Derek Parfit
Biographie
Derek Parfit est considéré comme l'un des philosophes moraux les plus importants de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Sa réputation tient à la précision technique exceptionnelle de ses analyses, à l'originalité de ses thèses sur l'identité personnelle et la rationalité, et à la portée pratique de ses conclusions, qui touchent à des questions aussi diverses que la justice intergénérationnelle, l'éthique de la population, et la valeur morale fondamentale. Sa vie elle-même, exclusivement consacrée à la recherche philosophique au sein du All Souls College d'Oxford, a quelque chose d'unique dans la philosophie contemporaine : une existence presque entièrement vouée à un travail intellectuel d'une intensité rare.
Une naissance en Chine (1942)
Derek Antony Parfit naît le 11 décembre 1942 à Chengdu (parfois orthographié Chongqing dans certaines sources, par confusion entre les deux villes voisines), dans la province du Sichuan, en Chine. Ses parents sont Norman et Jessie Parfit, des médecins missionnaires britanniques travaillant dans un hôpital chinois en pleine guerre sino-japonaise.
Cette naissance dans des circonstances interculturelles et turbulentes (la Chine en guerre, les missions médicales chrétiennes anglicanes) marque une singularité dans la biographie d'un philosophe qui restera ensuite essentiellement attaché à Oxford. Plusieurs commentateurs ont suggéré que cette ouverture précoce à des contextes géographiques et culturels divers a pu nourrir le cosmopolitisme moral qui caractérise la pensée parfitienne.
La famille quitte la Chine peu après la naissance de Derek, en raison de l'aggravation de la situation politique. Les Parfit s'installent en Angleterre, où Derek grandit dans un milieu médical et chrétien anglican.
Eton et Oxford (1955-1965)
Derek Parfit est scolarisé dans des établissements britanniques de l'élite. Il est admis à Eton College, l'une des écoles les plus prestigieuses du Royaume-Uni, où il étudie de 1955 à 1960. Il y développe un goût précoce pour les sciences humaines et l'histoire.
En 1961, il entre à Balliol College, Oxford, où il étudie l'histoire moderne. Il y obtient un Bachelor of Arts en 1964, qui sera son seul diplôme universitaire. Selon l'usage oxonien, ce BA entraîne automatiquement l'obtention d'un grade de Master of Arts après quelques années d'ancienneté. Mais Parfit ne suivra jamais de cursus doctoral en philosophie. Son originalité tient en partie à cette autodidaxie philosophique : formé à l'histoire, il se forme à la philosophie par ses propres lectures et par les échanges avec les philosophes d'Oxford.
La tentation philosophique (1965-1967)
En 1965-1966, Parfit est récipiendaire d'une bourse Harkness (Harkness Fellowship), qui lui permet de séjourner aux États-Unis. Il y suit des enseignements à Columbia et Harvard, et c'est durant ce séjour qu'il se tourne vers la philosophie. La rencontre avec la philosophie analytique américaine (à un moment où elle est en plein essor, avec Quine, Putnam, Nagel, Nozick, Rawls) marque son orientation intellectuelle.
De retour à Oxford en 1966-1967, Parfit décide de consacrer sa carrière à la philosophie. Plutôt que de suivre un cursus de doctorat (chemin classique), il choisit la voie singulière du fellowship de recherche.
All Souls College (1967-2010)
En 1967, Derek Parfit est élu Prize Fellow au All Souls College d'Oxford. All Souls est un collège unique : il n'a pas d'étudiants à proprement parler, et ses fellows (membres) sont uniquement des chercheurs, sans obligation d'enseignement régulier. Pour un philosophe désireux de se consacrer exclusivement à la recherche, c'est un cadre idéal.
Parfit restera à All Souls pendant plus de quarante ans, de 1967 à 2010. Il y vit dans une cellule monacale, consacre ses journées à la lecture et à l'écriture, accueille les visiteurs philosophes du monde entier dans son bureau, et mène une existence presque entièrement vouée au travail intellectuel.
Cette existence est marquée par plusieurs caractéristiques remarquables :
- Une intensité de travail exceptionnelle : Parfit passe parfois plusieurs heures par jour à arpenter sa chambre en formulant et reformulant des arguments philosophiques.
- Une vie sociale réduite : Parfit consacre l'essentiel de son temps à la philosophie. Mais il maintient une correspondance soutenue avec des philosophes du monde entier, et reçoit régulièrement des visiteurs.
- Une excentricité bienveillante : Parfit est connu pour ses habitudes inhabituelles (régime alimentaire ultra-frugal, refus de s'engager dans les détails matériels de la vie, intensité émotionnelle dans les discussions philosophiques). Ses amis et collègues témoignent de sa générosité intellectuelle exceptionnelle : Parfit consacre des heures à commenter les manuscrits de ses correspondants, avec une attention extraordinaire au détail argumentatif.
- Une photographie : Parfit est aussi un photographe passionné. Pendant des décennies, il prend des milliers de photographies de Venise et de Saint-Pétersbourg, deux villes dont l'architecture et la lumière le fascinent. Ces photographies font l'objet d'expositions et de publications.
Le premier article fondateur (1971)
En janvier 1971, alors qu'il a 28 ans, Parfit publie son premier article philosophique : « Personal Identity » (« L'identité personnelle »), paru dans Philosophical Review. L'article est immédiatement reconnu comme un chef-d'œuvre, et établit la réputation internationale de Parfit en philosophie analytique.
L'article défend deux thèses centrales :
- Notre existence continue dans le temps ne consiste en rien d'autre que dans certaines relations entre nos états mentaux à différents moments. Il n'y a pas d'âme ou d'ego transcendantal qui constituerait une identité personnelle substantielle.
- Ce qui rend rationnel pour vous de vous soucier d'une manière particulière d'une personne future, ce n'est pas que cette personne sera vous, mais qu'elle sera psychologiquement reliée à vous d'une certaine manière.
Cette thèse réductionniste sur l'identité personnelle, qui radicalise les positions humiennes et lockéennes, deviendra centrale dans tout le projet philosophique de Parfit.
La maturation de Reasons and Persons (1971-1984)
Pendant les douze années suivant l'article de 1971, Parfit travaille intensément sur ce qui deviendra son opus magnum : Reasons and Persons (Raisons et Personnes). Il ne publie que peu d'articles durant cette période (à la différence de la plupart des philosophes universitaires, qui multiplient les publications), préférant approfondir ses analyses dans le long format du livre.
En 1977, Parfit reçoit le prestigieux T.H. Green Prize d'Oxford pour un essai intitulé « Against Prudence » (« Contre la prudence »). Cet essai préfigure les thèses sur la rationalité du temps qui figureront dans Reasons and Persons.
Reasons and Persons (1984) : l'œuvre maîtresse
Reasons and Persons paraît en 1984 chez Oxford University Press. Le livre, dense (570 pages), divisé en quatre parties, est immédiatement reconnu comme une œuvre majeure de la philosophie morale et de la métaphysique contemporaines. Il devient rapidement un classique étudié dans toutes les facultés de philosophie analytique.
Les quatre parties du livre traitent :
- Les théories morales auto-réfutantes (« Self-defeating Theories ») : comment certaines théories morales peuvent se réfuter elles-mêmes en produisant des résultats contraires à leurs propres principes.
- Rationalité et temps : comment certaines attitudes envers le temps (notamment le « biais envers le présent ») sont intrinsèquement irrationnelles.
