Machine à expériences
Aussi appelé : Machine à expériences vécues, Experience machine, Machine à plaisir
Expérience de pensée proposée par Robert Nozick en 1974 : une machine vous procurerait n'importe quelle expérience désirée, indiscernable du réel. Notre refus de nous y brancher est présenté comme une objection à l'hédonisme et aux théories du bien-être fondées sur les seuls états mentaux.
Ce que l'argument visait
Pour comprendre la portée de la question, il faut voir contre quoi elle est dirigée. Nozick s'attaque à une famille de théories du bien-être qu'on appelle aujourd'hui les théories de l'état mental : celles qui soutiennent que ce qui compte en dernière instance, dans une vie, se ramène à ce qui s'y éprouve. L'hédonisme en est la version la plus pure : le bien est le plaisir, le mal la douleur, et tout le reste n'a de valeur qu'en vertu de ses effets sur l'un ou l'autre.
Si cette thèse est vraie, la machine n'offre aucune difficulté. Elle fournit par construction le maximum de plaisir et le minimum de douleur ; refuser de s'y brancher serait donc irrationnel. Or, constate Nozick, presque personne ne s'y brancherait. Et si notre refus est justifié, l'hédonisme est faux : il y a dans une vie des choses qui comptent et qui ne sont pas des expériences.
Nozick avance trois raisons à ce refus, et elles sont distinctes.
La première est que nous voulons faire des choses, et non seulement avoir l'expérience de les faire. Écrire un livre et avoir le sentiment d'écrire un livre ne sont pas la même chose, et c'est la première qui nous importe. Un homme branché n'agit pas, il reçoit.
La deuxième est que nous voulons être quelqu'un d'un certain genre. On peut dire d'un homme qu'il est courageux, généreux ou lâche ; d'un homme flottant dans une cuve, on ne peut rien dire de tel. Il n'a pas de caractère, car un caractère se manifeste dans la conduite. Nozick écrit qu'il n'est plus qu'une masse indéterminée.
La troisième est que nous tenons au contact avec une réalité plus profonde qu'une réalité fabriquée par l'homme. La machine nous enferme dans un monde construit, où il n'y a rien de plus que ce que des ingénieurs y ont mis.
Avant Nozick
La question n'était pas neuve, même si la machine l'est. L'Antiquité en avait rencontré une forme : Platon, dans le Philèbe, demande si l'on choisirait une vie de plaisir dépourvue de mémoire, de pensée et de conscience de soi, et répond qu'une telle vie serait celle d'un mollusque plutôt que d'un homme. Aristote objecte de son côté à l'identification du bonheur au plaisir que personne ne choisirait de vivre avec l'intelligence d'un enfant, quelque plaisir qu'il y trouvât.
Il faut distinguer la machine de deux voisines dont on la rapproche souvent à tort. Le malin génie de Descartes et le cerveau dans la cuve des théoriciens de la connaissance posent une question épistémique : comment savoir que je ne suis pas trompé ? La machine de Nozick pose une question axiologique : sachant que je serais trompé, et que je l'aurais choisi, quelle vie vaut-il mieux vivre ? L'anneau de Gygès de Platon est un troisième cas, qui porte sur la justice et non sur le bien-être. Ces confusions sont fréquentes dans l'usage courant de l'exemple.
Nozick lui-même est revenu sur la machine dans La Vie réfléchie, en 1989, pour en préciser l'enjeu : ce que nous voulons, dit-il en substance, c'est vivre en contact avec le monde, et pas seulement en éprouver un reflet.
Les usages concurrents
L'expérience de pensée a été reprise dans des débats très différents, et il est utile de les séparer, car on ne discute pas de la même chose selon l'usage.
Comme réfutation de l'hédonisme. C'est l'usage d'origine, et de loin le plus répandu. Dans les manuels de philosophie morale, la machine sert de pierre de touche : l'intuition qu'elle mobilise est présentée comme une donnée que toute théorie du bien-être doit expliquer.
