Henri Bergson

18 octobre 1859 - 4 janvier 1941 française 12 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe de la durée et de la vie, Bergson oppose au temps spatialisé de la science le flux continu du temps vécu et à l'intelligence analytique l'intuition qui coïncide avec le mouvement du réel.

Biographie

Henri-Louis Bergson naît le 18 octobre 1859 à Paris, dans une famille juive cosmopolite : son père est musicien polonais, sa mère anglaise d'origine irlandaise. Il grandit à Paris et suit une scolarité brillante, hésitant entre les mathématiques et les lettres. Il intègre l'École normale supérieure en 1878, où il côtoie notamment Jean Jaurès. Il agrège en philosophie en 1881 et enseigne dans plusieurs lycées de province (Angers, Clermont-Ferrand) puis à Paris.

Son premier ouvrage majeur, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889, thèse principale), l'impose immédiatement comme une voix philosophique originale. Sa thèse latine porte sur Aristote. En 1900, il est nommé à la chaire de philosophie du Collège de France, poste qu'il occupe jusqu'en 1921 avec un succès public sans précédent : ses cours du vendredi attirent non seulement des philosophes et des étudiants mais des artistes, des théologiens, des mondains, et jusqu'à des personnalités étrangères venues exprès à Paris. Il faut réserver sa place plusieurs jours à l'avance.

L'Évolution créatrice (1907) est son livre le plus célèbre et celui qui lui vaut une reconnaissance internationale immédiate. En 1914, il est élu à l'Académie française. Pendant la Première Guerre mondiale, il effectue des missions diplomatiques importantes pour la France, notamment aux États-Unis en 1917-1918 pour convaincre le gouvernement Wilson d'entrer en guerre. Il participe ensuite à la création de la Société des Nations et préside la Commission internationale de coopération intellectuelle (future UNESCO).

En 1927, il reçoit le prix Nobel de littérature - récompense accordée à un philosophe pour la qualité de son style, et témoignage de son rayonnement international. Dans les années 1920-1930, il souffre d'une polyarthrite rhumatoïde sévère qui l'empêche progressivement d'écrire et de se déplacer. Son dernier grand ouvrage, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), est rédigé au prix d'un effort considérable.

À la fin de sa vie, face aux lois antisémites du régime de Vichy, Bergson refuse les exemptions proposées en raison de sa célébrité et s'inscrit comme juif sur les registres. Il meurt d'une pneumonie le 4 janvier 1941 à Paris, dans l'occupation.

Pensée principale

La question centrale : le temps vivant contre le temps spatialisé

La philosophie de Bergson part d'une intuition fondamentale : la science et la pensée ordinaire ont une tendance naturelle à spatialiser le temps, à le traiter comme une succession de moments distincts alignés sur une ligne, comme des grains sur un chapelet. Mais ce temps-là est une abstraction, une reconstruction intellectuelle qui trahit la réalité du temps vécu. Le temps réel, que Bergson nomme la durée (durée pure), est tout autre : c'est un flux continu, un courant dans lequel les moments ne sont pas séparés mais s'interpénètrent, se qualifient mutuellement, forment une unité mouvante.

Cette intuition, développée dès l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), irrigue toute son œuvre et se décline dans des domaines aussi différents que la psychologie, la biologie, la physique et la métaphysique.

La durée et la conscience

La durée est d'abord une réalité psychologique. Quand on écoute une mélodie, les notes ne s'additionnent pas de façon externe : chaque note résonne encore quand la suivante arrive, et la mélodie n'existe que dans cet enchevêtrement. De même, nos états de conscience ne sont pas séparables les uns des autres comme des objets dans l'espace : ils se fondent, se colorent mutuellement, forment un tout qui change constamment sans être jamais le même.

Ce flux de conscience réel, c'est la durée. La psychologie ordinaire - et surtout l'associationnisme de Stuart Mill et Spencer - le déforme en découpant la vie mentale en éléments distincts (sensations, désirs, idées) que l'on recombine ensuite. Pour Bergson, ce découpage détruit ce qu'il prétend analyser, comme si on cherchait à comprendre une mélodie en notant les vibrations d'air de chaque note séparément.

