Républicanisme
Tradition politique reconstituée par les historiens, de Machiavel aux fondateurs américains, et doctrine contemporaine qui définit la liberté comme non-domination. Le républicanisme français, centré sur l'école et la laïcité, en constitue une branche distincte.
Le mot et sa racine
Formé sur « républicain » augmenté du suffixe -isme, le mot est relevé en français dès 1750, chez d'Argenson, d'après le Trésor de la langue française ; cette attestation est isolée dans les sources consultées. La racine, elle, est romaine : res publica, la chose publique, qui traduit le grec politeia. C'est à cause de sa dépendance massive à l'égard de Cicéron et des historiens latins que l'on parle, pour désigner cette tradition, de républicanisme classique ou de républicanisme néo-romain.
Une tradition et une doctrine
Les ouvrages de référence distinguent deux acceptions, et la confusion des deux est la source la plus fréquente des malentendus.
La première est une tradition historique lâche, qui réunit Machiavel et ses prédécesseurs italiens du XVe siècle, Milton, Harrington avec son Commonwealth of Oceana en 1656, Sidney avec ses Discourses Concerning Government en 1698, Montesquieu, Blackstone avec ses Commentaries en 1765, Paley, et bon nombre des fondateurs américains. Cette tradition n'a jamais formé une école : c'est une reconstruction d'historiens.
La seconde est une doctrine politique contemporaine, qui se présente comme une alternative au libéralisme et qui dispose, elle, de thèses identifiables et d'auteurs vivants.
L'humanisme civique
La première reconstruction de la tradition est celle que l'on nomme humanisme civique. On l'associe à Hannah Arendt, dans les années 1958 et 1963, puis à John Pocock, dont Le moment machiavélien paraît en 1975, et à Paul Rahe.
Sa thèse est perfectionniste : la citoyenneté active et la vertu civique ont une valeur intrinsèque, elles font partie de ce qu'est une vie bonne, et non de ce qui la protège. L'enracinement revendiqué est grec, la polis et surtout Aristote, et Pocock suit cette veine de l'humanisme civique florentin jusqu'à la Révolution américaine.
Si cette lecture est juste, le républicanisme s'oppose au libéralisme sur un point décisif : il ne tient pas la politique pour un mal nécessaire au service de la vie privée, mais pour le lieu où une vie humaine s'accomplit.
Le tournant instrumental, ou l'école de Cambridge
À partir du milieu des années 1980, une autre lecture s'impose, portée par Quentin Skinner, Cass Sunstein et Philip Pettit, puis consolidée par Jean-Fabien Spitz, Richard Dagger et par Liberty Before Liberalism, de Skinner, en 1998.
Le geste consiste à réinterpréter la vertu civique comme un instrument de la liberté et non comme une fin en soi. On participe à la vie publique non parce que c'est beau, mais parce que c'est le seul moyen de n'être pas soumis. Du même coup, la source change : le républicanisme puise désormais dans la jurisprudence romaine et non dans la polis grecque, et Skinner rattache la participation civique à Cicéron plutôt qu'à Aristote, tout en lisant chez Machiavel une défense de la liberté individuelle.
L'enjeu de ce déplacement est considérable. Instrumentalisé, le républicanisme devient compatible avec le pluralisme des conceptions du bien, et donc discutable sur le terrain de la philosophie politique contemporaine. Mais il perd ce qui le distinguait le plus nettement du libéralisme, et cette perte fonde l'objection qu'on lui adresse aujourd'hui.
Pettit et la non-domination
La doctrine contemporaine a sa formulation de référence : Republicanism. A Theory of Freedom and Government, de Philip Pettit, paru en 1997 et traduit en français en 2004.
L'idée est que la liberté ne consiste pas dans l'absence d'interférence, mais dans l'absence de domination, c'est-à-dire d'exposition à un pouvoir arbitraire. Le cas d'école est celui de l'esclave d'un maître bienveillant : personne ne lui fait rien, et il n'est pourtant pas libre, parce qu'il dépend d'une volonté qui pourrait à tout moment intervenir sans rendre de comptes. Être libre, c'est donc jouir d'un statut, adossé à des garanties juridiques et institutionnelles, à un sentiment de sécurité et à une reconnaissance par les autres.
De là découlent des outils institutionnels : la contestabilité des décisions plutôt que leur seul consentement, une démocratie conçue comme un dispositif de contestation, ce que Pettit nomme la « main intangible » de la pression sociale, et la civilité comme condition des lois. Pettit situe cette liberté entre la liberté négative et la liberté positive, ou plutôt prétend sortir du dilemme qu'elles forment. On the People's Terms, en 2012, en donne la version révisée.