Comme argument pour une théorie objective du bien. Si ce ne sont pas les états mentaux qui comptent, que reste-t-il ? Deux familles de réponses. Les théories du désir informé soutiennent que ce qui compte est la satisfaction effective de nos désirs, laquelle exige que le monde soit réellement comme nous le voulons. Les théories de la liste objective soutiennent qu'il existe des biens - connaissance, amitié, accomplissement, autonomie - qui valent indépendamment du plaisir qu'ils procurent. Derek Parfit a popularisé cette tripartition des théories du bien-être, et la machine sert de discriminant entre elles.
Dans les débats sur la technique. L'exemple a connu une seconde vie avec les mondes virtuels, les films qui en ont fait leur intrigue, et les discussions sur la stimulation directe du circuit de la récompense. La question change alors de statut : elle n'est plus une fiction destinée à tester une théorie, elle devient une question pratique sur des dispositifs existants, immersion, réseaux, substances. Les deux usages se mélangent souvent, au risque de faire croire que Nozick avait prévu quelque chose.
Comme test de la valeur de la vérité. Un dernier usage, plus discret : la machine interroge le prix que nous mettons à ne pas être trompés, indépendamment de tout bénéfice. Si l'ignorance heureuse est préférable, pourquoi tenons-nous tant à savoir ?
Les objections
L'argument a été attaqué de plusieurs côtés, et certaines de ces attaques ont renouvelé le débat.
Le biais du statu quo. C'est l'objection la plus efficace, formulée expérimentalement par Felipe De Brigard. Il a interrogé des sujets non sur l'entrée dans la machine, mais sur la sortie : on vous apprend que vous êtes branché depuis toujours, voulez-vous vous débrancher et retrouver une vie réelle, peut-être terne ? Une proportion importante préfère rester. Si l'intuition s'inverse selon la manière de poser la question, ce qu'elle mesure n'est peut-être pas un jugement sur la valeur du réel mais une aversion au changement. L'objection ne réfute pas la thèse de Nozick ; elle affaiblit l'usage qu'il fait de notre réaction comme donnée fiable.
La méfiance envers le dispositif. Beaucoup de gens refusent la machine pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'hédonisme : ils doutent qu'elle fonctionne, craignent une panne, pensent à ceux qu'ils laisseraient. L'expérience de pensée est censée écarter ces considérations par stipulation, mais rien ne garantit que nos intuitions, elles, les écartent.
La réplique hédoniste. Des défenseurs de l'hédonisme, dont Roger Crisp, soutiennent que l'intuition est simplement erronée, et qu'une théorie du bien n'a pas à s'incliner devant chaque réaction spontanée : l'histoire de la morale est pleine d'intuitions révisées. D'autres distinguent le fait qu'une vie se passe bien de ce qu'il est rationnel de choisir, et font valoir que l'on peut avoir des raisons de refuser une vie qui serait pourtant meilleure pour soi.
La fragilité méthodologique. Une objection plus générale porte sur la méthode des intuitions. Une expérience de pensée très éloignée de toute situation réelle sollicite des capacités d'imagination incertaines, et le résultat dépend fortement de la formulation. Cette critique vise une bonne part de la philosophie analytique contemporaine, dont la machine est un cas d'école.
Ce que le débat a produit
Quel que soit le sort final de l'argument, il a eu un effet durable : il a rendu difficile de défendre un hédonisme simple sans y répondre. Toute théorie contemporaine du bien-être se positionne à son égard, et c'est à ce titre, plus qu'à celui de démonstration, que la machine à expériences a sa place dans l'histoire récente de la philosophie morale. Les approches qui, comme celle des capabilités, définissent le bien-être par ce qu'une personne est effectivement en mesure de faire et d'être, trouvent dans cette intuition un appui : branché, un individu éprouve tout et ne peut rien.