- L'identité personnelle : approfondissement et systématisation des analyses de 1971, défense d'une vue réductionniste fondée sur la Relation R (continuité psychologique).
- Les générations futures : analyses sur l'éthique de la population et nos obligations envers les générations futures, avec la formulation de la fameuse Repugnant Conclusion (« Conclusion répugnante »).
Reasons and Persons est un livre qui change la donne en philosophie morale et métaphysique contemporaine. Son influence durable est considérable.
Visiting positions et reconnaissance internationale (1984-2010)
À partir de 1984, la reconnaissance internationale de Parfit grandit considérablement. Sans quitter All Souls, il est régulièrement visiting professor dans plusieurs universités américaines prestigieuses :
- Université de New York (NYU)
- Université Harvard
- Université Rutgers
- Université de Princeton
Ces séjours américains réguliers permettent à Parfit de dialoguer étroitement avec les principaux philosophes moraux américains : John Rawls, Thomas Nagel, Samuel Scheffler, Frances Kamm, Tim Scanlon. Ces dialogues nourrissent son travail sur ce qui deviendra On What Matters.
En 1986, Parfit est élu Fellow of the British Academy. Il reçoit plusieurs distinctions honorifiques au cours des décennies suivantes, mais maintient une discrétion personnelle : il n'accepte pas les invitations honorifiques tape-à-l'œil, et reste profondément attaché à sa vie monacale à All Souls.
Le mariage tardif et la vie privée
En 2010, à l'âge de 67 ans, Parfit épouse Janet Radcliffe Richards, philosophe morale britannique spécialiste de bioéthique et de philosophie féministe (auteure de The Sceptical Feminist, 1980, et de The Ethics of Transplants, 2012). Janet Radcliffe Richards est sa compagne depuis les années 1980. Le mariage tardif témoigne de l'austérité caractéristique du mode de vie parfitien, mais aussi de la solidité de leur relation intellectuelle et personnelle.
Le couple n'a pas eu d'enfants. Janet Radcliffe Richards collaborera étroitement avec Parfit sur certains de ses derniers travaux, et survivra à son mari.
On What Matters : le grand œuvre tardif (2011-2017)
À partir des années 1990, Parfit travaille sur ce qui deviendra son deuxième chef-d'œuvre : On What Matters (De ce qui importe). Le projet est gigantesque : il s'agit d'une synthèse de toute la philosophie morale contemporaine, qui vise à montrer la convergence possible entre les trois grandes traditions modernes (kantianisme, contractualisme, conséquentialisme).
Les deux premiers volumes paraissent en mai 2011 (1928 pages au total). Parfit est alors âgé de 68 ans, et il consacre les dernières années de sa vie à compléter le projet.
Le troisième volume, conçu pour répondre aux critiques formulées contre les deux premiers, est achevé peu avant la mort de Parfit. Il paraît le 1er janvier 2017, jour même du décès de l'auteur. Cette coïncidence chronologique est saisissante : Parfit a littéralement consacré ses dernières heures à terminer ce qui sera son dernier mot philosophique.
La mort et l'héritage (2017)
Derek Parfit meurt le 1er janvier 2017 à Oxford, à l'âge de 74 ans. La cause du décès est une maladie cardiaque qui s'était aggravée durant les dernières années.
Sa mort est l'occasion de nombreux hommages dans la presse philosophique internationale. Plusieurs philosophes contemporains (Peter Singer, Larry Temkin, Samuel Scheffler, Allen Wood, Frances Kamm) saluent en lui « le philosophe moral le plus important de notre génération ».
L'œuvre laissée derrière lui est considérable :
- Deux livres majeurs : Reasons and Persons (1984) et On What Matters (3 vol., 2011-2017).
- Plusieurs articles fondateurs : « Personal Identity » (1971), « Reasons and Motivation » (1997), « Future People, the Non-Identity Problem, and Person-Affecting Principles » (2017), et de nombreux autres.
- Une influence durable sur des générations de philosophes moraux.
Une vie philosophique exemplaire
La biographie de Derek Parfit dessine un parcours intellectuel exemplaire à plusieurs titres :
- Une dévotion exceptionnelle : Parfit a littéralement consacré sa vie à la philosophie, dans des conditions d'ascèse intellectuelle rares. Cette dévotion explique en partie la profondeur de son œuvre.
- Une originalité méthodologique : la voie du Fellow de recherche permanent, sans cursus doctoral classique, témoigne d'un rapport singulier à l'institution universitaire. Parfit montre qu'il est possible de devenir l'un des plus grands philosophes contemporains sans suivre les chemins balisés.
- Une générosité intellectuelle rare : Parfit consacrait des heures à commenter les manuscrits de collègues et d'étudiants, avec une attention rarement vue. Cette générosité, parfois épuisante pour lui-même, a contribué à sa réputation morale dans la communauté philosophique.
- Une cohérence biographique et philosophique : la vie de Parfit illustre certaines de ses propres thèses (importance de la continuité psychologique sur la possession matérielle, cosmopolitisme intellectuel, dévotion à des projets transcendant la vie individuelle).
Lire Parfit demande une disposition philosophique exigeante. Mais la rencontre avec cette œuvre est l'une des plus transformatrices que la philosophie contemporaine puisse offrir. Elle ouvre des horizons sur des questions (identité, rationalité, temps, valeur) qui restent au cœur des préoccupations philosophiques actuelles, et qui resteront longtemps fécondes pour quiconque cherche à penser avec rigueur les fondements de la morale et de l'existence.
Pensée principale
La pensée de Derek Parfit se déploie autour de quelques questions fondamentales qu'il a contribué à reformuler avec une précision technique exceptionnelle. Que sommes-nous (problème de l'identité personnelle) ? Que devons-nous faire (problème de la moralité) ? Que devons-nous nous soucier (problème de la rationalité pratique) ? Que devons-nous aux générations futures (problème de l'éthique de la population) ? Ces questions, traditionnelles depuis Locke, Hume et Bentham, ont été renouvelées en profondeur par les analyses parfitiennes, qui ouvrent des perspectives inédites tout en restant rigoureusement ancrées dans la tradition analytique.
L'identité personnelle : la thèse réductionniste
L'une des contributions les plus célèbres de Parfit concerne le problème de l'identité personnelle. Que faut-il pour qu'une personne à un moment donné soit la même personne qu'à un autre moment ? Cette question, posée par Locke au XVIIe siècle, a été reformulée par Parfit avec une précision et une radicalité qui ont transformé le débat.
Les expériences de pensée
Parfit aborde le problème par une série d'expériences de pensée, qui sont devenues classiques en philosophie analytique :
- Le téléporteur : imaginez une machine qui scanne votre corps, détruit l'original sur Terre, et reconstitue à l'identique une copie sur Mars. La personne sur Mars est-elle « vous » ? Et si la machine ne détruisait pas l'original, mais en produisait simplement une copie ? Lequel des deux serait « vous » ?
- La fission cérébrale : imaginez que les deux hémisphères de votre cerveau soient transplantés dans deux corps différents, chacun héritant de la moitié de vos souvenirs et capacités. Lequel des deux est « vous » ? Les deux ? Aucun ?
- Le changement progressif : imaginez que vos cellules cérébrales soient remplacées une par une par des cellules artificielles, sur une période de plusieurs années. À quel moment cessez-vous d'être « vous » ?
