Christine de Pizan
Poète et moraliste de la cour de France, Christine de Pizan est la première femme à avoir vécu de sa plume dans le royaume. Elle a opposé à la tradition misogyne un argument qui porte encore : ce que l'on prend pour la nature des femmes est l'effet de leur éducation.
Biographie
Christine de Pizan naît à Venise en 1364. Son père, Tommaso da Pizzano, est médecin et astrologue, et il est appelé peu après à la cour de Charles V, roi de France. La famille s'installe à Paris alors que Christine est encore une enfant. Ce déplacement décide de sa vie : elle grandit dans l'entourage du roi, au contact d'une bibliothèque royale que Charles V constituait avec soin, et elle reçoit une instruction que son père encourage contre l'avis de sa mère. Elle le rappellera plus tard, avec une pointe de reproche, en expliquant qu'une partie de ce qu'elle sait lui a été transmise malgré les réticences de son entourage.
À quinze ans, elle épouse Étienne du Castel, notaire et secrétaire du roi. Le mariage, qu'elle décrit comme heureux, dure une dizaine d'années. Étienne du Castel meurt vers 1390, emporté par une épidémie alors qu'il accompagnait le roi en voyage. Christine de Pizan se retrouve veuve à vingt-cinq ans, avec trois enfants, sa mère et une nièce à charge, et des créances que les procédures de l'époque rendent difficiles à recouvrer. Elle raconte ces années de procès et de dettes dans plusieurs de ses livres, et c'est l'un des rares témoignages de première main que vous ayez sur la condition matérielle d'une veuve de la bourgeoisie royale à la fin du Moyen Âge.
C'est cette situation qui la fait écrivaine. Elle commence par des ballades, vend ses manuscrits, trouve des protecteurs parmi les grands du royaume, surveille elle-même la copie et l'enluminure de ses volumes, et finit par vivre de son travail d'autrice. Elle est généralement considérée comme la première femme à l'avoir fait en France. Son activité est intense entre 1399 et 1418 : poésie, traités moraux, ouvrages politiques, autobiographie allégorique.
La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, puis l'occupation anglaise de Paris en 1418, interrompent cette carrière. Christine de Pizan se retire à l'abbaye dominicaine de Poissy, où sa fille était religieuse. Elle y reste une dizaine d'années dans un silence presque complet, et elle en sort une dernière fois en 1429 pour écrire le Ditié de Jehanne d'Arc, un poème composé quelques semaines après la levée du siège d'Orléans. C'est son dernier texte connu. Elle meurt peu après, vers 1430, sans que l'on connaisse la date exacte.
Pensée principale
Christine de Pizan n'est pas une philosophe de métier et elle ne se présente jamais comme telle. Elle est poète, moraliste et conseillère des princes, et elle écrit en langue vulgaire pour un public de cour. Sa pensée n'en a pas moins une portée proprement philosophique, sur deux terrains au moins : la question de la nature des femmes et celle du bon gouvernement.
Le premier terrain est celui où elle a été la plus novatrice. La tradition savante dont elle hérite tient pour établi que les femmes sont inférieures en raison, en constance et en vertu, et elle le tient pour établi par l'autorité d'Aristote, par celle des Pères et par une abondante littérature satirique. Christine de Pizan commence par décrire l'effet de cette autorité sur elle-même : à force de lire les clercs, elle a failli croire ce qu'ils disaient d'elle. Le Livre de la cité des dames s'ouvre sur cette crise de confiance, et c'est ce qui fait sa force argumentative. Son objection n'est pas que les femmes valent mieux qu'on ne le dit, mais que l'on prend pour des faits de nature des effets d'éducation et de condition. Si les femmes paraissent ignorantes, c'est qu'on ne les instruit pas ; si elles paraissent inconstantes, c'est que l'on ne leur confie rien. L'argument, formulé vers 1405, déplace la question du terrain de l'essence vers celui des conditions sociales, et c'est à ce titre qu'il reste discuté par les philosophes.
La méthode employée mérite votre attention. Christine de Pizan procède par accumulation d'exemples : des centaines de femmes, mythiques, bibliques, antiques, contemporaines, dont elle fait les pierres de la cité qu'elle construit avec l'aide de trois figures allégoriques, Raison, Droiture et Justice. C'est une rhétorique médiévale classique, celle de l'argument d'autorité renversé contre ceux qui l'invoquent. Vous pouvez y voir une faiblesse logique, puisqu'une collection de cas ne réfute pas une thèse générale sur la nature. Vous pouvez aussi y voir l'usage conscient d'une arme disponible : dans une culture où l'autorité fait preuve, produire un corpus d'autorités est une manière de rendre la thèse adverse indéfendable.
