Francis Bacon
Philosophe et homme d'État anglais, l'un des fondateurs de la pensée scientifique moderne. Sa critique des idoles, sa méthode inductive et sa conception de la science comme entreprise collective ouvrent la voie à l'empirisme et à la modernité scientifique.
Biographie
Francis Bacon naît le 22 janvier 1561 à Londres, dans une famille de la haute administration anglaise, et meurt le 9 avril 1626 à Highgate, près de Londres. Sa vie est partagée entre une carrière politique mouvementée, qui le conduira jusqu'aux plus hautes fonctions du royaume puis à la disgrâce, et une œuvre philosophique d'une ambition exceptionnelle, qui le placera parmi les inventeurs de la méthode scientifique moderne.
Bacon est le fils cadet de Sir Nicholas Bacon, garde des Sceaux d'Élisabeth I, et de Anne Cooke, femme cultivée et puritaine. Il étudie à Trinity College, Cambridge, dès l'âge de douze ans, mais quitte l'université sans diplôme, déçu par l'enseignement scolastique qui y dominait encore. Il poursuit sa formation dans un cabinet d'avocats à Londres et fait un séjour de quelques années en France.
À la mort de son père en 1579, sans héritage suffisant, Bacon est contraint d'embrasser le métier d'avocat et de chercher à se faire une place à la cour. Sa carrière politique sera longue et difficile. Élu au Parlement en 1584, il y siège durant plusieurs décennies. Son ascension véritable commence sous Jacques Ier, qui apprécie ses talents : Bacon devient successivement avocat général (1613), procureur général (1613), garde des Sceaux (1617), puis lord chancelier (1618), la plus haute charge judiciaire du royaume. Il est anobli sous le titre de baron de Verulam (1618), puis vicomte de Saint-Albans (1621).
Sa chute est aussi brutale que son ascension. En 1621, dans le cadre d'une lutte politique entre le Parlement et le roi, Bacon est accusé d'avoir accepté des présents de plaideurs. Il reconnaît les faits, sans en accepter l'interprétation comme corruption, et il est condamné à une lourde amende, à la prison à la Tour de Londres (peine commuée rapidement) et à l'exclusion des fonctions publiques. Disgracié, il consacre ses cinq dernières années à son œuvre philosophique et scientifique, publiant plusieurs ouvrages majeurs. Selon la tradition, il serait mort des suites d'une pneumonie contractée en faisant une expérience sur la conservation des viandes par le froid (en remplissant de neige une poule pour observer la conservation). Il meurt à Highgate en avril 1626, laissant une œuvre qui marquera durablement la pensée moderne.
Pensée principale
Francis Bacon est l'un des grands fondateurs de la philosophie moderne, et plus particulièrement de la philosophie des sciences. Son projet est immense : refonder le savoir humain sur des bases nouvelles, en rupture avec la scolastique médiévale et avec la simple érudition humaniste, afin de donner à l'homme un véritable pouvoir sur la nature. Ce programme, exposé dans une œuvre inachevée mais d'une force exceptionnelle, ouvre la voie à toute la pensée empiriste et expérimentale qui marquera les siècles suivants.
La Grande Restauration et la critique des préjugés
Le projet philosophique de Bacon porte le nom de Grande Restauration (Instauratio magna). Il s'agit de tout reprendre à neuf : restaurer le savoir humain en l'arrachant aux préjugés qui le déforment, et lui donner une méthode capable de produire un progrès réel.
Le premier moment de cette entreprise est critique. Bacon analyse les obstacles qui empêchent la pensée humaine d'atteindre la vérité, ce qu'il appelle les « idoles » (idola) dans le Novum Organum (1620). Il en distingue quatre types : les idoles de la tribu, illusions propres à la nature humaine en général (notre tendance à projeter de l'ordre, à croire ce que nous désirons) ; les idoles de la caverne, illusions propres à chaque individu, liées à son éducation, son tempérament, ses habitudes ; les idoles du forum (ou de la place publique), illusions produites par le langage et les mots, qui imposent à la pensée des distinctions ou des unités fictives ; les idoles du théâtre, illusions produites par les systèmes philosophiques reçus, qui se transmettent comme des pièces de théâtre, sans rapport avec le réel. Cette typologie est l'un des sommets de la critique des préjugés à l'aube de la philosophie moderne, et elle anticipe à bien des égards la critique des conditionnements qui se développera après Bacon.
