Cicéron

3 janvier 106 av. J.-C. - 7 décembre 43 av. J.-C. 24 min de lecture

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Biographie

Marcus Tullius Cicero, qu'on appelle en français Cicéron, naît le 3 janvier 106 av. J.-C. à Arpinum, petite cité du Latium située à une centaine de kilomètres au sud-est de Rome. Sa famille appartient à l'ordre équestre (la moyenne noblesse provinciale), mais ne s'est illustrée ni dans la politique ni dans la guerre : Cicéron sera donc, dans la Rome qui méprisait les parvenus, un homo novus, un « homme nouveau » qui devra tout à son talent.

Une éducation ambitieuse

Le père de Cicéron, fortuné et soucieux d'offrir à ses fils le meilleur avenir possible, les envoie à Rome dès leur jeunesse. Cicéron y étudie l'éloquence, le droit, la philosophie auprès des plus grands maîtres : Crassus l'orateur, Scaevola le pontife (juriste réputé), et plusieurs philosophes grecs alors présents à Rome, dont l'épicurien Phèdre, le stoïcien Diodote (qui restera son ami toute sa vie et vivra dans sa maison), et surtout l'académicien Philon de Larissa, scholarque en exil de la Nouvelle Académie, dont l'enseignement marquera durablement Cicéron.

Il poursuit ses études en Grèce et en Asie Mineure entre 79 et 77 av. J.-C., à Athènes et à Rhodes notamment, perfectionnant son grec et fréquentant les écoles philosophiques.

La carrière politique : ascension fulgurante

De retour à Rome, Cicéron commence sa carrière d'avocat et de politique. Il se fait connaître par la défense de Sextus Roscius (80 av. J.-C.), où il s'attaque indirectement à un favori du dictateur Sylla, ce qui demande du courage. Sa carrière politique progresse régulièrement : questeur en Sicile (75), édile (69), préteur (66), enfin consul pour l'année 63 av. J.-C., à l'âge de 43 ans, l'âge légal minimum.

L'année consulaire est marquée par un événement majeur : la conjuration de Catilina. Lucius Sergius Catilina, aristocrate aigri et endetté, conspire pour s'emparer du pouvoir. Cicéron démasque la conjuration, prononce ses quatre Catilinaires devant le Sénat (« Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? », « Jusqu'à quand abuseras-tu, Catilina, de notre patience ? »), fait exécuter sans procès régulier cinq des conjurés. Cet acte lui vaut le titre de Pater patriae, « Père de la patrie », mais il sera plus tard la cause de son exil.

Exil et retour

Les exécutions sommaires de 63 fournissent à ses ennemis (notamment le tribun Clodius) le prétexte d'une loi rétroactive qui condamne tout magistrat ayant fait exécuter un citoyen sans procès. Cicéron, plutôt que d'attendre le procès, choisit l'exil. Il quitte Rome en 58 av. J.-C., passe une année douloureuse en Grèce et en Macédoine, est rappelé en 57 par une nouvelle loi soutenue par Pompée. Son retour est triomphal.

Mais le climat politique est devenu impossible. Le premier triumvirat (César, Pompée, Crassus) écrase les institutions républicaines. Cicéron, défenseur intransigeant de la République, est marginalisé. Il commence alors à se tourner vers l'écriture philosophique. C'est de cette première période de retrait (54-52 av. J.-C.) que datent le De oratore (Sur l'orateur, 55), le De re publica (Sur la république, commencé en 54) et le De legibus (Sur les lois, commencé en 52).

Le proconsulat en Cilicie, la guerre civile

En 51 av. J.-C., Cicéron est envoyé comme proconsul en Cilicie (sud de l'actuelle Turquie) pour un an. Il y gouverne avec intégrité, ce qui lui vaut l'estime mais aussi des inimitiés (les gouverneurs intègres étaient rares à Rome).

À son retour, la guerre civile éclate entre César et Pompée. Cicéron, après bien des hésitations, choisit le camp de Pompée, qui lui semble représenter la cause républicaine. La défaite de Pompée à Pharsale (48 av. J.-C.) et son assassinat en Égypte laissent Cicéron démuni. César, vainqueur, le ménage, ce qui lui permet de rentrer à Rome, mais l'écarte de la vie politique active.

