Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet

17 septembre 1743 - 29 mars 1794 🇫🇷 française 14 min de lecture

Dernier des encyclopédistes, Condorcet a cherché dans les mathématiques un instrument de la décision collective et fait de la perfectibilité de l'esprit humain une espérance politique.

Biographie

Une enfance picarde

Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat naît le 17 septembre 1743 à Ribemont, en Picardie, dans une famille de noblesse d'épée dont il portera le titre de marquis de Condorcet. Son éducation commence au collège des jésuites de Reims, puis se poursuit au collège de Navarre, à Paris. C'est là que les mathématiques l'emportent sur la carrière militaire à laquelle sa famille le destinait.

La formation d'un géomètre

Il entre dans le cercle de d'Alembert, dont il devient le protégé, et publie en 1765 un premier mémoire consacré au calcul intégral. Très jeune élu à l'Académie royale des sciences, il en devient secrétaire perpétuel et exerce cette charge jusqu'à la suppression de l'institution, en 1793. Vous le trouverez alors au cœur de la vie savante parisienne, rédigeant des éloges de confrères disparus, un genre dont il fait un instrument d'histoire des sciences. L'Académie française l'élit en 1782.

L'administrateur et le publiciste

Sur proposition de Turgot, dont il est l'ami et le futur biographe, il est nommé inspecteur général des Monnaies. Il mène de front les mathématiques, l'économie et le combat d'opinion. Les Réflexions sur l'esclavage des nègres paraissent en 1781, l'Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix en 1785, la Vie de M. Turgot en 1786 et la Vie de Voltaire en 1789. En 1790, dans le Journal de la Société de 1789, il publie Sur l'admission des femmes au droit de cité.

La vie publique révolutionnaire

Député de Paris à l'Assemblée législative de septembre 1791 à septembre 1792, il en est secrétaire et présente un plan d'instruction publique dont les Cinq mémoires de 1791 forment la base théorique. Élu ensuite à la Convention comme député de l'Aisne, il siège au comité de Constitution et vote contre la peine de mort au procès de Louis XVI. Son opposition au projet constitutionnel montagnard lui vaut un décret d'arrestation en octobre 1793.

Une mort restée obscure

Il se cache alors neuf mois à Paris, chez madame Vernet, veuve du sculpteur Louis-François Vernet, et c'est là qu'il rédige l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Il quitte sa cachette le 25 mars 1794, erre deux jours, est arrêté à Clamart le 27 au soir et incarcéré à Bourg-la-Reine. On le trouve mort dans sa cellule le matin du 29 mars 1794. La cause reste inconnue. Les sources anciennes évoquent un poison que Cabanis lui aurait procuré, un épuisement ou un œdème pulmonaire, et quelques-unes un assassinat. Aucune de ces versions n'est établie. Transféré symboliquement au Panthéon en 1989, il y repose dans un cercueil vide, sa dépouille ayant été perdue.

Pensée principale

Condorcet occupe une place singulière parmi les philosophes des Lumières : il est le seul à avoir tenté de donner aux questions politiques la forme d'un calcul. Son projet, qu'il nomme « mathématique sociale », consiste à appliquer le calcul des probabilités aux décisions collectives, aux assurances et à l'administration. L'idée n'est pas de remplacer la délibération par un algorithme, mais de savoir ce que vaut une décision prise à la majorité, et dans quelles conditions elle mérite d'être suivie.

Ce que la majorité ne dit pas toujours

L'Essai de 1785 établit un résultat qui porte aujourd'hui son nom, le paradoxe de Condorcet : dès qu'une assemblée se prononce sur plus de deux options, la préférence majoritaire peut être intransitive. Les mêmes bulletins peuvent donner une majorité pour A contre B, pour B contre C et pour C contre A. Il n'existe alors aucun vainqueur que l'on puisse dire majoritaire sans arbitraire. Condorcet en tire une critique du scrutin uninominal, qui peut porter au pouvoir une option que la plupart des votants rejettent dès qu'on la compare à une autre. Sa propre méthode consiste à élire celui qui, confronté deux à deux à chacun de ses concurrents, l'emporte à chaque fois. Il reconnaît lui-même la difficulté de l'appliquer à grande échelle et s'oppose au classement par somme de rangs proposé par Borda.

Pourquoi faire confiance au nombre

Le second résultat, dit théorème du jury, tire la conclusion inverse. Si chaque votant a plus d'une chance sur deux de juger correctement, la probabilité que la décision majoritaire soit juste croît avec la taille du groupe et tend vers la certitude. Vous voyez la portée politique de cet énoncé : il fournit un argument proprement épistémique en faveur du jury populaire et des assemblées nombreuses, indépendamment de tout argument de légitimité. Il indique aussi sa propre limite, puisque le résultat se renverse si les votants sont moins compétents que le hasard. Le choix social contemporain a fait de ces deux théorèmes ses points de départ.