Ces expériences de pensée révèlent, selon Parfit, que nos intuitions ordinaires sur l'identité personnelle sont incohérentes. Nous ne pouvons pas répondre clairement à ces questions, ce qui suggère que la notion ordinaire d'identité personnelle est elle-même mal formée.
La Relation R
À la place de l'identité personnelle au sens traditionnel, Parfit propose la notion de Relation R : la continuité psychologique entre les différents états mentaux d'une personne à différents moments. Cette continuité repose sur :
- La connectivité psychologique : les liens directs entre états mentaux (mémoires, intentions, traits de caractère).
- La continuité psychologique : les chaînes de connectivité qui se poursuivent dans le temps.
Pour Parfit, ce qui compte vraiment dans notre survie n'est pas l'identité au sens métaphysique (être numériquement le même), mais la Relation R au sens psychologique. Dans le cas de la fission cérébrale, par exemple, chacune des deux personnes résultantes a la Relation R avec la personne d'origine, sans pour autant être numériquement identique à elle. Mais c'est cette Relation R qui rationalise nos préoccupations envers notre futur.
Conséquences éthiques
Cette thèse réductionniste a des conséquences éthiques considérables :
- L'égoïsme rationnel est affaibli : si je ne suis qu'une chaîne psychologique sans identité métaphysique fixe, pourquoi devrais-je accorder un privilège absolu à mes intérêts futurs par rapport aux intérêts d'autres personnes ?
- L'altruisme devient plus naturel : si la distinction entre « moi » et « les autres » est moins absolue qu'on ne le pensait, prendre en compte les intérêts des autres devient moins étranger à mes propres intérêts.
- La mort apparaît moins effrayante : si ce qui compte est la Relation R, la cessation de la continuité psychologique (la mort) est sans doute moins métaphysiquement profonde qu'elle ne le paraît.
Parfit lui-même témoigne d'une transformation existentielle suite à ses analyses : il dit avoir cessé de se soucier obsessivement de sa propre identité, et avoir gagné en sérénité face à la finitude.
La rationalité du temps
Une autre contribution majeure de Parfit concerne la rationalité de nos attitudes envers le temps.
Le biais envers le présent
Parfit analyse plusieurs biais dans notre relation au temps :
- Le biais envers le présent : tendance à privilégier les satisfactions présentes par rapport aux satisfactions futures équivalentes.
- Le biais envers l'avenir proche : tendance à privilégier l'avenir proche par rapport à l'avenir lointain.
- Le biais envers l'asymétrie passé-futur : tendance à se soucier davantage de ce qui nous arrivera que de ce qui nous est arrivé.
Parfit soutient que ces biais sont intrinsèquement irrationnels : ils ne peuvent pas être justifiés par des raisons recevables. Le simple fait qu'un événement soit dans le passé plutôt que dans le futur ne fait pas qu'il importe moins ; le simple fait qu'une satisfaction soit présente plutôt que future ne la rend pas plus précieuse.
La théorie temporellement neutre
Parfit défend une théorie temporellement neutre de la rationalité : ce qui rationalise nos préoccupations, ce sont les propriétés intrinsèques des événements (qualité d'une expérience, valeur d'une chose), pas leur localisation temporelle par rapport à nous.
Cette thèse a des conséquences pratiques : nous devrions accorder un poids égal à toutes les périodes de notre vie, et à toutes les générations futures, indépendamment de leur éloignement temporel.
La Repugnant Conclusion
Dans la quatrième partie de Reasons and Persons, Parfit aborde l'éthique de la population : comment évaluer moralement les politiques qui affectent le nombre et la qualité de vie des personnes futures ?
Le problème
Considérons deux situations :
- Situation A : 10 milliards de personnes, chacune ayant une vie excellente (très grande qualité).
- Situation Z : 1000 milliards de personnes, chacune ayant une vie à peine vaut la peine d'être vécue (très basse qualité, juste positive).
L'utilitarisme classique dirait que la situation Z est meilleure que la situation A, parce que la somme totale du bien-être y est plus grande. Mais cette conclusion est manifestement répugnante moralement : préférer un monde où des milliards de personnes ont des vies misérables à un monde où moins de personnes ont des vies excellentes choque nos intuitions morales.
La conclusion répugnante
Parfit appelle cette conclusion la Repugnant Conclusion (Conclusion répugnante) :
Pour toute population A composée de personnes ayant une vie très bonne, il existe une population Z, beaucoup plus grande, composée de personnes ayant une vie tout juste vivable, qui serait meilleure.
Parfit montre que toutes les théories morales conventionnelles aboutissent à des conclusions inacceptables dans le domaine de l'éthique de la population. C'est ce qu'il appelle le « problème de la non-identité » : nos choix actuels affectent l'identité des personnes futures, ce qui rend impossible une comparaison classique entre situations.
Ce problème, formulé par Parfit dans les années 1970-1980, est devenu l'un des classiques de la philosophie morale contemporaine. Il reste largement non résolu, et Parfit lui-même y a consacré des décennies de réflexion sans aboutir à une solution définitive.
On What Matters : la convergence morale
Le grand projet philosophique tardif de Parfit, On What Matters (2011-2017), vise à montrer que les trois grandes traditions de la philosophie morale moderne convergent en réalité, malgré leurs apparentes oppositions.
Les trois traditions
Parfit distingue :
- Le kantianisme : tradition issue de Kant, qui fonde la morale sur le respect dû à la dignité de la personne rationnelle, et sur des principes universalisables (impératif catégorique).
- Le contractualisme : tradition issue de Hobbes, Rousseau, Kant, et reformulée par John Rawls et Thomas Scanlon, qui fonde la morale sur un contrat hypothétique entre personnes rationnelles cherchant des principes acceptables par tous.
- Le conséquentialisme (notamment utilitariste) : tradition issue de Bentham et Mill, qui fonde la morale sur les conséquences des actions, mesurées en termes de bien-être global.
La Triple Theory
Parfit défend une Triple Theory (Triple Théorie) : une action est moralement mauvaise si elle est interdite par les principes qui sont à la fois :
- Universalisables au sens kantien (peuvent être universalisés sans contradiction).
- Non rejetables au sens contractualiste (ne peuvent pas être raisonnablement rejetés par les personnes affectées).
- Optimifiques au sens conséquentialiste (produisent les meilleures conséquences globales).
L'idée est que les meilleurs principes des trois traditions coïncident. Parfit utilise la métaphore de la montagne : différents alpinistes peuvent gravir une même montagne par des versants différents, mais ils convergent au sommet. De même, kantiens, contractualistes et conséquentialistes peuvent partir de prémisses différentes mais arriver à des conclusions morales largement convergentes.
Une métaéthique objectiviste
On What Matters défend aussi une métaéthique objectiviste : les raisons d'agir morales ont une réalité objective, indépendante de nos désirs et préférences subjectives. Cette position met Parfit en débat avec les subjectivistes (qui pensent que les raisons sont relatives à nos désirs) et les constructivistes (qui pensent que les raisons sont construites par notre raison pratique). Parfit défend une forme de réalisme moral non-naturaliste, dans la lignée de Henry Sidgwick et de G.E. Moore.
Influence et héritage de Sidgwick
Une référence philosophique majeure de Parfit est Henry Sidgwick (1838-1900), auteur de The Methods of Ethics (1874). Sidgwick est, pour Parfit, le plus grand philosophe moral anglais.
Plusieurs éléments parfitiens sont hérités de Sidgwick :
- L'attention rigoureuse aux méthodes de la morale.
