression est devenue l'objet d'un programme. Rahel Jaeggi a soutenu qu'il est possible de critiquer des formes de vie, c'est-à-dire d'évaluer des ensembles de pratiques sociales sans se borner à dire qu'elles diffèrent et sans leur appliquer de l'extérieur un idéal abstrait. Son critère est fonctionnel : une forme de vie peut échouer à résoudre les problèmes qu'elle rencontre, et cet échec se constate de l'intérieur, dans les blocages et les crises qu'elle produit. Cette proposition, discutée dans le sillage de l'école de Francfort, répond directement à l'objection de relativisme adressée à la lecture culturelle.

Giorgio Agamben a fait du terme un usage encore différent, en jouant sur le latin forma vitae et sur les règles monastiques. Il y cherche une vie qui ne se distingue plus de sa forme, où l'existence et la manière d'exister ne sont plus séparables, et il oppose cette unité à la séparation qui rend possible, selon lui, le pouvoir sur la vie nue. Cet usage ne relève plus du tout de la philosophie du langage, et il vaut mieux le tenir pour un autre concept portant le même nom.

Usages concurrents à ne pas confondre

Trois voisinages produisent des contresens fréquents.

Le monde de la vie, Lebenswelt, est un terme de Husserl et désigne le monde de l'expérience antéprédicative, tel qu'il est vécu avant toute objectivation scientifique. C'est un concept de phénoménologie, orienté vers la description de la conscience, là où la forme de vie wittgensteinienne est orientée vers des pratiques publiques et refuse explicitement de chercher des fondements dans le vécu intérieur.

En biologie, l'expression forme de vie désigne un type d'organisme ou de végétation. L'homonymie est complète et sans rapport.

En sociologie, enfin, on parle couramment de styles de vie ou de modes de vie, notions descriptives et statistiques qui classent des pratiques de consommation ou de loisir. Une forme de vie, au sens philosophique, n'est pas un ensemble de préférences mais ce qui rend intelligibles les actions de ceux qui la partagent.

Ce qui reste discuté

La première question est celle du nombre. Faut-il parler d'une forme de vie humaine ou de formes de vie au pluriel ? La réponse engage tout le reste, et notamment la possibilité de la critique interculturelle.

La deuxième est celle du statut de l'expression. Si elle nomme le point où l'explication cesse, ne risque-t-elle pas de devenir un mot qui dispense d'analyser ? Plusieurs commentateurs ont relevé que l'invocation d'une forme de vie fonctionne trop souvent comme une clôture commode de la discussion, alors que la méthode même de Wittgenstein demandait de décrire des cas particuliers plutôt que de produire un concept général.

La troisième est celle du conservatisme. Si le sens dépend de pratiques établies et si l'accord dans l'usage n'est pas justifiable, la philosophie n'est-elle pas vouée à ratifier ce qui existe ? Les lectures politiques de Wittgenstein se partagent sur ce point depuis des décennies, certaines le tenant pour un penseur du conformisme des pratiques, d'autres montrant que la description attentive de l'ordinaire est au contraire ce qui permet d'apercevoir ce qui s'y est installé d'injuste.

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