Choix social

Aussi appelé : Théorie du choix social, Choix collectif

Politique 7 min de lecture

Difficulté : 4/5

Ensemble des travaux consacrés au passage des préférences individuelles à une décision collective. Né des mémoires de Borda et de Condorcet, formalisé par le théorème d'impossibilité d'Arrow, le domaine a été renouvelé par Amartya Sen qui en a déplacé la question : non pas comment agréger, mais quelles informations compter.

L'origine française : Borda et Condorcet

La première formulation rigoureuse du problème vient de l'Académie royale des sciences, à la fin du XVIIIe siècle. Deux mémoires, l'un de Jean-Charles de Borda, l'autre de Condorcet, examinent les procédures d'élection et constatent qu'elles ne sont pas neutres : la règle de dépouillement choisie peut changer le vainqueur, à préférences individuelles identiques.

Condorcet y ajoute une découverte troublante, restée sous le nom de paradoxe qui porte son nom. Imaginez trois électeurs et trois options. Le premier préfère A à B et B à C ; le deuxième préfère B à C et C à A ; le troisième préfère C à A et A à B. Comparez les options deux à deux à la majorité : A l'emporte sur B, B l'emporte sur C et C l'emporte sur A. La majorité tourne en rond. Chaque électeur a des préférences cohérentes, et le groupe n'en a aucune.

Ce résultat n'est pas une curiosité. Il signifie qu'il n'existe pas, en général, de volonté collective que la procédure se contenterait d'enregistrer. La procédure participe à la constitution de ce qu'elle est censée mesurer.

Le tournant de 1951 : l'impossibilité

La discipline moderne naît d'un livre de Kenneth Arrow, publié en 1951, qui transforme l'observation de Condorcet en théorème. Arrow ne cherche pas la bonne règle d'agrégation : il énumère les conditions qu'une règle raisonnable devrait remplir, puis démontre qu'aucune ne les remplit toutes.

Les conditions sont modestes en apparence. La règle doit fonctionner quelles que soient les préférences individuelles. Elle doit respecter l'unanimité : si tous préfèrent A à B, le classement collectif doit préférer A à B. Elle ne doit pas dépendre d'options absentes du choix. Elle ne doit pas se réduire aux préférences d'un seul. Elle doit produire un classement cohérent.

La conclusion est négative et elle a fait date : ces exigences sont incompatibles. Toute procédure d'agrégation sacrifie l'une d'entre elles.

L'effet sur la philosophie politique fut considérable. Une partie des commentateurs y vit la démonstration que la démocratie est arbitraire, et donc un argument pour restreindre le champ des décisions collectives. D'autres soutinrent au contraire que le théorème ne condamne pas la démocratie mais seulement une certaine façon de la concevoir, comme pure machine d'enregistrement des préférences.

La réouverture par Amartya Sen

C'est cette seconde lecture qu'Amartya Sen a développée, et elle a renouvelé le domaine. Son diagnostic porte sur l'information : si les théorèmes d'impossibilité se multiplient, c'est que l'on a volontairement appauvri ce dont on dispose. Le cadre d'Arrow ne retient de chaque individu qu'un classement ordinal d'options, sans intensité, sans comparaison possible entre personnes, sans rien savoir de leur situation.

Or nous savons toujours plus que cela. Nous savons que tel est pauvre et tel autre riche, que telle privation est grave et telle autre bénigne. Rien n'oblige à écarter ces informations, et dès qu'on les réintroduit, les impossibilités s'assouplissent. Sen montre ainsi que le problème n'est pas logique mais normatif : la question est de décider quelles informations comptent, et ce choix engage une philosophie morale.

Il a par ailleurs mis en évidence une autre tension, entre le respect des libertés individuelles et le critère d'unanimité. Si l'on accorde à chacun le dernier mot sur certaines questions qui ne concernent que lui, on peut aboutir à des résultats collectivement incohérents. Le résultat, connu sous le nom de paradoxe libéral, a nourri un débat durable sur ce que signifie protéger une sphère personnelle dans un cadre d'agrégation.