- La convergence possible entre l'égoïsme rationnel et l'utilitarisme.
- Le réalisme moral non-naturaliste.
- L'impartialité universelle dans le traitement des intérêts.
Parfit considérait The Methods of Ethics comme le meilleur livre de philosophie morale jamais écrit, et son propre projet philosophique peut être lu comme une continuation et un approfondissement de celui de Sidgwick, après plus d'un siècle d'évolution de la philosophie morale.
Tensions et critiques
La pensée de Parfit a fait l'objet de critiques importantes :
- Sur l'identité personnelle : plusieurs philosophes (notamment Bernard Williams, Marya Schechtman) ont contesté la thèse réductionniste, en défendant l'importance de notions narratives ou substantives de l'identité.
- Sur la Repugnant Conclusion : certains pensent que Parfit accorde trop d'importance à un cas extrême qui ne se rencontre pas réellement, et qu'il néglige les vraies questions d'éthique de la population (changement climatique, etc.).
- Sur la convergence des traditions : plusieurs critiques (Allen Wood, Peter Singer dans certains contextes) doutent que les trois grandes traditions convergent autant que Parfit le soutient.
- Sur le réalisme moral : les anti-réalistes (J.L. Mackie, Simon Blackburn) contestent la possibilité d'un réalisme moral non-naturaliste, et accusent Parfit de revenir à une métaphysique morale dépassée.
Une pensée qui transforme
Au-delà des thèses techniques, la pensée de Parfit a une portée existentielle rarement égalée. Plusieurs caractéristiques :
- Une honnêteté intellectuelle rare : Parfit n'hésite pas à reconnaître les difficultés de ses propres positions, et consacre des dizaines de pages à examiner les objections les plus exigeantes.
- Une précision technique exceptionnelle : Parfit construit ses arguments avec une rigueur qui force l'admiration, et qui rend ses analyses durables.
- Une dimension transformatrice : lire Parfit transforme la manière dont on pense l'identité, le temps, la valeur, la morale. Cette dimension transformatrice est l'une des marques des grandes œuvres philosophiques.
À l'heure où les défis moraux globaux (changement climatique, justice intergénérationnelle, transhumanisme, intelligence artificielle) demandent des outils analytiques précis, l'héritage de Parfit reste éminemment actuel. Sa pensée fournit un cadre conceptuel pour penser ces défis avec la rigueur qu'ils méritent. C'est probablement sa contribution la plus durable, au-delà des thèses particulières qu'il a défendues : la démonstration que la philosophie morale rigoureuse peut éclairer les questions les plus pressantes de notre temps, et que l'effort intellectuel patient et précis peut transformer notre compréhension du monde et de nous-mêmes.
Œuvres majeures
L'œuvre publiée de Derek Parfit est paradoxalement concentrée : un philosophe aussi influent n'a publié que deux livres majeurs durant sa vie, plus une vingtaine d'articles substantiels. Cette concentration s'explique par le mode de travail de Parfit, qui privilégiait la profondeur sur la quantité, et qui consacrait des années à approfondir chaque argument avant de le publier. Le résultat est une œuvre dense, technique, mais d'une profondeur rarement égalée dans la philosophie analytique contemporaine.
Les premiers articles fondateurs
Personal Identity (1971)
Premier article publié de Parfit, paru en janvier 1971 dans The Philosophical Review. Parfit a alors 28 ans, et ce premier article établit immédiatement sa réputation internationale.
L'article défend deux thèses centrales :
- Notre existence continue dans le temps ne consiste en rien d'autre que dans certaines relations entre nos états mentaux à différents moments. Il n'y a pas d'âme ou d'ego transcendantal qui constituerait une identité personnelle substantielle.
- Ce qui rend rationnel pour vous de vous soucier d'une manière particulière d'une personne future, ce n'est pas que cette personne sera vous, mais qu'elle sera psychologiquement reliée à vous d'une certaine manière.
L'article utilise plusieurs expériences de pensée désormais classiques (fission cérébrale, téléportation) pour montrer que nos intuitions ordinaires sur l'identité personnelle sont incohérentes. Il anticipe les développements de Reasons and Persons (1984).
L'article a été repris dans de nombreuses anthologies de philosophie analytique. Il est considéré comme l'un des textes fondateurs du débat contemporain sur l'identité personnelle.
Against Prudence (1977)
Essai qui remporte le T.H. Green Prize d'Oxford en 1977. Parfit y développe les analyses sur la rationalité du temps qui figureront dans la deuxième partie de Reasons and Persons. Il y défend la thèse que le « biais envers le présent » dans nos préoccupations temporelles est intrinsèquement irrationnel.
L'essai est important comme étape intermédiaire dans le développement de la pensée de Parfit, et préfigure la critique de l'égoïsme rationnel qui sera centrale dans son œuvre maîtresse.
Reasons and Persons (1984)
Structure générale
L'opus magnum de Parfit, publié en 1984 chez Oxford University Press. Le livre, dense (570 pages), divisé en quatre parties, est immédiatement reconnu comme une œuvre majeure.
Les quatre parties peuvent être lues comme quatre livres distincts mais étroitement reliés :
Partie I : Théories morales auto-réfutantes
Parfit y analyse comment certaines théories morales (notamment l'égoïsme rationnel, mais aussi certaines versions du conséquentialisme) peuvent se réfuter elles-mêmes en produisant des résultats contraires à leurs propres principes. Si tout le monde agissait selon les principes de l'égoïsme rationnel, le résultat collectif serait pire pour chacun que si tout le monde agissait selon des principes coopératifs. L'égoïsme rationnel est donc une théorie qui se sape elle-même.
Cette analyse fournit un cadre pour comprendre les dilemmes du prisonnier et les biens publics, et anticipe certaines analyses de la théorie des jeux.
Partie II : Rationalité et temps
Parfit y analyse plusieurs biais dans notre relation au temps :
- Le biais envers le présent : tendance à privilégier les satisfactions présentes par rapport aux satisfactions futures équivalentes.
- Le biais envers l'avenir proche : tendance à privilégier l'avenir proche par rapport à l'avenir lointain.
- L'asymétrie passé-futur : tendance à se soucier davantage de ce qui nous arrivera que de ce qui nous est arrivé.
Parfit défend que ces biais sont intrinsèquement irrationnels : ils ne peuvent pas être justifiés par des raisons recevables. Ce qui rationalise nos préoccupations, ce sont les propriétés intrinsèques des événements, pas leur localisation temporelle par rapport à nous.
Partie III : Identité personnelle
Approfondissement et systématisation des analyses de 1971. Parfit défend la thèse réductionniste : ce qui constitue notre survie n'est pas l'identité au sens métaphysique, mais la Relation R (continuité psychologique).
Il développe des expériences de pensée approfondies (fission cérébrale, téléportation, remplacement progressif des cellules cérébrales) pour montrer que la notion ordinaire d'identité personnelle est mal formée, et que la Relation R suffit à rationaliser toutes nos préoccupations légitimes envers notre avenir.
Cette partie aboutit à une transformation existentielle que Parfit décrit dans un passage célèbre : la prise de conscience de la thèse réductionniste libère d'une certaine angoisse envers la mort, et affaiblit l'égoïsme métaphysique.
Partie IV : Générations futures
Analyses sur l'éthique de la population et nos obligations envers les générations futures. Parfit y formule la fameuse Repugnant Conclusion (Conclusion répugnante) et expose le problème de la non-identité.