Le second terrain est politique. Dans le Livre du corps de policie, Christine de Pizan reprend la métaphore du corps politique : le prince en est la tête, les chevaliers et nobles les bras et les mains, le peuple le ventre, les jambes et les pieds. L'image est ancienne et elle sert habituellement à justifier la hiérarchie. Christine de Pizan l'infléchit : si le corps est un, alors la tête ne peut pas prospérer d'une santé que les pieds n'auraient pas, et le prince qui laisse dépérir le peuple se mutile lui-même. Elle en tire une doctrine du devoir princier plus que du droit princier, et une préférence constante pour la paix, dans un royaume que la guerre civile et la guerre anglaise déchiraient sous ses yeux. Le Livre de paix et la Lamentation sur les maux de la France sont des textes de circonstance, mais ils reposent sur une conviction argumentée : la guerre détruit ce que le gouvernement a pour fonction de protéger, et aucune cause n'en rend le coût acceptable.
Un troisième motif traverse l'œuvre, celui de Fortune. Christine de Pizan hérite ici de Boèce, dont la Consolation de Philosophie a été l'un des livres les plus lus du Moyen Âge. Dans le Livre de la mutacion de Fortune, elle décrit sa propre vie comme un renversement de Fortune, et elle en tire moins une leçon de résignation qu'une leçon d'usage : puisque les biens extérieurs sont retirables, ce qui reste à cultiver est ce qui ne se retire pas, le savoir et la vertu. La veuve endettée qui vit de sa plume n'écrit pas cela par exercice d'école.
Œuvres majeures
L'œuvre de Christine de Pizan est abondante et de genres très divers. Voici les textes qui comptent le plus pour la philosophie.
Le Livre de la cité des dames, achevé vers 1405, est son ouvrage le plus lu aujourd'hui. Trois figures allégoriques, Raison, Droiture et Justice, viennent trouver l'autrice accablée par ce que les livres disent des femmes et l'aident à bâtir une cité dont les pierres sont des exemples de femmes remarquables. Christine de Pizan y puise largement dans le recueil de Boccace consacré aux femmes illustres, mais elle en change l'usage : là où Boccace collectionnait des curiosités, elle construit une démonstration.
Le Livre des trois vertus, souvent appelé le Trésor de la cité des dames, suit immédiatement le précédent et en forme le versant pratique. Il s'adresse aux femmes réellement existantes, selon leur état, princesses, dames de cour, bourgeoises, veuves, femmes de laboureurs, et leur donne des conseils de conduite et de gestion. Le contraste entre les deux livres est instructif : le premier défend une égalité de capacité, le second compose avec un ordre social que l'autrice ne prétend pas renverser.
Le Débat sur le Roman de la Rose rassemble les lettres échangées en 1401 et 1402 entre Christine de Pizan et plusieurs clercs de l'entourage royal, à propos de la seconde partie du Roman de la Rose, celle de Jean de Meun. Christine de Pizan lui reproche sa misogynie et la crudité de son propos. Elle a elle-même réuni et fait copier le dossier, puis l'a présenté à la reine Isabeau de Bavière. C'est l'un des premiers débats littéraires documentés de l'histoire française, et le premier où une femme tient la plume contre des universitaires.
Le Livre du corps de policie, composé vers 1406 et 1407, est son principal traité politique. Il expose les devoirs du prince, de la chevalerie et du peuple à partir de la métaphore du corps, et se nourrit d'exemples romains empruntés aux moralistes antiques.
Le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, commandé par le duc de Bourgogne et achevé en 1404, est à la fois une biographie du roi sous lequel elle a grandi et un portrait du gouvernant idéal. C'est aussi une source historique utilisée par les médiévistes.
Le Ditié de Jehanne d'Arc, écrit en 1429, clôt l'œuvre. Christine de Pizan y salue la victoire d'Orléans et voit dans Jeanne la confirmation de ce qu'elle avait soutenu vingt-quatre ans plus tôt : qu'une femme peut accomplir ce que l'on réservait aux hommes.
Postérité et influence
La postérité immédiate de Christine de Pizan a été considérable, puis elle s'est effacée pendant près de quatre siècles, avant une redécouverte récente et intense.
Au XVe siècle, ses manuscrits circulent dans les cours de France, de Bourgogne et d'Angleterre. Le Livre des trois vertus est traduit en portugais, la Cité des dames en flamand puis en anglais, et le Livre du corps de policie connaît une version anglaise. Ses ouvrages politiques et moraux sont lus comme des manuels de conduite, ce qui explique leur présence dans les bibliothèques princières. L'imprimerie prolonge d'abord ce succès, puis l'abandonne : au XVIe siècle, les débats sur la condition des femmes se poursuivent avec d'autres références et le nom de Christine de Pizan sort peu à peu de l'usage.
Le discrédit qui a suivi mérite d'être rappelé, car il a longtemps tenu lieu de jugement. Au XIXe siècle et au début du XXe, plusieurs érudits la traitent avec condescendance, lui reprochant sa prolixité, sa dépendance aux sources et le peu d'originalité de ses doctrines. Ce verdict a pesé longtemps sur sa place dans les histoires de la littérature et de la philosophie.
La réhabilitation commence dans les années 1960 et s'accélère à partir des années 1980, portée par deux mouvements distincts. Les médiévistes, d'abord, reconstituent son travail d'éditrice d'elle-même : Christine de Pizan supervisait la copie et l'enluminure de ses manuscrits, ce qui en fait un cas rare d'autrice maîtrisant la fabrication matérielle de son œuvre. Les historiennes de la pensée de l'égalité, ensuite, font de la Cité des dames un jalon : non pas la première défense des femmes, car la querelle était ancienne, mais la première rédigée par une femme qui argumente en son nom propre contre les autorités savantes de son temps.