Ce travail a conduit Sen vers l'approche qui a fait sa notoriété, celle des capabilités, exposée notamment dans Capabilités : plutôt que d'agréger des satisfactions, comparer ce que les personnes sont réellement en mesure de faire et d'être. On passe alors d'une question de procédure à une question d'évaluation.

Les grandes réponses concurrentes

Trois familles de réponses se partagent le terrain, et elles ne se recouvrent pas.

L'utilitarisme propose la règle la plus simple : sommer. Le bon choix collectif est celui qui maximise le total des satisfactions. Jeremy Bentham en fait un principe de législation dans son Introduction aux principes de morale et de législation, et John Stuart Mill le reprend dans L'Utilitarisme en l'assouplissant. L'avantage est la clarté, le coût bien connu : une somme peut s'accroître en écrasant une minorité, et rien dans la règle ne l'interdit.

La tradition contractualiste refuse l'agrégation. Dans la Théorie de la justice, John Rawls construit des principes que des personnes placées dans l'ignorance de leur position accepteraient, et donne une priorité absolue aux libertés fondamentales avant d'examiner la répartition des avantages. L'ordre des principes remplace la somme, ce qui désarme l'objection utilitariste sans régler la question de l'information disponible.

La théorie délibérative, enfin, déplace le problème. Pour Jürgen Habermas et ceux qui s'en inspirent, le défaut des approches précédentes est de prendre les préférences comme données. Or les préférences se forment, se discutent et se transforment dans l'échange public. Une décision collective légitime n'est pas celle qui agrège le mieux, c'est celle qui procède d'une discussion où chacun a pu faire valoir ses raisons. L'objection qui lui est faite est symétrique : à un moment, il faut bien compter.

Un champ voisin dont il faut se garder de le confondre

Le choix social se distingue de la théorie du choix public, développée à partir des années 1960, qui applique les outils de l'économie au comportement des électeurs, des élus et des administrations. Les deux traditions partagent des méthodes et divergent sur l'intention : la première examine les propriétés des règles de décision collective, la seconde analyse les comportements stratégiques des acteurs politiques, souvent pour conclure à la nécessité de limiter l'action publique. Les confondre conduit à prêter au choix social des conclusions normatives qu'il ne contient pas.

Usages contemporains

Le domaine a des prolongements très concrets.

La réforme des modes de scrutin en est le plus visible. L'idée que le scrutin majoritaire à deux tours produit des résultats contestables a nourri en France des propositions alternatives, dont le jugement majoritaire, où chaque électeur attribue à chaque candidat une mention plutôt que de désigner un seul nom. Qu'on y adhère ou non, ces travaux illustrent une leçon du choix social : il n'existe pas de procédure innocente.

La mesure du développement en est un autre. Les indicateurs qui complètent le produit intérieur brut par des données de santé et d'éducation sont issus de cette discussion sur l'information pertinente. Le même raisonnement vaut pour les démarches d'évaluation extra-financière dans les organisations : choisir des indicateurs, c'est déjà choisir ce qui comptera.

Les dispositifs participatifs enfin - conventions citoyennes, budgets participatifs, votations locales - se heurtent exactement aux difficultés formalisées par Arrow et Sen. Comment agréger des avis sans trahir les minorités ? Comment articuler le temps de la délibération et le moment du décompte ? Ces questions pratiques sont la forme vécue d'un problème théorique vieux de deux siècles.

Ce que le concept apprend

Trois enseignements se dégagent, et aucun des trois n'est rassurant.

Il n'existe pas de volonté générale toute faite que la procédure révélerait : la règle de décision fait partie de la décision. Les désaccords sur les procédures ne sont donc pas des querelles de techniciens, ce sont des désaccords politiques déguisés.

Le choix de ce que l'on compte précède le calcul et l'emporte sur lui. C'est l'apport décisif de Sen, et il vaut bien au-delà de l'économie.

Enfin, l'impossibilité démontrée par Arrow n'est pas un verdict contre la démocratie. Elle indique qu'aucune procédure ne dispensera jamais de justifier ses choix, ce qui est une invitation à discuter plutôt qu'à renoncer.

Voir la cartographie du concept

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Choix social », Philotopie, - CC BY-SA 4.0