Cette partie est la plus technique mais aussi l'une des plus influentes : elle a fondé un champ philosophique entier, l'éthique de la population (population ethics), qui reste l'un des domaines les plus actifs de la philosophie morale contemporaine.
Réception et influence
Reasons and Persons est immédiatement reconnu comme un chef-d'œuvre. Il fait l'objet de centaines de comptes rendus dans les revues philosophiques. Plusieurs colloques internationaux lui sont consacrés. Il devient un classique étudié dans toutes les facultés de philosophie analytique.
Aucune traduction française complète n'est disponible à ce jour, ce qui est une limitation considérable pour le lectorat francophone. Des extraits ont été traduits dans des anthologies (notamment dans Métaphysique contemporaine de Frédéric Nef, Folio essais 2007). Le livre est en cours de traduction française.
On What Matters (2011-2017)
Le projet
Le grand œuvre tardif de Parfit, conçu comme une synthèse de toute la philosophie morale contemporaine. Le projet vise à montrer la convergence possible entre les trois grandes traditions modernes (kantianisme, contractualisme, conséquentialisme), et à défendre une métaéthique objectiviste.
Le projet est gigantesque : trois volumes, environ 1928 pages au total pour les deux premiers, plus le troisième volume.
Structure et publication
- Volumes 1 et 2 : publiés en mai 2011. Présentent la Triple Theory et défendent la convergence des trois grandes traditions morales. Parfit y consacre des centaines de pages à des analyses techniques minutieuses, en dialoguant explicitement avec Kant, Sidgwick, Scanlon, Williams, et bien d'autres.
Une particularité éditoriale : les deux premiers volumes incluent des commentaires par d'autres philosophes (Susan Wolf, Allen Wood, Barbara Herman, Tim Scanlon) sur des chapitres particuliers, ainsi que les réponses de Parfit à ces commentaires. Cette structure dialogique est rare dans la philosophie contemporaine et témoigne de l'ouverture critique de Parfit.
- Volume 3 : publié le 1er janvier 2017, jour même du décès de Parfit. Le volume répond aux critiques formulées contre les deux premiers volumes, et précise plusieurs thèses sur la métaéthique et l'épistémologie morale.
Thèses centrales
Plusieurs thèses centrales se dégagent de On What Matters :
- La Triple Theory : une action est moralement mauvaise si elle est interdite par les principes qui sont à la fois universalisables au sens kantien, non-rejetables au sens contractualiste, et optimifiques au sens conséquentialiste. Les meilleurs principes des trois traditions coïncident.
- Le réalisme moral non-naturaliste : les raisons morales ont une réalité objective, qui n'est ni naturelle (réductible à des faits empiriques) ni surnaturelle. Cette position défend Sidgwick et G.E. Moore contre les critiques anti-réalistes contemporaines.
- Le rejet du subjectivisme : les raisons d'agir ne sont pas relatives à nos désirs et préférences subjectives, mais ont une portée objective.
- L'importance du futur : Parfit défend que nous avons des obligations morales considérables envers les générations futures, sans privilège du présent.
Réception
On What Matters est immédiatement reconnu comme une œuvre majeure, mais sa réception est plus divisée que celle de Reasons and Persons. Les défenseurs du livre (notamment Larry Temkin, Samuel Scheffler) y voient un sommet de la philosophie morale analytique. Les critiques (notamment Allen Wood, qui répond à Parfit dans les deux premiers volumes) contestent plusieurs aspects de la convergence revendiquée.
Pas de traduction française disponible à ce jour. La complexité technique et la longueur du livre rendent sa traduction particulièrement difficile.
Autres articles importants
Plusieurs articles de Parfit méritent d'être mentionnés en complément des deux grands livres :
Reasons and Motivation (1997)
Article publié dans Proceedings of the Aristotelian Society. Parfit y défend que les raisons d'agir ne dépendent pas de la motivation réelle des agents. C'est une étape importante dans le développement de sa métaéthique objectiviste, qui anticipe On What Matters.
Future People, the Non-Identity Problem, and Person-Affecting Principles (2017)
Article publié en 2017 dans Philosophy & Public Affairs. C'est le dernier article de Parfit, publié peu après sa mort. Il y aborde une nouvelle fois le problème de la non-identité et la question des principes affectant les personnes (person-affecting principles), en proposant une analyse renouvelée.
Equality and Priority (1997)
Article célèbre où Parfit distingue deux conceptions de l'égalitarisme : l'égalitarisme strict (donner la priorité à l'égalité comme valeur en soi) et le prioritarisme (donner la priorité aux plus mal lotis, mais sans accorder de valeur intrinsèque à l'égalité). Cette distinction a structuré tout un pan de la philosophie politique contemporaine.
Œuvres non publiées
Parfit a laissé plusieurs manuscrits inachevés au moment de sa mort. Plusieurs publications posthumes ont eu lieu :
- On Knowledge and Truth (2024, posthume) : recueil d'écrits sur l'épistémologie morale.
- The Methods of Ethics (édition critique en cours) : Parfit travaillait sur une édition critique commentée de Sidgwick.
Des lettres et manuscrits importants sont conservés dans les archives du All Souls College, et continuent à être étudiés par les chercheurs.
La réception française
La réception française de Parfit est encore plus limitée que celle de la plupart des autres philosophes analytiques de sa génération. Les raisons :
- Absence de traductions : aucune des deux grandes œuvres de Parfit n'a été traduite intégralement en français. C'est une limitation considérable pour le public francophone.
- Tradition philosophique différente : la philosophie française reste plus marquée par la phénoménologie, l'herméneutique, le structuralisme, et résiste aux modes analytiques de Parfit.
- Complexité technique : les arguments parfitiens demandent une familiarité avec la philosophie analytique anglo-saxonne qui n'est pas universellement présente en France.
Toutefois, à partir des années 2000-2010, Parfit est progressivement plus lu en France :
- Jean-Yves Goffi a traduit certains articles dans des anthologies.
- Stéphane Chauvier a consacré des travaux à l'identité personnelle, en dialogue avec Parfit.
- Frédéric Nef a inclus des extraits de Parfit dans son anthologie Métaphysique contemporaine (Folio essais, 2007).
- Le mouvement de l'altruisme efficace en France a contribué à diffuser certaines analyses parfitiennes.
Œuvres de Parfit disponibles en français
Articles traduits
- « L'Identité personnelle » (« Personal Identity », 1971), dans plusieurs anthologies.
- « Égalité et priorité » (« Equality and Priority », 1997), dans plusieurs anthologies.
- Extraits de Reasons and Persons, dans Métaphysique contemporaine (dir. F. Nef, Folio essais, 2007).
Œuvres en cours de traduction
- Raisons et Personnes, traduction de Reasons and Persons, par Bertrand Guillarme et al., Vrin (annoncée pour 2024-2025).
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder Parfit, plusieurs entrées sont possibles selon le niveau et les centres d'intérêt :
- Pour découvrir Parfit : commencer par l'article Personal Identity (1971), disponible en traduction française dans plusieurs anthologies. Lecture exigeante mais récompensée.
- Pour approfondir l'identité personnelle : lire la troisième partie de Reasons and Persons (à défaut de traduction française intégrale, des extraits substantiels sont disponibles).
- Pour l'éthique de la population : lire la quatrième partie de Reasons and Persons, ou les commentaires francophones (par exemple les travaux de Stéphane Chauvier).