La perfectibilité comme programme

L'Esquisse donne à cette confiance son horizon le plus large. L'histoire y est découpée en époques du progrès de l'esprit, l'imprimerie, la science moderne puis les Lumières marquant les ruptures décisives. La dixième époque, consacrée à l'avenir, formule trois espérances : la réduction des inégalités entre les nations, leur réduction au sein de chaque peuple et le perfectionnement effectif de l'homme. Condorcet tient la perfectibilité de l'espèce pour indéfinie, c'est-à-dire sans terme assignable, ce qui n'est pas la même chose qu'infinie. Le progrès des connaissances entraîne selon lui celui des mœurs et des institutions, et le principal obstacle rencontré dans le passé a été la confiscation du savoir par des corps qui en vivaient.

Instruire, et compter les femmes

De là l'importance qu'il donne à l'instruction publique, pensée dans les Cinq mémoires comme un droit égal, indépendant de toute autorité religieuse et prolongé tout au long de la vie. De là aussi deux positions qui le distinguent dans son siècle : l'abolition de l'esclavage, défendue dès 1781, et l'égalité civique et politique des femmes, soutenue en 1790 au nom d'un argument très simple. Si les droits se fondent sur la capacité de raisonner et d'acquérir des idées morales, aucune raison ne permet d'en exclure la moitié de l'humanité. La tolérance et l'égalité des droits ne sont pas chez lui des concessions, mais les conséquences du même principe.

Œuvres majeures

Réflexions sur l'esclavage des nègres (1781)

Publié sans nom d'auteur, ce court texte dénonce l'esclavage colonial comme une violation du droit et non comme un simple malheur. Condorcet y récuse les arguments économiques en faveur du système et propose une émancipation organisée. L'écrit a nourri les travaux de la Société des amis des Noirs, dont il fut membre. Des commentateurs récents lui reprochent toutefois le paternalisme de son programme d'affranchissement progressif, qui conserve une hiérarchie entre les populations.

Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix (Paris, 1785)

C'est le livre le plus technique de Condorcet et le plus fécond. Il y démontre le théorème du jury et met au jour le paradoxe des majorités intransitives, puis propose une méthode de comparaison deux à deux des candidats. L'ouvrage est resté longtemps peu lu, sa rédaction étant difficile et ses notations instables. Il est aujourd'hui tenu pour l'un des textes fondateurs de la théorie du choix social.

Sur l'admission des femmes au droit de cité (1790)

Paru dans le Journal de la Société de 1789, cet article de quelques pages soutient que les femmes possèdent les mêmes droits naturels que les hommes et qu'aucun argument ne justifie leur exclusion de la citoyenneté. Condorcet y examine les objections une à une, y compris celle de la différence des facultés, et répond que l'inégalité constatée tient à l'éducation reçue et non à la nature. Le texte est l'un des rares plaidoyers masculins de l'époque sur ce point.

Cinq mémoires sur l'instruction publique (1791)

Ces mémoires exposent la doctrine qui soutient le plan présenté à l'Assemblée législative : une instruction gratuite, organisée en degrés, ouverte également aux deux sexes, indépendante de toute autorité religieuse et prolongée au-delà de l'enfance. Condorcet y défend aussi l'indépendance des savants à l'égard du pouvoir politique, ce qui lui a valu le reproche, formulé dès l'époque à la Convention, de préparer une « aristocratie de savants ».

Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (posthume, 1795)

Rédigée pendant les mois de clandestinité qui précèdent sa mort, publiée en 1795 par les soins de sa veuve Sophie de Grouchy, l'Esquisse retrace en dix époques la marche de la connaissance, de l'état sauvage jusqu'aux Lumières, la dernière étant tournée vers l'avenir. Le texte a fixé pour longtemps la figure du progrès comme loi de l'histoire, et c'est à lui que répond en partie Malthus dans son Essai sur le principe de population de 1798.

Postérité et influence

La postérité de Condorcet s'est longtemps réduite à une image, celle du dernier des encyclopédistes mort victime de la Terreur qu'il avait annoncée sans la voir venir. Cette image a masqué la fécondité de ses travaux techniques.

Une seconde vie mathématique

C'est au XXe siècle que l'Essai de 1785 a trouvé ses lecteurs. La théorie du choix social, constituée autour du théorème d'impossibilité de Kenneth Arrow, a reconnu dans le paradoxe des majorités intransitives la première formulation du problème qu'elle traite. On appelle aujourd'hui « gagnant de Condorcet » l'option qui l'emporte dans toutes les comparaisons deux à deux, et « méthodes de Condorcet » les familles de scrutins qui cherchent à le désigner. Le théorème du jury a connu un sort parallèle du côté de l'épistémologie démocratique, où il sert d'argument en faveur de la délibération collective. Amartya Sen compte parmi les économistes qui ont prolongé cette tradition.