La méthode inductive et la maîtrise de la nature
Après la critique vient la méthode. Bacon rejette la logique aristotélicienne, fondée sur le syllogisme, qu'il juge stérile pour la découverte de connaissances nouvelles. Il propose à la place une méthode inductive renouvelée. L'idée centrale est de partir de l'observation patiente et organisée des phénomènes, de constituer des tables systématiques (tables de présence, d'absence, de variation des qualités), et d'en remonter, par éliminations successives et par expériences cruciales, vers les « formes » qui expliquent les phénomènes.
Cette méthode, exposée dans le Novum Organum, n'est pas le simple cumul d'observations. Bacon insiste sur la nécessité d'expériences provoquées, où l'on interroge activement la nature, et sur le caractère collaboratif de l'entreprise scientifique. La science véritable, pour lui, n'est pas l'œuvre d'un individu solitaire, mais le résultat d'une coopération organisée, d'une véritable institution. C'est cette intuition que développe La Nouvelle Atlantide (publiée en 1627), utopie scientifique où Bacon imagine une société dont le centre serait une grande institution de recherche, la « Maison de Salomon », préfiguration des académies scientifiques modernes.
Bacon donne enfin à la science un but pratique inédit. La connaissance de la nature doit aboutir au pouvoir sur la nature, à son utilisation pour le soulagement de la condition humaine. Savoir, c'est pouvoir : la formule, ou son esprit, résume une révolution dans la conception du savoir. La philosophie naturelle, jusqu'à Bacon souvent contemplative, devient chez lui résolument tournée vers l'action, le progrès matériel et le bien-être humain. Ce déplacement marque l'entrée dans la modernité scientifique et technique.
Œuvres majeures
L'œuvre de Bacon est traversée par l'ambition d'une Grande Restauration (Instauratio magna) du savoir, vaste projet en six parties dont il n'a pu achever qu'une partie. Les œuvres principales se rattachent à cette ambition d'ensemble.
Les Essais (Essays, première édition en 1597, considérablement augmentée en 1612 et 1625) sont l'œuvre littéraire la plus accessible de Bacon. Inspirés du modèle des Essais de Montaigne mais d'une tonalité différente (plus sentencieuse, moins personnelle), ils traitent de sujets variés : la vérité, la mort, l'amitié, les voyages, la jeunesse et la vieillesse, la sagesse pour soi-même, la fortune. C'est par les Essais que Bacon est entré dans la culture européenne.
Du progrès et de l'avancement du savoir (The Advancement of Learning, 1605), écrit en anglais, est le premier grand exposé du programme baconien : critique de l'état des sciences, plaidoyer pour leur réorganisation, esquisse d'une méthode nouvelle. Bacon en propose ensuite une version latine élargie, le De dignitate et augmentis scientiarum (1623).
Le Novum Organum (Nouvel Organon, 1620) est l'œuvre philosophique majeure. Le titre se veut une réponse à l'Organon d'Aristote : Bacon propose un nouvel instrument logique, capable de remplacer le syllogisme aristotélicien dans la découverte de la vérité naturelle. Le livre I expose la critique des « idoles » et des philosophies reçues. Le livre II développe la méthode inductive à travers l'étude détaillée d'un cas, la nature de la chaleur. C'est l'un des textes fondateurs de la philosophie moderne des sciences.
La Nouvelle Atlantide (The New Atlantis, publiée à titre posthume en 1627) est une œuvre brève, à mi-chemin entre l'utopie et le récit philosophique. Bacon y décrit une île idéale, Bensalem, où la science est organisée en institution (la « Maison de Salomon »). Ce texte aura une grande influence sur les fondations des académies scientifiques européennes, notamment de la Royal Society de Londres (1660).
Bacon a également laissé de nombreux écrits politiques, juridiques et historiques (notamment une Histoire du règne d'Henri VII), ainsi que plusieurs traités de méthode et de philosophie naturelle, parfois inachevés, qui prolongent l'Instauratio magna.