- Pour la métaéthique : lire On What Matters, vol. 1, chapitre sur le réalisme moral non-naturaliste (uniquement en anglais).
- Pour les commentaires français : Stéphane Chauvier, Qu'est-ce qu'une personne ? (Vrin, 2003), qui dialogue avec Parfit.
L'œuvre de Parfit demande une disposition philosophique exigeante. Mais la rencontre avec cette pensée est l'une des plus transformatrices que la philosophie contemporaine puisse offrir. Elle ouvre des horizons sur des questions (identité, rationalité, temps, valeur) qui restent au cœur des préoccupations philosophiques actuelles, et qui resteront longtemps fécondes pour quiconque cherche à penser avec rigueur les fondements de la morale et de l'existence.
Postérité et influence
L'influence de Derek Parfit sur la philosophie morale et métaphysique contemporaine est considérable, malgré (ou peut-être en raison de) la concentration de son œuvre publiée. Plusieurs raisons expliquent cette influence durable : la précision technique de ses analyses, qui fournit des outils conceptuels précieux à des générations de philosophes ; l'originalité de ses thèses, qui ont ouvert des champs philosophiques nouveaux ; et l'exigence éthique de sa propre vie philosophique, qui a inspiré ses étudiants et collègues. Au-delà du monde philosophique académique, sa pensée a aussi influencé des mouvements pratiques comme l'altruisme efficace et le longtermisme, qui touchent désormais un public bien plus large.
L'influence sur la philosophie analytique de l'identité personnelle
La première grande postérité de Parfit concerne le débat sur l'identité personnelle dans la philosophie analytique contemporaine. Avant Parfit, ce débat opposait principalement deux grandes traditions : la tradition lockéenne (continuité psychologique) et la tradition animaliste (continuité biologique). La contribution de Parfit a été de radicaliser la tradition lockéenne en proposant la thèse réductionniste : ce qui compte, ce n'est pas l'identité au sens métaphysique, mais la Relation R au sens psychologique.
Cette thèse a structuré le débat pendant plusieurs décennies. Plusieurs philosophes ont prolongé, discuté ou contesté les analyses parfitiennes :
- Sydney Shoemaker (Personal Identity, 1984) : développe une approche fonctionnaliste proche de Parfit.
- David Lewis (Survival and Identity, 1976) : propose une alternative en termes de « personnes-vie » qui dialogue avec Parfit.
- Marya Schechtman (The Constitution of Selves, 1996 ; Staying Alive, 2014) : développe une conception narrative de l'identité personnelle, qui critique Parfit en réintroduisant l'importance de l'unité narrative.
- Eric Olson (The Human Animal, 1997) : défend l'animalisme, qui s'oppose à la thèse réductionniste parfitienne.
- Galen Strawson (Selves, 2009) : propose une vue épisodique de l'identité personnelle, héritière de certaines intuitions parfitiennes.
Au-delà des contestations particulières, l'héritage de Parfit dans ce champ est durable : tout philosophe qui aborde aujourd'hui la question de l'identité personnelle doit nécessairement se positionner par rapport aux thèses parfitiennes.
L'éthique de la population
La deuxième grande postérité de Parfit concerne l'éthique de la population (population ethics), domaine qu'il a largement contribué à fonder dans la quatrième partie de Reasons and Persons (1984).
La Repugnant Conclusion et le problème de la non-identité sont devenus les classiques du domaine. Plusieurs philosophes ont approfondi ces questions :
- Larry Temkin : disciple direct de Parfit, qui a approfondi ses analyses sur l'éthique de la population et l'égalitarisme.
- John Broome (Weighing Lives, 2004 ; Climate Matters, 2012) : applique les analyses parfitiennes à l'éthique du changement climatique.
- Gustaf Arrhenius : philosophe suédois qui a démontré, par une série d'impossibilités, que les principales théories de l'éthique de la population aboutissent toutes à des conclusions inacceptables (généralisation du résultat parfitien).
- Theron Pummer : disciple direct, qui prolonge les analyses parfitiennes sur l'éthique de l'aide aux pauvres mondiaux.
Le problème de la non-identité est aujourd'hui considéré comme l'un des plus importants et des plus non résolus de la philosophie morale contemporaine. Il a des implications considérables pour l'éthique du changement climatique, l'éthique génétique, et l'éthique des politiques publiques qui affectent l'identité des personnes futures.
L'altruisme efficace et le longtermisme
Une postérité plus récente de Parfit concerne les mouvements pratiques de l'altruisme efficace et du longtermisme.
L'altruisme efficace
Bien que le mouvement de l'altruisme efficace soit principalement associé à Peter Singer, plusieurs de ses analyses fondatrices viennent de Parfit :
- L'impartialité envers les bénéficiaires futurs (héritage de la critique parfitienne du biais envers le présent).
- L'égalitarisme modéré, qui privilégie les plus mal lotis (héritage de l'article Equality and Priority).
- La précision dans l'évaluation des conséquences (héritage de la méthode analytique parfitienne).
Le longtermisme
Le longtermisme (longtermism) est une variante récente de l'altruisme efficace, qui soutient que nos obligations morales envers les générations futures sont considérables et prioritaires. Ses principaux théoriciens (William MacAskill, Toby Ord, Hilary Greaves) sont des héritiers directs de Parfit :
- William MacAskill (What We Owe the Future, 2022) : fonde explicitement le longtermisme sur les analyses parfitiennes.
- Toby Ord (The Precipice, 2020) : applique le cadre parfitien aux risques existentiels pour l'humanité.
- Hilary Greaves : applique les analyses parfitiennes à l'éthique de la population et au longtermisme.
Le longtermisme a connu un développement considérable dans les années 2010-2020, attirant des financements substantiels (notamment de l'Open Philanthropy Project) et structurant l'agenda philanthropique de figures comme Dustin Moskovitz (cofondateur de Facebook) et autres milliardaires de la Silicon Valley.
L'influence sur la métaéthique
On What Matters a relancé le débat métaéthique sur le réalisme moral. La défense parfitienne d'un réalisme moral non-naturaliste (les raisons morales ont une réalité objective, qui n'est ni naturelle ni surnaturelle) a structuré le débat contemporain.
Plusieurs philosophes ont prolongé ou contesté cette position :
- Thomas Scanlon (What We Owe to Each Other, 1998 ; Being Realistic about Reasons, 2014) : développe une position proche, en dialogue avec Parfit.
- Russ Shafer-Landau : représente le « nouveau réalisme moral » contemporain, héritier des analyses parfitiennes.
- Allen Wood : critique l'interprétation parfitienne de Kant et conteste la convergence revendiquée des trois traditions.
- Sharon Street (A Darwinian Dilemma for Realist Theories of Value, 2006) : conteste le réalisme moral à partir d'arguments évolutionnistes.
L'influence sur la philosophie politique
Plusieurs analyses parfitiennes ont influencé la philosophie politique contemporaine :
- L'égalitarisme versus prioritarisme : la distinction parfitienne (article Equality and Priority, 1997) structure les débats contemporains sur la justice distributive.
- La justice intergénérationnelle : les analyses parfitiennes sur les obligations envers les générations futures nourrissent les débats sur l'éthique du changement climatique et des politiques publiques de long terme.
- Le cosmopolitisme moral : l'impartialité parfitienne envers les bénéficiaires (présents et futurs, proches et lointains) inspire les théories cosmopolites de la justice globale.
