Le marxisme occidental
Ensemble de courants théoriques développant, à partir des années 1920 et en marge du marxisme soviétique, une lecture philosophique du marxisme centrée sur la culture, la conscience et la praxis, de Lukács et Gramsci à l'École de Francfort.
Origine et contexte historique
Le marxisme occidental naît dans le sillage de la Première Guerre mondiale et de la révolution russe, dans un contexte où les révolutions attendues en Europe de l'Ouest échouent. On situe généralement son point de départ en 1923, avec la publication de deux ouvrages : Histoire et conscience de classe de György Lukács et Marxisme et philosophie de Karl Korsch. Ces textes réaffirment la dimension philosophique et hégélienne du marxisme, contre les lectures qui le réduisaient à une science des lois économiques.
Ce contexte est décisif pour comprendre la physionomie du courant. Là où le marxisme classique s'était pensé au plus près des partis ouvriers et de l'action révolutionnaire, le marxisme occidental naît dans une période de reflux, où la révolution semble s'éloigner en Europe de l'Ouest. Faute de prise directe sur la pratique politique, la réflexion se déplace vers les universités et se concentre sur les questions de philosophie, de culture et de méthode. Cette distance à l'égard de l'action immédiate, souvent soulignée, est à la fois sa faiblesse aux yeux de certains et la source de sa richesse théorique.
L'expression elle-même est plus tardive. Elle est proposée pour la première fois par Maurice Merleau-Ponty dans un ouvrage de 1955, puis popularisée par l'historien Perry Anderson dans une étude de 1976. (# TODO: vérifier la datation exacte de la fin du courant, souvent située entre la crise du marxisme des années 1970 et aujourd'hui selon les auteurs.) Anderson y voit une configuration assez cohérente, élaborée entre les années 1920 et les années 1960, marquée par le retrait de la théorie hors de la pratique politique immédiate.
Les thèses centrales
Ce qui unit ces penseurs tient moins à une doctrine commune qu'à un ensemble d'orientations partagées. La première est un déplacement d'accent. Là où le marxisme orthodoxe insistait sur l'économie et sur les lois objectives de l'histoire, le marxisme occidental met en avant la philosophie, la conscience, la culture et le rôle actif des hommes dans l'histoire, ce qu'on appelle la praxis.
La deuxième orientation est un retour à Hegel et au jeune Marx. Beaucoup de ces auteurs redécouvrent l'importance de la dialectique et de thèmes comme l'aliénation, en s'appuyant sur les écrits de jeunesse de Marx, longtemps restés dans l'ombre. La notion d'aliénation, qui décrit la manière dont l'être humain devient étranger à lui-même et à ses œuvres dans le travail et la société marchande, retrouve ainsi une place centrale. Lukács en donne une version célèbre avec l'idée de réification, cette transformation des rapports vivants entre les hommes en rapports figés entre des choses. Ces penseurs refusent l'image d'un marxisme purement scientifique et déterministe, où l'issue de l'histoire serait garantie par des lois indépendantes de l'action humaine.
La troisième orientation est une opposition au marxisme soviétique et au stalinisme. Sur le plan philosophique, le marxisme occidental peut se lire comme une longue protestation contre la transformation de la théorie révolutionnaire en dogme d'État et en instrument de domination. Cette distance critique explique aussi son caractère souvent universitaire et théorique, éloigné des partis et du pouvoir.
Figures et courants principaux
Le marxisme occidental se ramifie en plusieurs foyers. György Lukács, penseur hongrois, en est souvent considéré comme le fondateur. Son analyse de la réification, cette transformation des rapports humains en rapports entre choses, a exercé une influence profonde sur toute la tradition.
En Italie, Antonio Gramsci développe, notamment dans ses écrits de prison, une réflexion majeure sur l'hégémonie, c'est-à-dire sur la manière dont une classe impose sa domination non seulement par la force mais par la culture et le consentement.
L'École de Francfort constitue l'une des branches les plus fécondes du courant. Avec Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Herbert Marcuse et Walter Benjamin, elle élabore une théorie critique de la société, de la raison et de la culture de masse. Jürgen Habermas en prolonge l'héritage à la génération suivante.
En France, un marxisme d'inspiration existentialiste se développe autour de figures comme Maurice Merleau-Ponty, qui a donné son nom au courant, avant qu'un marxisme structuraliste ne prenne le relais dans les années 1960. Ce dernier propose au contraire de rompre avec la philosophie du sujet et de l'aliénation, pour lire chez Marx une science des structures sociales : preuve que le marxisme occidental abrite des orientations parfois opposées.
À ces foyers s'ajoutent bien d'autres penseurs, en Allemagne, en Italie ou ailleurs, ce qui donne au courant sa grande diversité. Ce qui les rassemble n'est pas un système commun, mais un même refus de réduire le marxisme à une doctrine officielle figée et une même volonté de le repenser à la lumière des expériences du XXe siècle.
Postérité et influence
Le marxisme occidental a exercé une influence considérable sur les sciences humaines et sur la philosophie du XXe siècle. Ses analyses de l'idéologie, de la culture et de l'aliénation ont nourri la sociologie, les études littéraires, l'esthétique et la théorie politique. La notion d'hégémonie, en particulier, reste un outil largement employé pour penser les rapports de pouvoir dans les sociétés contemporaines.
En déplaçant l'attention de l'économie vers la culture et la subjectivité, ce courant a permis au marxisme de dialoguer avec d'autres traditions, de la psychanalyse à la phénoménologie. Il a ainsi contribué à renouveler la pensée critique, bien au-delà des cercles strictement marxistes.
On retrouve son empreinte dans des champs très variés : les études culturelles, qui analysent les productions populaires comme des lieux de pouvoir et de résistance, la critique des médias ou encore certaines approches féministes et postcoloniales qui reprennent, en les déplaçant, les outils de l'analyse de l'idéologie et de la domination. Par ces relais, le marxisme occidental a débordé son cadre d'origine pour devenir l'une des sources de la pensée critique contemporaine, y compris chez des auteurs qui ne se réclament plus du marxisme. Il continue d'inspirer des recherches sur la domination, la culture et l'émancipation.
Controverses et héritage
Le marxisme occidental a lui-même fait l'objet de vives critiques, parfois venues de l'intérieur du marxisme. Le reproche le plus fréquent est celui d'un divorce entre la théorie et la pratique. En se réfugiant dans la philosophie et l'université, loin des mouvements ouvriers et de l'action politique, ces penseurs auraient perdu le lien entre la réflexion et la transformation réelle du monde, lien qui était pourtant au cœur du projet de Marx.
D'autres discussions portent sur son unité même. Le terme rassemble des auteurs si différents, du marxisme hégélien de Lukács au structuralisme, qu'on peut se demander s'il désigne un courant véritable ou une simple étiquette commode. Selon la définition retenue, ses frontières et sa cohérence varient sensiblement.
Malgré ces débats, son héritage est indéniable. En rendant au marxisme sa profondeur philosophique et en l'ouvrant aux questions de culture, de conscience et de pouvoir symbolique, le marxisme occidental a durablement transformé la manière de penser la société et la domination. Il demeure une référence pour qui s'intéresse aux formes contemporaines de la critique sociale.