L'idée de progrès et ses adversaires

L'Esquisse a donné à l'idée de progrès sa formulation la plus assurée, et c'est à ce titre qu'elle a été attaquée. L'Essai sur le principe de population de Malthus, en 1798, visait nommément Condorcet dans son titre, en lui opposant la pression démographique. Auguste Comte a au contraire revendiqué l'héritage et vu dans le découpage par époques l'annonce de sa propre loi des trois états. Tout un courant de critique du progrès, au XXe siècle, a pris l'Esquisse pour cible exemplaire.

L'école et la citoyenneté

Son plan d'instruction publique n'a pas été appliqué, mais il a fourni à la Troisième République une partie de son argumentaire : gratuité, indépendance à l'égard des Églises, formation du jugement plutôt que transmission d'un credo. La référence à Condorcet reste aujourd'hui l'une des plus citées dans les débats français sur l'école, souvent par des camps opposés.

Une référence disputée

Son texte de 1790 sur le droit de cité des femmes a été redécouvert par l'histoire du féminisme, qui en fait un jalon. Plus récemment, Nick Bostrom a vu dans la dixième époque de l'Esquisse une anticipation des thèses transhumanistes, lecture qui en dit sans doute autant sur ses auteurs que sur Condorcet. Son transfert symbolique au Panthéon, en 1989, a consacré sa place parmi les figures tutélaires de la République.

Controverses et débats

Une mort non élucidée

Le premier désaccord porte sur un fait. Condorcet est trouvé mort dans sa cellule de Bourg-la-Reine le 29 mars 1794, deux jours après son arrestation. La version du suicide par un poison fourni par son ami Cabanis est la plus répandue, mais elle n'est pas établie. D'autres sources concluent à un épuisement, à un œdème pulmonaire ou à un assassinat. Les ouvrages de référence s'accordent aujourd'hui pour dire la cause inconnue, et vous devez vous méfier des récits trop circonstanciés.

Rationaliste froid ou penseur de la singularité ?

L'interprétation dominante au XIXe et au XXe siècle a fait de Condorcet l'incarnation d'une raison abstraite, indifférente aux individus réels. Emma Rothschild a contesté cette lecture en 2001, en soulignant au contraire son attention à la diversité des situations individuelles et son opposition à ce qui deviendra l'utilitarisme. Le débat n'est pas tranché et il commande la place qu'on lui accorde dans l'histoire du libéralisme.

La portée de son féminisme et de son abolitionnisme

Certains commentateurs relèvent que Condorcet n'a guère poussé la question du droit de cité des femmes dans ses travaux constitutionnels, et y voient la marque d'un engagement surtout théorique ; d'autres l'attribuent au contexte politique. Dominique Godineau juge une influence sur les écrivaines féministes postérieures possible mais non mesurable. Sur l'esclavage, Sandrine Bergès soutient que son programme d'émancipation graduelle reste paternaliste et conforte une hiérarchie raciale, thèse qui s'oppose à la lecture traditionnelle de son abolitionnisme.

Les choix politiques du conventionnel

Dès l'époque, ses adversaires lui ont reproché son silence sur les massacres de Septembre, l'acceptation en 1791 d'une charge à la Trésorerie alors qu'il critiquait les assignats, puis son ralliement à ceux-ci. À la Convention, son plan d'instruction s'est vu accusé de préparer une « aristocratie de savants ». Ces griefs ne sont pas de simples polémiques : ils posent la question, toujours ouverte, du rapport entre le gouvernement des compétents et la souveraineté du nombre, que ses deux grands théorèmes abordent chacun à leur manière.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

Les écrits de Condorcet sont courts, à l'exception de l'Essai de 1785, et se lisent sans préparation mathématique. Commencez par Sur l'admission des femmes au droit de cité, qui tient en quelques pages et donne le ton de sa manière argumentative. Poursuivez par la dixième époque de l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, la plus célèbre et la plus discutable. Les Réflexions sur l'esclavage des nègres et les Cinq mémoires sur l'instruction publique complètent utilement le tableau. L'essentiel de ces textes est accessible gratuitement sur Wikisource et sur Gallica.

L'Essai de 1785

Si vous voulez aborder l'Essai, sachez que sa rédaction est difficile et que l'on gagne à en lire d'abord le Discours préliminaire, qui expose les résultats sans l'appareil de démonstration. Les deux théorèmes qu'il contient se trouvent exposés plus clairement dans n'importe quel manuel contemporain de théorie du choix social.

Prolonger

Sur la postérité mathématique, les manuels de théorie du choix social présentent le paradoxe et le théorème du jury avec leurs développements modernes. Sur le contexte, l'histoire de la Révolution française et celle de l'Académie royale des sciences éclairent les positions qu'il a prises. Sur la discussion de l'idée de progrès, l'Essai sur le principe de population de Malthus se lit comme la première grande objection.

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