La retraite philosophique : la grande œuvre

À partir de 46 av. J.-C., Cicéron entame une retraite philosophique qui sera la période la plus féconde de son œuvre. Sa fille bien-aimée Tullia meurt en février 45, plongeant Cicéron dans un chagrin profond. C'est aussi à ce moment que, pour surmonter sa douleur, il se met à écrire avec une intensité extraordinaire.

Entre février 45 et novembre 44 (soit moins de deux ans), Cicéron compose la plus grande part de son œuvre philosophique : Hortensius (perdu, exhortation à la philosophie, qui plus tard convertira saint Augustin à 19 ans), Consolatio (sur la mort de sa fille, perdu), Academica (sur la théorie de la connaissance), De finibus bonorum et malorum (Sur la fin des biens et des maux, sur le souverain bien), Tusculanae disputationes (les Tusculanes, sur les passions et le bonheur), De natura deorum (Sur la nature des dieux), De divinatione (Sur la divination), De fato (Sur le destin), Cato Maior de senectute (Caton l'Ancien, sur la vieillesse), Laelius de amicitia (Lélius, sur l'amitié), De officiis (Sur les devoirs).

C'est une œuvre considérable, où Cicéron, plus que créateur original, se donne pour tâche de transmettre la philosophie grecque au monde romain dans une langue latine désormais capable d'en porter la subtilité. Il invente, ou popularise, le vocabulaire philosophique latin (qualitas, essentia, humanitas, moralis, consideratio) qui passera ensuite dans toutes les langues romanes.

La mort, sur les listes de proscription

L'assassinat de César aux ides de mars 44 av. J.-C. relance les espoirs républicains. Cicéron, qui n'avait pas participé à la conspiration mais l'avait approuvée a posteriori, s'engage dans une nouvelle lutte politique contre Marc Antoine, héritier de César. Ses quatorze Philippiques (par référence aux discours de Démosthène contre Philippe de Macédoine) sont des charges violentes contre Antoine.

Quand se forme en 43 av. J.-C. le second triumvirat (Octave, Antoine, Lépide), Cicéron figure sur la liste des proscrits, à la demande expresse d'Antoine. Il tente de fuir vers la Grèce, mais hésite, est rattrapé par les sicaires d'Antoine près de Formies, en Campanie, le 7 décembre 43 av. J.-C. Il leur tend le cou avec dignité. Sa tête et ses mains, sur ordre d'Antoine, sont clouées sur les Rostres, à la tribune où il avait tant parlé. Il a 63 ans.

Avec lui s'éteint la République romaine. L'année suivante, Octave (le futur Auguste) bat Antoine à Actium et instaure définitivement le régime impérial. Mais l'œuvre de Cicéron, dans ses dimensions à la fois littéraire, rhétorique, juridique et philosophique, traverse les siècles et restera, jusqu'à la Renaissance et au-delà, la source vivante de la culture occidentale.

Pensée principale

Cicéron n'est pas l'auteur d'un système philosophique original. Lui-même se présente comme un passeur, qui veut donner aux Romains accès aux trésors de la philosophie grecque. Mais cette modestie ne doit pas tromper : par le choix de ce qu'il transmet, par la manière dont il le reformule, par l'invention d'un vocabulaire philosophique latin, Cicéron a profondément marqué la pensée occidentale. Avec lui, la philosophie cesse d'être un privilège des écoles grecques pour devenir un patrimoine universel.

La situation de Cicéron face aux écoles

Au Ier siècle av. J.-C., quatre grandes écoles philosophiques se partagent l'héritage grec : l'Académie (école de Platon), le Lycée (école d'Aristote), le Portique (les stoïciens), le Jardin (les épicuriens). Cicéron a étudié auprès de maîtres représentant chacune d'elles, et il les fait toutes parler dans ses dialogues.

En théorie de la connaissance, il se réclame de la Nouvelle Académie, qui, depuis Arcésilas et Carnéade, défendait une position sceptique : on ne peut pas atteindre la certitude absolue, mais seulement des opinions probables ou vraisemblables. Le sage doit donc suspendre son jugement, ou se contenter du vraisemblable. Cicéron suivra cette ligne, qu'il oppose au dogmatisme (la prétention à la certitude) des stoïciens et des épicuriens.