Son nom est aujourd'hui régulièrement placé en amont d'une lignée qui passe par Mary Wollstonecraft et Olympe de Gouges, puis par Simone de Beauvoir, et Geneviève Fraisse a contribué à faire de cette généalogie un objet d'histoire de la philosophie à part entière. Il faut cependant se garder d'un anachronisme : Christine de Pizan ne réclame ni droits politiques ni égalité juridique, notions qui n'ont pas de sens dans son cadre, et elle défend l'ordre social de son temps. Ce qui lui est propre est ailleurs, dans la mise en cause d'un savoir sur les femmes produit exclusivement par des hommes, et dans la revendication, par une femme, du droit de contredire les clercs.
Elle est enfin devenue un objet d'étude pour l'histoire du métier d'écrivain. Vivre de sa plume, négocier des commandes, dédier ses livres à des protecteurs rivaux sans se brouiller avec aucun : ce savoir-faire économique fait partie de son œuvre, et il explique qu'elle ait pu écrire autant dans une position aussi fragile.
Controverses et débats
Les débats sur Christine de Pizan portent moins sur les faits de sa vie, assez bien documentés, que sur la manière de la situer.
La première discussion concerne la nature de son apport. Faut-il la lire comme une penseuse ou comme une compilatrice de talent ? Ses détracteurs font valoir qu'elle emprunte presque tout, à Boccace pour les exemples féminins, à Boèce pour la forme allégorique, aux moralistes antiques et à la scolastique de son temps pour les doctrines, et qu'elle ne produit aucune thèse neuve sur la nature humaine ou sur la justice. Ses défenseurs répondent que l'originalité médiévale ne se mesure pas ainsi : elle consiste à déplacer l'usage d'un matériau reçu, et c'est exactement ce que fait la Cité des dames avec le recueil de Boccace. Le désaccord porte donc moins sur ce qu'elle a écrit que sur ce que l'on accepte de compter comme pensée.
La seconde discussion est celle de son féminisme. Le mot est anachronique et son emploi est contesté. Christine de Pizan défend la capacité intellectuelle et morale des femmes, mais elle ne conteste ni le mariage, ni l'autorité maritale, ni la répartition des états sociaux, et le Livre des trois vertus enseigne aux femmes à s'accommoder d'un ordre dont la Cité des dames vient de montrer l'injustice intellectuelle. Certaines lectures voient là une contradiction, d'autres une stratégie, d'autres encore la simple cohérence d'une pensée qui sépare la question de la valeur de celle de la condition. Aucune de ces lectures ne s'est imposée.
Une troisième question, plus technique, porte sur sa position dans la querelle du Roman de la Rose. Christine de Pizan y attaque Jean de Meun sur deux fronts à la fois, la misogynie et l'indécence, et elle trouve un allié en Jean Gerson, chancelier de l'université, dont les motifs étaient surtout moraux. Les historiens discutent la part respective de l'argument sur les femmes et de l'argument sur la décence littéraire dans son intervention, et donc de ce qu'il est légitime d'en tirer aujourd'hui.
Son jugement sur Jeanne d'Arc, enfin, a nourri une polémique d'un autre ordre, politique celle-là, car le Ditié de 1429 a été abondamment cité au XXe siècle par des courants qui n'avaient rien à voir avec son autrice. Le poème est de circonstance et il précède de deux ans le procès de Rouen : il n'autorise aucune conclusion sur ce que Christine de Pizan aurait pensé de la suite.
Pour aller plus loin
Commencez par le texte. Le Livre de la cité des dames existe en traduction française moderne et se lit sans difficulté particulière : la langue de l'original est du moyen français, accessible mais exigeant, et une édition bilingue est le meilleur choix si vous souhaitez approcher la langue de l'autrice. Le Débat sur le Roman de la Rose a également été édité et traduit, et il a l'avantage d'être court : vous y voyez une polémique se construire en temps réel.
Pour les écrits politiques, le Livre du corps de policie et le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V sont disponibles en éditions savantes. Le second se lit aussi comme une source sur le règne de Charles V.
Les travaux de Charity Cannon Willard ont relancé les études christiniennes dans le monde anglophone, ceux de Liliane Dulac, d'Éric Hicks et de Jacqueline Cerquiglini-Toulet dans le domaine français. Les actes des colloques internationaux consacrés à Christine de Pizan donnent un bon aperçu de l'état des recherches.
Pour situer son argument dans une histoire longue, les travaux de Geneviève Fraisse sur la querelle des sexes comme question philosophique permettent de mesurer ce qui se transmet et ce qui ne se transmet pas d'un siècle à l'autre.
Enfin, si vous voulez comprendre d'où vient la forme de ses livres, lisez la Consolation de Philosophie de Boèce. Le dispositif de la figure allégorique qui vient instruire un narrateur abattu y est en place mille ans plus tôt, et voir ce que Christine de Pizan en fait vous apprendra plus sur sa manière que n'importe quel commentaire.