On distingue depuis lors, à l'intérieur du courant, une branche néo-romaine, celle de Pettit, et une branche néo-athénienne ou néo-aristotélicienne, dont Pocock est l'exemple.
Le républicanisme français
Il faut y consacrer une section à part, parce qu'il ne se superpose pas au précédent et qu'aucune étude de référence ne propose, à ce jour, de comparaison systématique entre les deux.
Ses jalons sont connus : Rousseau et la volonté générale, la Révolution, puis la Troisième République, avec les lois constitutionnelles de 1875, les lois de 1881 sur la liberté de la presse et de réunion, les lois scolaires du début des années 1880 qui établissent une école gratuite, laïque et obligatoire, et la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905. Ferdinand Buisson résume en 1887 l'intention pédagogique : former des républicains qui ne doivent « ni foi ni obéissance à personne ».
Ce qui fait la spécificité de cette tradition, c'est que son centre de gravité est l'éducation. Le modèle en est condorcétien : l'école ne doit pas inculquer des opinions mais former un jugement capable d'adhérer aux valeurs de la loi, et Condorcet en avait donné le programme dans ses Cinq mémoires. La figure des hussards noirs, et la mission inscrite aujourd'hui dans le Code de l'éducation de faire partager aux élèves les valeurs de la République, en sont les prolongements.
Cette centralité de l'école a son revers, et les critiques ne manquent pas. On a parlé d'un monisme éthique, et Sophie Audidière d'un « ordre scolaire total ». Cécile Laborde qualifie la loi de 2004 sur les signes religieux de « catho-laïcité », c'est-à-dire d'imposition des valeurs de la majorité sous couvert de neutralité. Le débat reste vif et il n'est pas tranché.
Vous retiendrez surtout que le républicanisme français s'organise autour de l'école, de la laïcité et de la formation du citoyen, là où le néorépublicanisme anglophone s'organise autour de la non-domination et des garanties institutionnelles. Il s'agit bien de deux objets distincts, même si le rapprochement est tentant.
Usages concurrents
Trois lectures savantes de la même tradition coexistent donc : l'humaniste civique, perfectionniste ; la néo-romaine, instrumentale ; et le programme contemporain de la non-domination. Les ouvrages de référence relèvent que l'humanisme civique et le républicanisme civique sont souvent confondus, bien qu'ils soient précisément les deux positions que le tournant instrumental a séparées.
À cela s'ajoutent les usages politiques, qui n'ont presque rien à voir avec les précédents : abolition de la monarchie au Royaume-Uni, revendication de l'unité de l'île en Irlande, « république sociale » revendiquée par la gauche française et identité « républicaine » invoquée par la droite face à l'extrême droite. Le vocabulaire républicain s'est en outre diffusé au Japon et en Chine à la fin du XIXe siècle, notamment par Nakae Chômin, traducteur de Rousseau.
Controverses
La première est interne. Skinner et Pettit, qui ont ouvert ensemble le tournant instrumental, ne s'accordent pas sur la valeur relative de la liberté républicaine et de la non-interférence : Skinner suggère en 1998 qu'elles valent à peu près autant, Pettit accorde davantage à la première. Skinner reproche en outre à Pettit de négliger l'irréductibilité de la tension entre liberté et interférence, Pettit répondant en distinguant plusieurs niveaux d'analyse et en introduisant la notion de contrôle étranger.
La deuxième est la plus menaçante. La liberté républicaine est-elle vraiment distincte de la liberté libérale ? Robert Goodin, Ian Carter, Matthew Kramer et, plus récemment, Ole Martin Moen soutiennent que la non-domination n'est qu'une autre description de la non-interférence sécurisée, et qu'il n'y a donc pas deux concepts mais un seul, décrit deux fois. Charles Larmore et Steven Wall maintiennent à l'inverse que la non-interférence a une valeur indépendante. Pettit maintient la distinction. Carter ajoute une exigence de mesure empirique de la liberté et fait tenir la différence entre libéraux et républicains à la valeur respective accordée à la liberté et à la sûreté.
La troisième prolonge la deuxième : le républicanisme s'effondre-t-il dans le libéralisme ? Alan Patten en 1996 et Larmore en 2001 le soutiennent, et leur argument porte précisément sur la lecture instrumentale, puisque c'est elle qui a retiré au républicanisme sa thèse perfectionniste.
D'autres objections visent le détail de la construction de Pettit : John Maynor lui reproche d'avoir négligé la dimension réciproque de la non-domination et le rôle de la civilité, Christopher Hamel montre qu'il semble présupposer un droit moral de ne pas être dominé, ce qui fragilise la prétention à définir la liberté sans recours préalable à la morale. On retrouve ici, transposée, la difficulté que le réalisme en philosophie politique adresse à tout programme normatif : où s'arrête la politique et où commence la morale.