Le moi profond et la liberté

De la durée découle une conception originale de la liberté. Il y a deux couches du moi : le moi superficiel, social, qui pense en concepts figés et en mots, et le moi profond, qui vit dans la durée pure. La liberté n'est pas l'arbitraire ou l'absence de cause : elle est l'acte qui exprime l'entièreté du moi profond, qui sort du « moi » comme le fruit mûr tombe de l'arbre - non pas arbitrairement, mais nécessairement, et pourtant comme quelque chose de neuf. Un acte vraiment libre est un acte où toute notre personnalité s'engage, où nous sommes entièrement présents à ce que nous faisons.

Matière et mémoire

Dans Matière et Mémoire (1896), Bergson approfondit la durée en l'articulant avec la question de la mémoire et du rapport âme-corps. Contre le dualisme cartésien (âme et corps comme deux substances séparées) et contre le réductionnisme (la conscience comme épiphénomène du cerveau), il propose une troisième voie.

La mémoire n'est pas stockée dans le cerveau comme des images dans un album. Il y a deux formes de mémoire : la mémoire-habitude (le corps qui a appris à faire, le cycliste qui pédale sans y penser) et la mémoire-souvenir (le souvenir pur, la représentation d'un événement passé dans sa singularité). Le cerveau n'est pas l'organe de la pensée mais l'organe de l'action : il sélectionne, dans le flux de la mémoire totale, les souvenirs utiles à l'action présente.

Cette thèse a des implications importantes pour la philosophie de l'esprit : la conscience n'est pas réductible au cerveau, non parce qu'elle serait une substance séparée, mais parce qu'elle excède toujours l'utilité pratique et s'ouvre sur une mémoire et une intuition qui dépassent le présent.

L'élan vital et l'évolution créatrice

L'Évolution créatrice (1907) est l'application de la durée à la biologie et à la métaphysique de la vie. Bergson accepte l'évolution comme fait scientifique établi, mais critique les deux grandes interprétations philosophiques de Darwin : le mécanisme (l'évolution par sélection naturelle aveugle) et le finalisme (l'évolution guidée vers un but préétabli). Les deux, selon lui, ratent le propre de la vie, qui est la création imprévisible.

L'élan vital (élan vital) est le concept qu'il forge pour désigner l'impulsion créatrice originelle qui traverse toute la vie et la pousse vers des formes toujours plus complexes et différenciées. Ce n'est pas une force vitale mystique séparée de la matière : c'est le mouvement même de la durée appliqué au vivant. La vie se divise en lignes d'évolution divergentes (végétaux, insectes, vertébrés) comme un bouquet d'artifice qui explose en directions multiples ; l'intelligence humaine est une de ces lignes, particulièrement développée dans la direction de la fabrication d'outils et de la manipulation de la matière.

L'intuition, chez l'être humain, est la faculté qui permet de rejoindre la durée de la vie elle-même, de coïncider avec son mouvement intérieur - ce que l'intelligence, tournée vers l'utile et le spatial, ne peut pas faire.

L'intuition comme méthode philosophique

La méthode philosophique de Bergson est l'intuition - non pas l'intuition vague du sens commun, mais une méthode précise qui consiste à se placer à l'intérieur d'un objet pour en saisir le mouvement, plutôt que de le contempler de l'extérieur avec les concepts tout faits. « Il faut inverser la direction habituelle du travail de la pensée » : là où l'intelligence découpe, fixe et spatialise, l'intuition suit, accompagne, co-naît avec son objet.

Cette méthode est au cœur de ce que Bergson appelle le « vrai empirisme » : une expérience qui ne s'en tient pas aux données des sens mais plonge plus profondément dans le flux de l'expérience vécue.

Œuvres majeures

Essai sur les données immédiates de la conscience (1889)

Thèse de doctorat principal. Bergson y introduit la notion de durée en l'opposant au temps spatialisé, développe la distinction entre le moi superficiel et le moi profond, et fonde sa conception de la liberté. C'est l'œuvre d'entrée dans la philosophie bergsonienne.

Matière et Mémoire (1896)

Bergson y articule la durée avec la mémoire et le rapport corps-esprit. Il développe la distinction entre mémoire-habitude et mémoire-souvenir, et défend une thèse sur le cerveau comme organe de l'action (non de la pensée). L'ouvrage le plus difficile de Bergson, mais philosophiquement le plus riche.

Le Rire. Essai sur la signification du comique (1900)

Essai sur le comique et le rire. Bergson soutient que nous rions de ce qui est « du mécanique plaqué sur du vivant » : quand le vivant (une personne, un comportement) se comporte comme une chose régie mécaniquement, cela nous fait rire. Texte accessible et souvent utilisé comme introduction à la pensée de Bergson.