En éthique, en revanche, sa sympathie va plus volontiers vers les stoïciens. La vertu comme souverain bien, la maîtrise des passions, le devoir comme axe de la vie morale : ces thèmes stoïciens irriguent ses traités les plus connus, notamment le De officiis. Mais Cicéron n'est jamais un stoïcien strict : il critique l'extrémisme du Portique (le sage parfait, l'apathie totale) et tempère le stoïcisme par les apports de Platon, d'Aristote et de l'Académie.

L'éclectisme cicéronien

Cette position a souvent été qualifiée d'éclectique. Cicéron lui-même se reconnaîtrait à demi dans ce terme. Mais son éclectisme n'est pas un mélange sans principe : il est gouverné par une ligne directrice, celle de la Nouvelle Académie. Il s'agit de comparer les positions, d'examiner les arguments pour et contre, et de retenir ce qui paraît le plus vraisemblable, tout en gardant la conscience que rien n'est absolument certain.

Cette méthode est appliquée systématiquement dans ses dialogues : Cicéron met en scène des interlocuteurs qui défendent différentes positions, et conclut souvent en se rangeant à celle qui lui paraît la plus probable, sans prétendre la démontrer absolument.

L'éthique : l'idéal de l'humanitas

Le cœur de la philosophie cicéronienne est éthique. Et son concept central est celui d'humanitas, mot que Cicéron contribue à enrichir et qui passera dans toutes les langues européennes (« humanité », « humanisme »).

L'humanitas désigne à la fois ce qui distingue l'homme (sa nature rationnelle et sociable) et ce qui constitue son accomplissement (l'éducation libérale, la culture, le respect d'autrui). L'homme cultivé, homo humanus, est celui qui a développé sa nature rationnelle par l'étude (notamment l'étude des belles-lettres et de la philosophie) et qui pratique envers ses semblables les vertus de la justice, de la bienfaisance, de la dignité.

Cet idéal nourrit l'humanisme de la Renaissance. Pétrarque, Érasme, Montaigne sont tous des héritiers directs de l'humanitas cicéronienne.

Le De officiis : la philosophie des devoirs

Le De officiis (Sur les devoirs, 44 av. J.-C.), adressé à son fils, est l'œuvre éthique majeure de Cicéron. Trois livres :

  • Livre I : sur l'honnête (honestum), c'est-à-dire les quatre vertus cardinales (sagesse, justice, courage, tempérance) et les devoirs qui en découlent.
  • Livre II : sur l'utile, c'est-à-dire ce qui est avantageux à la vie humaine, et qui suppose le concours d'autrui.
  • Livre III : sur les conflits apparents entre l'honnête et l'utile, résolus par la thèse cicéronienne fondamentale : ce qui est honnête est nécessairement utile, ce qui est apparemment utile mais déshonnête n'est en réalité jamais utile.

Cicéron suit ici principalement le stoïcien Panétius, qui avait écrit un traité du même titre, perdu, mais qu'il dépasse au livre III par sa propre réflexion. Le De officiis deviendra le manuel de morale par excellence à la Renaissance et à l'époque classique.

La théorie politique : la république mixte

En politique, Cicéron est l'un des grands défenseurs de la république mixte : un régime qui combine les éléments des trois bonnes constitutions (monarchie, aristocratie, démocratie) pour les équilibrer entre elles. Cette doctrine, héritée de Polybe et appliquée à la constitution romaine traditionnelle, sera reprise par Montesquieu et inspirera les Pères fondateurs des États-Unis.

Le De re publica (Sur la république, dont seules des parties nous sont parvenues) propose cette analyse. Le célèbre Songe de Scipion, qui clôt l'œuvre, présente une vision cosmologique de l'âme humaine inspirée du platonisme : les hommes politiques justes sont récompensés après la mort par une vie supérieure dans les régions célestes.

Le droit naturel

Cicéron est aussi l'un des premiers grands théoriciens romains du droit naturel. Dans le De legibus (Sur les lois), il développe une thèse stoïcienne : il existe une loi naturelle, universelle, éternelle, fondée dans la raison commune à tous les hommes. Les lois positives des cités ne sont vraiment des lois que dans la mesure où elles s'accordent avec cette loi naturelle.

Cette thèse aura une postérité immense, du droit romain impérial au droit canonique médiéval, jusqu'à Grotius et aux théoriciens modernes du droit naturel.

