Les capabilités

Aussi appelé : Approche par les capabilités, Capabilité, Capability approach

Politique 6 min de lecture

Difficulté : 3/5

Ensemble des combinaisons de fonctionnements qu'une personne est réellement en mesure d'atteindre. La notion, forgée par Amartya Sen, évalue une situation par les libertés effectives qu'elle ouvre plutôt que par les ressources possédées ou la satisfaction éprouvée.

La question de départ : l'égalité de quoi ?

L'idée naît d'une insatisfaction. Dans les années 1970 et 1980, les théories de la justice évaluaient la situation des personnes de deux manières principales. Les économistes utilitaristes regardaient leur satisfaction. Rawls regardait les biens premiers dont elles disposent : libertés, revenus, bases sociales du respect de soi.

Amartya Sen objecte que ces deux mesures manquent l'essentiel. La satisfaction s'adapte : une personne privée de tout depuis longtemps apprend à se contenter de peu, et son contentement ne prouve rien sur sa condition. Quant aux ressources, elles ne se convertissent pas de la même façon selon les personnes. Donnez un vélo à deux individus : celui qui peut pédaler gagne une mobilité, celui dont les jambes ne portent pas n'a gagné qu'un objet. Même revenu, même bien, libertés réelles très différentes.

Sen propose donc de déplacer la question. Il ne s'agit plus de demander ce que les gens possèdent ni ce qu'ils ressentent, mais ce qu'ils sont réellement en mesure de faire et d'être.

Fonctionnements et capabilités

Deux notions structurent l'approche.

Les fonctionnements sont les états et les activités effectivement réalisés : être nourri, être en bonne santé, savoir lire, participer à la vie de sa communauté, apparaître en public sans honte - cette dernière formule étant empruntée par Sen à Adam Smith, qui rangeait parmi les nécessités ce qu'il faut pour n'avoir pas honte de se montrer.

La capabilité est l'ensemble des combinaisons de fonctionnements qu'une personne a réellement la possibilité d'atteindre. Elle désigne donc une liberté, et non un résultat.

La distinction n'est pas scolastique, et un exemple souvent cité le montre : deux personnes ne mangent pas. L'une jeûne, l'autre n'a rien. Leur fonctionnement est identique, leur capabilité ne l'est pas. La première aurait pu manger, la seconde non. Évaluer les seuls résultats effaçait cette différence, qui est pourtant la différence entre un choix et une privation.

Nussbaum : une liste, et pourquoi

Martha Nussbaum développe l'approche dans une direction que Sen n'a jamais voulu prendre. Là où il refuse d'établir un catalogue, elle propose une liste de dix capabilités centrales, qu'elle tient pour les conditions d'une vie proprement humaine : vivre une vie de durée normale, jouir d'une santé et d'une intégrité corporelles, exercer ses sens, son imagination et sa pensée, éprouver des émotions, disposer d'une raison pratique, nouer des liens avec autrui, vivre en relation avec les autres espèces, jouer, exercer un contrôle sur son environnement politique et matériel.

Son inspiration est explicitement aristotélicienne : Aristote définissait le bien humain par l'activité propre de l'homme, et non par la possession de biens. Nussbaum estime qu'une théorie de la justice doit dire ce qu'est un seuil minimal décent, faute de quoi elle laisse le contenu de la dignité à l'arbitraire des situations. Elle défend que chaque capabilité de la liste est irremplaçable : on ne compense pas un manque d'intégrité corporelle par un supplément de revenu.

Sen maintient son refus. Selon lui, fixer une liste une fois pour toutes soustrait à la délibération publique ce qui devrait lui revenir. Ce sont les sociétés concernées, par leurs débats, qui doivent déterminer quelles capabilités importent et dans quel ordre. Ce désaccord, courtois et durable, est le principal clivage interne de l'approche.

Des usages qui ont dépassé la philosophie

Peu de concepts philosophiques récents ont connu une telle traduction institutionnelle. L'indice de développement humain, publié par le Programme des Nations unies pour le développement depuis 1990, combine espérance de vie, niveau d'éducation et revenu : il a été conçu par l'économiste Mahbub ul Haq avec la collaboration de Sen, dans l'intention explicite de déloger le produit intérieur brut de sa position de mesure unique du progrès.

Le rapport remis en 2009 par la commission réunie autour de Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi sur la mesure des performances économiques et du progrès social prolonge cette orientation. Les travaux de Sen sur les famines, qui montrent que celles-ci résultent moins d'un manque absolu de nourriture que d'un effondrement des droits d'accès, relèvent de la même logique : ce qui compte est ce à quoi les gens peuvent prétendre, pas ce qui existe dans le pays.

L'approche irrigue aujourd'hui les études sur le handicap, sur l'éducation, sur la santé publique et sur la coopération internationale.

Les objections

Elles méritent d'être prises au sérieux, car elles portent sur des points réels.

La mesure. Une liberté effective est plus difficile à quantifier qu'un revenu. Comment établir qu'une personne aurait pu faire ce qu'elle n'a pas fait ? Les partisans répondent que la difficulté est le prix de la pertinence, et qu'une mesure approximative de ce qui compte vaut mieux qu'une mesure exacte de ce qui ne compte pas. Les adversaires y voient une porte ouverte à l'arbitraire.

L'agrégation. Si les capabilités sont plurielles et irréductibles, comment comparer deux situations où l'une progresse et l'autre recule ? L'approche assume ce pluralisme, au prix de l'abandon d'un classement complet.

L'individualisme. Plusieurs critiques observent que l'unité d'évaluation reste la personne, et que les rapports de pouvoir, les classes ou les structures économiques n'y apparaissent qu'à travers leurs effets sur des individus. Des travaux récents, notamment ceux d'Ingrid Robeyns, s'efforcent d'intégrer les capabilités collectives et les conditions sociales de conversion.

Le paternalisme. La liste de Nussbaum est accusée de figer une conception particulière de la vie bonne sous couvert d'universalité. Elle répond que sa liste est ouverte à révision, formulée à un niveau d'abstraction qui laisse place aux spécifications culturelles, et qu'un refus de dire quoi que ce soit sur le contenu d'une vie décente profite surtout à ceux qui n'ont rien à réclamer.

Ce que le concept déplace

L'apport le plus durable de l'approche tient peut-être moins à ses résultats qu'à la question qu'elle impose. Évaluer une politique, une institution ou une société, c'est demander ce qu'elle rend possible pour ceux qui y vivent, et non ce qu'elle produit ni ce qu'elle distribue. La dignité y est pensée comme une affaire de pouvoir-faire, non de statut déclaré.

Cette question se pose aussi bien à petite échelle. Une entreprise, une école, une commune peuvent être examinées ainsi : quelles capabilités leur organisation ouvre-t-elle réellement, et pour qui ? Le concept a cette qualité rare d'être maniable à hauteur d'institution ordinaire, sans rien perdre de sa charge philosophique.

Voir la cartographie du concept

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Les capabilités », Philotopie, - CC BY-SA 4.0