Postérité et influence
L'influence de Francis Bacon a été immense, et elle s'est exercée à plusieurs niveaux : sur la conception même de la science, sur la philosophie de la connaissance, et sur la culture moderne en général.
Sur la conception de la science, Bacon a joué un rôle inaugural. Sa promotion d'une science fondée sur l'observation, l'expérimentation et la coopération organisée a profondément marqué la pensée du XVIIe siècle. La Royal Society de Londres, fondée en 1660, s'est explicitement réclamée de l'inspiration baconienne. Son devise Nullius in verba (« sur la parole de personne ») prolonge l'esprit critique de Bacon. Toute une tradition d'expérimentateurs britanniques (Boyle, Hooke, Newton dans certains de ses aspects) s'inscrit dans cette filiation. L'idée que la science est une entreprise collective, méthodique et orientée vers le pouvoir sur la nature, est devenue tellement constitutive de la modernité qu'on en oublie souvent qu'elle a un auteur.
Sur la philosophie, Bacon est l'un des pères de l'empirisme britannique. Sans avoir développé une théorie de la connaissance aussi systématique que Locke ou Hume, il pose les bases d'une approche qui fait de l'expérience la source des connaissances. Les empiristes du XVIIIe siècle se réclameront de lui. Au XIXe siècle, John Stuart Mill, dans son Système de logique, prolonge le projet baconien en proposant une formulation moderne des méthodes inductives.
Sur la culture européenne, Bacon a marqué l'âge des Lumières. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert lui rend un hommage explicite et lui consacre une place de précurseur. Voltaire l'admirait. Sa critique des préjugés, son optimisme à l'égard du progrès humain par la science, son refus de l'argument d'autorité, en font l'un des grands inspirateurs du XVIIIe siècle.
Au XXe siècle, l'héritage de Bacon a fait l'objet de discussions critiques. L'École de Francfort (Horkheimer, Adorno) a critiqué la conception baconienne de la science comme entreprise de domination de la nature, en y voyant l'une des sources de la dérive moderne vers une raison purement instrumentale. Cette critique, sans nier l'apport historique de Bacon, met en évidence l'ambiguïté de son legs : la maîtrise technique qu'il appelait de ses vœux a effectivement transformé le monde, mais avec des conséquences (écologiques, sociales) que Bacon n'avait pas envisagées. Le débat sur Bacon reste donc vivant, à la mesure de l'importance de ce qu'il a contribué à fonder.
Pour aller plus loin
Bacon est un auteur accessible par certains aspects de son œuvre, plus exigeant par d'autres.
Pour entrer dans sa pensée, les Essais sont une lecture facile et stimulante. Brefs, denses, souvent piquants, ils donnent un premier accès à l'esprit baconien. Plusieurs traductions françaises existent en édition de poche.
Du progrès et de l'avancement du savoir (1605) est l'autre voie d'entrée, plus directement philosophique. Bacon y expose son programme avec clarté et l'œuvre se lit relativement bien.
Le Novum Organum (1620) est l'œuvre maîtresse, mais aussi la plus difficile. Le livre I, qui contient l'analyse des « idoles » et la critique des philosophies reçues, peut se lire avec profit. Le livre II, plus technique, sur la méthode inductive et l'étude de la chaleur, demande davantage d'effort.
La Nouvelle Atlantide est brève et passionnante : on y voit la vision baconienne de la science institutionnalisée, qui annonce le monde moderne.
Pour situer Bacon dans son contexte, des présentations de la pensée du XVIIe siècle et de la révolution scientifique sont éclairantes. Il est aussi utile de le lire en lien avec Descartes, son contemporain, dont la rénovation de la philosophie procède de motivations comparables mais aboutit à des choix très différents (déductif chez Descartes, inductif chez Bacon).
L'article « Francis Bacon » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre. De nombreux travaux récents ont renouvelé l'image de Bacon, longtemps caricaturée comme simple inventeur de l'induction.
Avertissement de lecture : Bacon écrit dans un anglais et un latin du début du XVIIe siècle, riche en images et en formules sentencieuses. Les bonnes traductions modernes respectent ce caractère sans trahir la pensée.