La théologie : un agnosticisme prudent

Sur les questions religieuses, Cicéron est un sceptique académicien qui hésite à trancher. Le De natura deorum (Sur la nature des dieux) met en scène un dialogue entre un épicurien, un stoïcien et un académicien (Cotta, porte-parole probable de Cicéron). Le livre se termine sans conclusion ferme : les thèses stoïciennes sur la providence sont jugées « plus vraisemblables », mais sans certitude.

Le De divinatione (Sur la divination) est plus clairement critique : Cicéron y réfute systématiquement, livre après livre, les prétentions de la divination, alors même qu'il était lui-même augure (membre d'un grand collège religieux romain). Cette critique est l'un des plus grands textes rationalistes de l'Antiquité.

L'invention du latin philosophique

Le travail le moins visible mais peut-être le plus durable de Cicéron est philologique. Le latin classique ne disposait pas d'un vocabulaire philosophique : il fallait donc l'inventer, par traduction, par création de mots nouveaux, par enrichissement sémantique de mots existants. Cicéron invente ou popularise qualitas (qualité), essentia (essence), consideratio (considération), appellatio (appellation), moralis (moral, du grec êthikos), humanitas (humanité), et bien d'autres.

Ce vocabulaire latin passera dans le christianisme, dans la scolastique médiévale, puis dans toutes les langues européennes. La langue dans laquelle nous parlons aujourd'hui philosophie est, dans une large mesure, celle que Cicéron a forgée.

Plus qu'un passeur

Cicéron se présentait modestement comme un passeur : il transmettait aux Romains la philosophie grecque. Mais ce qu'il a transmis, il l'a transformé. En l'inscrivant dans la langue latine, en le mêlant à la culture juridique et politique romaine, en l'orientant par sa propre tempérance entre dogmatisme et scepticisme, il a donné à la philosophie une forme nouvelle. C'est peut-être là sa contribution la plus durable : avoir fait de la philosophie un patrimoine universel, accessible à tout homme cultivé, et non plus le privilège d'une école.

Œuvres majeures

L'œuvre de Cicéron est considérable, à la fois par son ampleur et par sa diversité. On distingue traditionnellement les discours, les traités rhétoriques, les traités philosophiques et la correspondance.

Les discours

Quatre-vingt-huit discours de Cicéron sont connus par leur titre, cinquante-huit nous sont parvenus. Les plus célèbres :

  • Les Verrines (70 av. J.-C.) : sept discours contre Verrès, gouverneur prévaricateur de Sicile.
  • Les Catilinaires (63) : quatre discours dénonçant la conjuration de Catilina.
  • Pro Milone (52) : défense de Milon accusé du meurtre de Clodius.
  • Les Philippiques (44-43) : quatorze discours contre Marc Antoine, qui causeront la mort de Cicéron.

Les traités rhétoriques

Cicéron a rédigé plusieurs traités sur l'éloquence, qui dominent toute la tradition rhétorique occidentale :

  • De inventione (vers 84 av. J.-C.) : œuvre de jeunesse sur la rhétorique.
  • De oratore (55) : trois livres en dialogue sur l'idéal de l'orateur. Œuvre majeure.
  • Brutus (46) : histoire de l'éloquence romaine.
  • Orator (46) : portrait de l'orateur idéal.

Les œuvres philosophiques

Presque toutes rédigées entre février 45 et novembre 44 av. J.-C., dans une période exceptionnellement productive.

De re publica (Sur la république, commencé en 54)

Six livres en dialogue, fictivement situé en 129 av. J.-C., entre Scipion Émilien et ses amis. Sur les régimes politiques et la constitution idéale. Le livre VI contient le célèbre Songe de Scipion. L'œuvre fut redécouverte partiellement par Angelo Mai au XIXe siècle (1819) : le texte qui nous est parvenu est lacunaire.

De legibus (Sur les lois, commencé en 52)

Trois livres sur la loi naturelle et le droit positif romain. Cicéron y développe la thèse stoïcienne de la loi naturelle universelle.

Hortensius (45, perdu)

Exhortation à la philosophie, en forme de dialogue, qui aurait été inspirée par le Protreptique d'Aristote. Le livre est perdu, mais son rayonnement a été considérable : c'est lui qui, lu par Augustin à 19 ans, déclencha sa conversion à la philosophie. Augustin l'évoque dans les Confessions (III, 4).