Introduction à la métaphysique (1903, article puis brochure)

Expose de façon concise la méthode de l'intuition comme accès au flux de la durée, par opposition à l'analyse intellectuelle. Texte court et relativement accessible, considéré comme la meilleure introduction directe à la philosophie bergsonienne.

L'Évolution créatrice (1907)

L'œuvre la plus célèbre de Bergson et celle qui lui vaut sa renommée internationale. Application de la durée à la biologie et à la métaphysique : critique du mécanisme et du finalisme, théorie de l'élan vital, analyse des divergences de l'évolution (instinct, intelligence, intuition).

Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932)

Dernier grand ouvrage. Bergson y distingue la morale close (fondée sur l'habitude sociale et la pression du groupe) et la morale ouverte (inspirée par l'amour universel, élan de quelques personnalités exceptionnelles - les mystiques, les saints, les héros moraux). La religion statique (mythologie, superstition) et la religion dynamique (mystique pure). Ouvrage philosophiquement riche mais contesté pour son élitisme et son spiritualisme.

Postérité et influence

Un rayonnement immense, suivi d'une éclipse

Bergson est, avec William James, le philosophe le plus lu et le plus discuté dans le monde occidental au début du XXe siècle. Son influence touche la littérature (Marcel Proust, dont la madeleine et le temps retrouvé sont profondément bergsoniens), la psychologie (William James lui doit sa conception du « flux de conscience »), la théologie moderniste, et les arts de l'avant-garde. Ses cours au Collège de France attirent jusqu'à 1 000 personnes.

Pourtant, dès les années 1930-1940, son influence décline rapidement. En France, les existentialismes de Sartre et de Merleau-Ponty et la phénoménologie de Husserl s'imposent. Dans le monde anglophone, la philosophie analytique rend le style intuitif et métaphorique de Bergson suspect. Son vitalisme et ses thèses biologiques sont critiqués par la génétique mendélienne naissante.

La redécouverte par Deleuze

La réhabilitation de Bergson au XXe siècle tient largement à Gilles Deleuze, qui publie Le Bergsonisme en 1966. Deleuze lit Bergson comme un philosophe de la différence, de la multiplicité et du devenir, et l'intègre dans un projet de philosophie qui résiste à l'identité et à la représentation. Cette lecture a renouvelé l'intérêt pour Bergson dans la philosophie continentale.

La philosophie du temps et les neurosciences

Les thèses de Bergson sur la mémoire (Matière et Mémoire) ont connu un regain d'intérêt à la fin du XXe siècle avec le développement des neurosciences cognitives. Les débats sur la nature de la conscience, la relation entre cerveau et mémoire, et la spécificité de l'expérience subjective du temps rejoignent des questions que Bergson avait formulées avec précision.

La polémique avec Einstein

En 1922, lors d'une célèbre rencontre à Paris, Bergson s'oppose à Einstein sur la signification du temps dans la relativité. Bergson soutient que le temps physique (spatialisé par Einstein) n'épuise pas la réalité du temps vécu. Einstein répond lapidairement que le temps des philosophes n'existe pas. Cette polémique, dont le livre Durée et Simultanéité (1922) est la trace, tourne à la défaveur de Bergson qui finit par retirer l'ouvrage de la circulation.

Pour aller plus loin

  • Henri Bergson, Introduction à la métaphysique, 1903 (disponible en édition de poche, PUF). Court texte d'une trentaine de pages, la meilleure entrée directe dans la philosophie bergsonienne.
  • Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, 1900 (PUF, Quadrige). Texte accessible et plaisant, souvent utilisé comme première lecture de Bergson.
  • Henri Bergson, L'Évolution créatrice, 1907 (PUF, Quadrige). L'œuvre la plus célèbre ; conseillée après les deux textes ci-dessus.
  • Gilles Deleuze, Le Bergsonisme, PUF, 1966 (rééd. PUF Quadrige). La relecture qui a redonné vie à Bergson dans la philosophie française contemporaine ; exigeant mais stimulant.
  • Frédéric Worms, Bergson ou les deux sens de la vie, PUF, 2004. La synthèse philosophique la plus rigoureuse en français sur l'ensemble de l'œuvre.
  • Notice « Henri Bergson » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), en anglais.
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