L'influence sur l'éthique du climat
L'éthique du changement climatique est l'un des champs où l'héritage parfitien est le plus directement applicable. Plusieurs philosophes ont mobilisé les analyses parfitiennes pour penser :
- Le biais envers le présent dans les politiques climatiques (héritage de la deuxième partie de Reasons and Persons).
- Le problème de la non-identité appliqué aux générations futures (les politiques climatiques d'aujourd'hui affectent l'identité des personnes qui existeront, ce qui rend l'éthique conventionnelle difficilement applicable).
- L'impartialité envers les bénéficiaires futurs (qui ne sont pas encore nés et ne peuvent pas négocier leurs intérêts).
John Broome (Climate Matters, 2012) est le philosophe qui a le plus systématiquement appliqué les analyses parfitiennes à l'éthique du climat. Stephen Gardiner (A Perfect Moral Storm, 2011) a prolongé ces analyses en y intégrant des dimensions psychologiques et institutionnelles.
La réception française
La réception française de Parfit est restée modeste, en raison principalement de l'absence de traductions intégrales de ses œuvres majeures. Toutefois, plusieurs développements méritent d'être mentionnés :
- Stéphane Chauvier (Qu'est-ce qu'une personne ?, Vrin, 2003 ; Dire « je ». Essai sur la subjectivité, Vrin, 2001) a consacré des travaux importants à l'identité personnelle, en dialogue critique avec Parfit.
- Bertrand Guillarme travaille à la traduction française de Reasons and Persons et a contribué à diffuser la pensée parfitienne en France.
- Frédéric Nef a inclus des extraits de Parfit dans son anthologie Métaphysique contemporaine (Folio essais, 2007).
- L'altruisme efficace francophone (notamment Altruisme Efficace France) contribue à diffuser certaines analyses parfitiennes en France.
- Catherine Audard et Ruwen Ogien ont mobilisé les analyses parfitiennes dans le débat sur la justice et l'éthique appliquée.
Une traduction française de Reasons and Persons est attendue avec impatience par le public francophone, car elle permettrait une diffusion plus large de la pensée parfitienne.
La générosité intellectuelle
Au-delà des thèses techniques, l'héritage de Parfit tient aussi à un style philosophique caractérisé par une générosité intellectuelle rare. Plusieurs témoignages convergent :
- Parfit consacrait des heures, parfois des journées entières, à commenter les manuscrits de ses correspondants. Des philosophes du monde entier témoignent avoir reçu de Parfit des dizaines de pages de commentaires détaillés sur leurs propres travaux.
- Il accueillait régulièrement des visiteurs à All Souls, et leur consacrait un temps considérable, indépendamment de leur statut institutionnel.
- Il pratiquait une forme d'ascèse intellectuelle rare : refus des honneurs tape-à-l'œil, modestie matérielle, dévotion exclusive au travail philosophique.
Cette générosité a contribué à former une génération de philosophes moraux qui se réclament directement ou indirectement de Parfit : Larry Temkin, Frances Kamm, Samuel Scheffler, Theron Pummer, Hilary Greaves, William MacAskill, et bien d'autres.
Les controverses
L'héritage parfitien fait aussi l'objet de controverses importantes, qui témoignent de sa vitalité philosophique.
Le débat sur le réalisme moral
La défense parfitienne du réalisme moral non-naturaliste a relancé un débat ancien. Les anti-réalistes (J.L. Mackie, Simon Blackburn, Allan Gibbard) contestent la cohérence d'un réalisme moral qui ne se réduit ni à des faits naturels ni à des entités surnaturelles. Le débat reste ouvert.
Le débat sur la convergence
La thèse parfitienne de la convergence entre kantianisme, contractualisme et conséquentialisme dans On What Matters est contestée. Plusieurs critiques (notamment Allen Wood, Susan Wolf) doutent que les trois traditions convergent autant que Parfit le soutient. Le débat porte sur la lecture de Kant proposée par Parfit, et sur l'interprétation des principes contractualistes et conséquentialistes.
Le débat sur l'identité personnelle
La thèse réductionniste de Parfit a été contestée par les défenseurs d'une vue plus substantielle de l'identité personnelle (Schechtman, Williams, Strawson). Le débat porte sur l'importance morale de la continuité narrative et de l'unité substantive du sujet.
Une influence durable
Au-delà des controverses, l'influence de Parfit apparaît aujourd'hui durable et multiforme. Plusieurs caractéristiques de sa pensée la rendent particulièrement précieuse pour notre temps :
- Sa rigueur technique : à un moment où les questions philosophiques globales (climat, intelligence artificielle, biotechnologies, justice intergénérationnelle) demandent des outils analytiques précis, l'héritage méthodologique parfitien est précieux.
- Son cosmopolitisme moral : à un moment où les défis globaux dépassent les cadres nationaux, l'impartialité parfitienne envers tous les êtres concernés (présents et futurs, proches et lointains) offre une boussole éthique.
- Son réalisme moral : à un moment où le relativisme moral et le scepticisme éthique sont diffus, la défense parfitienne d'une vérité morale objective offre un point de résistance philosophique.
- Sa probité intellectuelle : Parfit illustre une éthique de la recherche marquée par l'honnêteté, l'attention aux objections, la générosité envers les interlocuteurs. Cette éthique de la recherche est l'un de ses héritages les plus précieux.
L'œuvre de Parfit demande une disposition philosophique exigeante. Elle ne se laisse pas facilement aborder, et exige patience et rigueur de la part du lecteur. Mais la rencontre avec cette pensée est l'une des plus transformatrices que la philosophie contemporaine puisse offrir. Elle ouvre des horizons sur les questions les plus profondes de l'existence (identité, temps, valeur, morale), et fournit des outils précieux pour penser les défis pratiques de notre temps. C'est probablement la contribution la plus durable de Parfit : avoir montré que la philosophie morale rigoureuse peut éclairer les questions les plus pressantes de notre époque, et que l'effort intellectuel patient peut transformer notre compréhension du monde.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Stéphane Chauvier, Qu'est-ce qu'une personne ?, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », 2003. Introduction française à la question de l'identité personnelle, en dialogue avec Parfit.
- Pascal Engel, Va savoir ! De la connaissance en général, Hermann, 2007. Inclut des analyses inspirées de Parfit.
- Catherine Audard, Anthologie historique et critique de l'utilitarisme, PUF, 3 vol., 1999. Inclut Parfit dans la tradition utilitariste élargie.
- Frédéric Nef (dir.), Métaphysique contemporaine, Folio essais, 2007. Inclut des extraits de Parfit en traduction française.
Études philosophiques approfondies
- Andrea Sauchelli, Derek Parfit's Reasons and Persons: An Introduction and Critical Inquiry, Routledge, 2020. Introduction critique systématique à Reasons and Persons.
- Jonathan Dancy (dir.), Reading Parfit, Blackwell, 1997. Recueil d'études contemporaines sur Parfit.
- Peter Singer (dir.), Does Anything Really Matter? Essays on Parfit on Objectivity, Oxford UP, 2017. Recueil consacré à On What Matters.
- Larry Temkin, Rethinking the Good. Moral Ideals and the Nature of Practical Reasoning, Oxford UP, 2012. Prolongement et discussion approfondis des analyses parfitiennes par un disciple direct.
- Theron Pummer, The Rules of Rescue. Cost, Distance, and Effective Altruism, Oxford UP, 2023. Application des analyses parfitiennes à l'éthique de l'aide.