Academica (45)

Sur la théorie de la connaissance. Cicéron y défend la position de la Nouvelle Académie contre le dogmatisme stoïcien.

De finibus bonorum et malorum (Sur la fin des biens et des maux, 45)

Cinq livres en dialogue, sur le souverain bien. Le livre I-II expose et critique la position épicurienne ; le livre III-IV celle des stoïciens ; le livre V celle de l'académicien Antiochus d'Ascalon.

Tusculanae disputationes (les Tusculanes, 45)

Cinq livres de conversations philosophiques situées dans la villa de Cicéron à Tusculum. Chaque livre traite d'une question : la peur de la mort (I), la douleur (II), le chagrin (III), les autres passions (IV), la suffisance de la vertu pour le bonheur (V). Œuvre majeure, particulièrement lue par les humanistes.

De natura deorum (Sur la nature des dieux, 45)

Trois livres en dialogue. Un épicurien, un stoïcien et un académicien (Cotta) exposent leurs vues sur les dieux. Le dialogue se termine sans conclusion ferme.

De divinatione (Sur la divination, 44)

Deux livres. Le premier expose les arguments en faveur de la divination (par la voix du frère de Cicéron, Quintus), le second les réfute (par la voix de Cicéron lui-même). Texte rationaliste majeur.

De fato (Sur le destin, 44)

Court fragment sur la liberté et la nécessité. Discute la thèse de la « moisson lazy » de Chrysippe.

Cato Maior de senectute (Caton l'Ancien, sur la vieillesse, 44)

Dialogue où le vieux Caton (Caton l'Ancien) défend les vertus de la vieillesse contre les préjugés. Texte court, accessible et touchant.

Laelius de amicitia (Lélius, sur l'amitié, 44)

Dialogue sur la nature et les exigences de l'amitié. Court et lumineux. Très influent jusqu'à Montaigne et au-delà.

De officiis (Sur les devoirs, 44)

Trois livres adressés à son fils Marcus. L'œuvre éthique majeure, écrite en quatre semaines en octobre-novembre 44. Suit principalement le stoïcien Panétius pour les livres I et II, plus indépendant au livre III.

La correspondance

Cicéron est l'auteur de l'une des plus grandes correspondances de l'Antiquité : environ 800 lettres nous sont parvenues, plus une centaine de réponses qui lui étaient adressées. Quatre grands recueils :

  • Ad familiares (Aux familiers) : 16 livres, lettres à divers correspondants.
  • Ad Atticum (À Atticus) : 16 livres, lettres au plus proche ami de Cicéron, Titus Pomponius Atticus.
  • Ad Quintum fratrem : lettres à son frère Quintus.
  • Ad Marcum Brutum : lettres à Brutus, l'un des conjurés contre César.

Cette correspondance, publiée après sa mort, montre Cicéron dans son intimité et constitue une source historique exceptionnelle sur les dernières décennies de la République.

Édition et traductions

L'édition critique latine de référence est la collection Teubner (Leipzig) et la collection Oxford Classical Texts. En français, la Collection des Universités de France aux Belles Lettres (collection Budé) propose toutes les œuvres en édition bilingue avec introduction et notes. Pour le grand public, GF-Flammarion, Folio classique et Pocket proposent les œuvres principales (De officiis, Tusculanes, De senectute, De amicitia) en traductions accessibles.

Postérité et influence

L'influence de Cicéron sur la culture occidentale est sans doute la plus continue et la plus profonde de toutes celles des auteurs latins. Pendant deux mille ans, il a été le modèle de la prose, le maître de la rhétorique, le passeur de la philosophie grecque, et le théoricien classique de la vertu et de la République. Aucune époque ne s'est passée de lui.

L'Antiquité tardive et les Pères de l'Église

Dès le Ier siècle après J.-C., Cicéron devient l'auteur de référence. Sénèque (élève des stoïciens romains qui prolongent Cicéron), Quintilien (qui en fait le modèle de l'orateur dans son Institution oratoire), Tacite, tous lui rendent hommage. Plus tard, les Pères de l'Église latine sont profondément cicéroniens. Lactance est même surnommé le « Cicéron chrétien » pour la pureté de son latin. Saint Jérôme se confesse, dans une lettre célèbre, d'avoir trop aimé Cicéron : « Vous êtes cicéronien et non chrétien », lui aurait reproché un songe.

Saint Augustin est l'héritier le plus profond. Sa conversion à la philosophie, en 373, est déclenchée par la lecture de l'Hortensius de Cicéron. Augustin ne cessera de citer Cicéron, même dans ses œuvres les plus théologiques. Toute la rhétorique chrétienne occidentale, à travers Augustin, est cicéronienne.

Le Moyen Âge

Au Moyen Âge, Cicéron est lu et copié sans interruption. Ses œuvres rhétoriques (le De inventione et la Rhétorique à Herennius, qui lui était attribuée à tort) sont les manuels de référence dans les écoles. Le De officiis, en particulier, est l'un des manuels de morale les plus copiés du Moyen Âge.

Pour Boèce, qui transmet une partie de la pensée antique, Cicéron est une référence majeure. Au XIIe siècle, Jean de Salisbury (Policraticus) en est un héritier explicite.

L'humanisme et la Renaissance : Pétrarque

Le grand tournant est l'humanisme. Pétrarque (1304-1374) découvre en 1345 à Vérone le manuscrit des Lettres à Atticus de Cicéron, jusqu'alors oubliées. Cette découverte est l'un des événements fondateurs de l'humanisme. Pétrarque écrit même une Lettre à Cicéron (1345), s'adressant au mort comme à un ami.

À partir de Pétrarque, Cicéron devient l'auteur central de l'humanisme. Coluccio Salutati, Léonard Bruni, et toute l'école humaniste italienne le prennent pour modèle de la prose et de la pensée. Cette idolâtrie cicéronienne (le cicéronianisme) deviendra parfois excessive : Érasme la critique avec ironie dans son Ciceronianus (1528), tout en restant lui-même un cicéronien profond.

Les humanistes français : Montaigne

Montaigne est l'un des plus grands lecteurs français de Cicéron. Ses Essais sont nourris des Tusculanes, du De officiis, du De senectute. La forme même de l'essai, la conversation philosophique avec soi-même, est d'esprit cicéronien (qui conversait avec lui-même dans ses dialogues et sa correspondance).

Le droit naturel et la pensée politique

La théorie cicéronienne du droit naturel a une postérité considérable. Hugo Grotius (Droit de la guerre et de la paix, 1625) en est un héritier direct. Les théoriciens modernes du droit naturel (Pufendorf, Burlamaqui) prolongent cette ligne. La déclaration d'indépendance américaine et la Déclaration des droits de l'homme de 1789 doivent à Cicéron une partie de leur inspiration.

La théorie cicéronienne de la république mixte, transmise à travers Polybe, inspire Montesquieu (De l'esprit des lois, 1748) et, à travers lui, les Pères fondateurs des États-Unis. James Madison et John Adams sont des lecteurs assidus de Cicéron.

Les Lumières

Au XVIIIe siècle, Cicéron est l'un des auteurs les plus lus. Voltaire le considère comme le plus grand des Romains. Diderot lui rend hommage. Montesquieu en est imprégné. Toute la pensée politique des Lumières, soucieuse de penser la liberté républicaine et la séparation des pouvoirs, est tributaire de Cicéron.

Le XIXe siècle : un déclin relatif

Le XIXe siècle marque un certain déclin relatif. Avec l'essor de la philologie allemande, on critique Cicéron : ses traités philosophiques sont jugés peu originaux, ses discours emphatiques. Theodor Mommsen, dans son Histoire romaine (1854-1856), porte sur Cicéron des jugements très sévères.

Pourtant, même au XIXe siècle, Cicéron reste un classique scolaire : génération après génération, des écoliers européens apprennent le latin sur ses textes (les Catilinaires, le De amicitia, les Tusculanes). Son influence souterraine reste considérable.

Le XXe siècle et au-delà

Le XXe siècle voit une réhabilitation progressive de Cicéron. Pierre Boyancé, Pierre Grimal, Carlos Lévy en France ; Anthony Everitt, John Dugan dans le monde anglo-saxon, redonnent leur juste valeur à ses travaux philosophiques. La pensée politique contemporaine redécouvre la richesse de sa réflexion sur la république, le droit naturel, l'éthique des dirigeants.