Sur l'identité personnelle
- Marya Schechtman, The Constitution of Selves, Cornell UP, 1996. Critique narrativiste de Parfit.
- Marya Schechtman, Staying Alive. Personal Identity, Practical Concerns, and the Unity of a Life, Oxford UP, 2014.
- Eric Olson, The Human Animal. Personal Identity Without Psychological Continuity, Oxford UP, 1997. Défense de l'animalisme contre Parfit.
- Stéphane Chauvier, Dire « je ». Essai sur la subjectivité, Vrin, 2001.
- Galen Strawson, Selves. An Essay in Revisionary Metaphysics, Oxford UP, 2009.
Sur l'éthique de la population et le longtermisme
- John Broome, Climate Matters. Ethics in a Warming World, W.W. Norton, 2012. Application des analyses parfitiennes à l'éthique climatique.
- William MacAskill, Ce que nous devons à l'avenir, Les Arènes, 2023 (What We Owe the Future, 2022). Fondations longtermistes héritées de Parfit.
- Toby Ord, Le Précipice, Buchet-Chastel, 2024 (The Precipice. Existential Risk and the Future of Humanity, 2020).
- Stephen Gardiner, A Perfect Moral Storm. The Ethical Tragedy of Climate Change, Oxford UP, 2011.
- Gustaf Arrhenius, Population Ethics. The Challenge of Future Generations, Oxford UP, à paraître.
Sur le réalisme moral
- Russ Shafer-Landau, Moral Realism. A Defence, Oxford UP, 2003.
- Thomas Scanlon, Being Realistic about Reasons, Oxford UP, 2014.
- Sharon Street, « A Darwinian Dilemma for Realist Theories of Value », Philosophical Studies, 2006.
- Allen Wood, « Humanity as End in Itself », réponse à Parfit dans On What Matters, vol. 2 (2011).
Sur Sidgwick et l'utilitarisme classique
- Henry Sidgwick, Les Méthodes de l'éthique, PUF, 2014 (1874). L'œuvre utilitariste classique avec laquelle dialogue Parfit.
- Bart Schultz, Henry Sidgwick. Eye of the Universe, Cambridge UP, 2004. Biographie intellectuelle de Sidgwick.
- Katarzyna de Lazari-Radek et Peter Singer, The Point of View of the Universe, Oxford UP, 2014.
Œuvres de Parfit disponibles en français
Articles traduits
- « L'Identité personnelle » (« Personal Identity », 1971), dans plusieurs anthologies.
- « Égalité et priorité » (« Equality and Priority », 1997), dans plusieurs anthologies.
- Extraits de Reasons and Persons, dans Métaphysique contemporaine (dir. F. Nef, Folio essais, 2007).
- « Nous sommes des Européens » (« We Are Europeans »), article publié dans The Times Literary Supplement, en traduction française dans certaines revues.
Œuvres en cours de traduction
- Raisons et Personnes, traduction de Reasons and Persons, par Bertrand Guillarme et al., Vrin (annoncée pour 2024-2025).
Œuvres non traduites en français
L'essentiel des œuvres majeures de Parfit reste non traduit en français, ce qui est une limitation considérable pour le public francophone :
- Reasons and Persons (1984) : pas encore de traduction française complète.
- On What Matters (3 vol., 2011-2017) : pas de traduction française.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, plusieurs articles connexes : « Personal Identity », « Personal Identity and Ethics », « The Repugnant Conclusion », « Moral Status of Animals », plato.stanford.edu.
- Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu), article « Derek Parfit ».
- All Souls College Oxford, archives Parfit : asc.ox.ac.uk.
- British Academy, biographie commémorative de Parfit : thebritishacademy.ac.uk.
- PhilPapers, bibliographie complète de Parfit : philpapers.org.
Parcours de lecture suggéré
Pour aborder Parfit, plusieurs entrées sont possibles selon le niveau et les centres d'intérêt :
- Pour découvrir Parfit : commencer par l'article Personal Identity (1971), disponible en traduction française dans plusieurs anthologies. Lecture exigeante mais récompensée. L'article établit déjà la thèse réductionniste centrale.
- Pour approfondir l'identité personnelle : lire la troisième partie de Reasons and Persons (à défaut de traduction française intégrale, des extraits substantiels sont disponibles dans l'anthologie de Frédéric Nef). Compléter par les travaux de Stéphane Chauvier en français.
- Pour l'éthique de la population et le longtermisme : lire la quatrième partie de Reasons and Persons, ou les commentaires francophones (Bertrand Guillarme), ou les ouvrages de longtermisme contemporain (MacAskill, Ord) qui appliquent les analyses parfitiennes.
- Pour la métaéthique : lire les chapitres pertinents de On What Matters, vol. 1 (uniquement en anglais). Difficile mais essentiel pour comprendre la position parfitienne sur le réalisme moral.
- Pour les commentaires français : Stéphane Chauvier, Qu'est-ce qu'une personne ? (Vrin, 2003), qui dialogue avec Parfit dans une perspective française accessible.
- Pour la dimension biographique : David Edmonds, Parfit. A Philosopher and His Mission to Save Morality, Princeton UP, 2023. Biographie intellectuelle approfondie qui est disponible en anglais.
Note pratique
Lire Parfit demande une disposition philosophique exigeante. Plusieurs conseils pour la lecture :
- Lire lentement : Parfit construit ses arguments avec une précision technique qui demande une attention soutenue. Une page lue trop vite peut perdre des nuances importantes. Le lecteur pressé est souvent un lecteur déçu.
- Lire en mode argumentatif : Parfit présente fréquemment des expériences de pensée suivies d'analyses conceptuelles méthodiques. Il faut suivre l'argumentation pas à pas, en posant les expériences de pensée mentalement et en évaluant les conclusions.
- Lire avec patience : Reasons and Persons fait 570 pages, On What Matters environ 2000 pages au total. Ce sont des œuvres de long terme, qui demandent des mois de lecture attentive.
- Lire en dialogue avec la philosophie analytique : Parfit s'inscrit dans la tradition analytique anglo-saxonne. Avoir au moins une familiarité minimale avec Quine, Putnam, Nagel, Williams, Rawls aide considérablement à comprendre les enjeux.
- Lire avec curiosité existentielle : malgré sa rigueur technique, la pensée de Parfit a une portée existentielle profonde. Il est utile de lire en se demandant comment ces analyses modifient la manière dont on pense sa propre vie, son identité, ses obligations envers les autres.
Parfit offre une discipline intellectuelle : penser radicalement, avec une précision rare, sur les questions les plus profondes de l'existence. Dans une époque qui peut sembler manquer de cette discipline, son œuvre reste une ressource précieuse pour qui cherche à articuler exigence intellectuelle et profondeur existentielle.
Lire Parfit, c'est aussi prendre la mesure d'une vie philosophique exemplaire : une dévotion exceptionnelle à la recherche philosophique, une générosité intellectuelle rare, et une humilité personnelle remarquable. Cette vie philosophique, autant que les thèses qui la traversent, est l'héritage durable de Parfit. Elle nous rappelle que la philosophie n'est pas seulement une discipline universitaire : c'est une forme de vie qui engage l'existence entière de celui qui s'y consacre. À l'heure où les défis moraux contemporains demandent à la fois rigueur analytique et profondeur existentielle, l'exemple parfitien continue à éclairer le chemin.