L'invention du latin philosophique

Au-delà des doctrines, l'héritage cicéronien le plus diffus est sans doute linguistique. Le vocabulaire philosophique qu'il a forgé en traduisant le grec (qualitas, essentia, consideratio, humanitas, moralis) a structuré toute la pensée occidentale ultérieure. Les langues romanes, l'anglais philosophique, l'allemand académique : tous portent la trace de cette invention latine, dont Cicéron est en bonne partie l'auteur.

Une présence vivante

Lire Cicéron aujourd'hui reste une expérience formatrice. La clarté de la prose, l'ampleur de la réflexion politique, la justesse de la psychologie, la délicatesse des dialogues sur l'amitié et la vieillesse, en font l'un des auteurs antiques les plus immédiatement accessibles et les plus durablement contemporains. Toute personne soucieuse de comprendre les racines de la culture occidentale ne peut pas passer à côté de lui.

Pour aller plus loin

Biographies accessibles

  • Pierre Grimal, Cicéron, Fayard, 1986. Biographie de référence en français, par un grand latiniste, à la fois savante et lisible.
  • Anthony Everitt, Cicero. The Life and Times of Rome's Greatest Politician, Random House, 2001 (traduction française Cicéron, Texto, 2006). Biographie agréable et accessible au grand public.
  • Claude Nicolet, Le Métier de citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, 1976. Excellent contexte général.

Études philosophiques

  • Carlos Lévy, Cicero academicus. Recherches sur les Académiques et sur la philosophie cicéronienne, École française de Rome, 1992. L'étude de référence sur la philosophie cicéronienne en français.
  • Stéphane Mercier, Cicéron, Ellipses, coll. « Aimer les philosophes », 2017. Bonne introduction.
  • A. A. Long, Hellenistic Philosophy, University of California Press, 1986. Contexte philosophique hellénistique dont Cicéron est le grand passeur.
  • Pierre Grimal, Le Bonheur dans l'Antiquité, Fayard, 1995.

Œuvres de Cicéron : par où commencer

  • De officiis (Sur les devoirs), livre I : sur les quatre vertus cardinales. Court, accessible, fondamental.
  • De senectute (Sur la vieillesse) : court (40 pages environ), accessible, touchant. Belle première lecture.
  • De amicitia (Sur l'amitié) : aussi court, lumineux. À lire en parallèle de Montaigne, De l'amitié.
  • Tusculanes (Tusculanae disputationes), livres I-II : sur la peur de la mort et la douleur. Texte d'une grande humanité.
  • Songe de Scipion (extrait du livre VI du De re publica) : court, métaphysique et cosmologique.
  • Catilinaires : pour découvrir l'orateur. La première est la plus célèbre.
  • Lettres choisies : excellent moyen d'approcher Cicéron intime. L'édition Belles Lettres ou Garnier-Flammarion propose des choix accessibles.

Sur le contexte

  • Paul Veyne, Le Pain et le cirque, Seuil, 1976. Pour comprendre les structures de la cité antique.
  • Christian Meier, César, Seuil, 1989. Pour le contexte de la fin de la République, avec Cicéron en arrière-plan.

Éditions et traductions françaises

  • Collection Budé (Les Belles Lettres) : édition bilingue critique de référence, tous les ouvrages de Cicéron. Pour les latinistes ou ceux qui souhaitent l'accès au texte original.
  • GF-Flammarion et Folio classique : traductions courantes des œuvres principales (De officiis sous le titre Les Devoirs, Tusculanes, De senectute, De amicitia).
  • Pléiade : volumes consacrés aux Œuvres philosophiques (1971) et aux Discours (1989, 1999). Édition luxueuse mais commode pour avoir un large panorama dans la main.

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Cicero » par Walter Nicgorski, plato.stanford.edu.
  • Le site The Latin Library propose tous les textes latins de Cicéron en ligne gratuitement.
  • Plusieurs émissions de France Culture (Les Chemins de la philosophie) lui ont consacré des séries accessibles.

Cicéron est l'un des auteurs antiques les plus accessibles. Sa prose, dans les bonnes traductions, est claire et vivante. Ses textes sur l'amitié, la vieillesse, les devoirs, peuvent parler aujourd'hui à un lecteur qui découvre la philosophie. Commencer par les courts dialogues (De senectute, De amicitia) avant d'aborder les ouvrages plus ambitieux est une stratégie qui réussit presque toujours.

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