John Dewey

20 octobre 1859 - 1er juin 1952 🇺🇸 américaine 14 min de lecture

Connaître n'est pas regarder le monde du dehors mais agir sur une situation qui résiste : de cette thèse, Dewey a tiré une logique de l'enquête, une morale expérimentale et une conception de la démocratie comme manière de vivre.

Biographie

John Dewey naît à Burlington, dans le Vermont, le 20 octobre 1859, l'année où paraît L'Origine des espèces. La coïncidence a un sens pour qui lit son œuvre : Darwin y est partout, non comme une autorité mais comme une manière de penser les êtres vivants dans leur milieu.

Il fait sa thèse à l'université Johns Hopkins, où il est d'abord gagné à l'idéalisme hégélien. Hegel lui laissera durablement le refus des dualismes tranchés, même après qu'il aura quitté le système.

Il enseigne au Michigan puis au Minnesota, et prend en 1894 la direction du département de philosophie de l'université de Chicago, où il fonde une école expérimentale pour éprouver ses idées sur l'éducation. La rencontre de la biologie darwinienne et des travaux de William James le conduit à abandonner l'idéalisme au profit de ce qu'il appellera l'instrumentalisme.

En 1904 il rejoint l'université Columbia, à New York, où il enseignera jusqu'à sa retraite en 1930. Les trente années qui suivent sont celles d'une activité publique considérable. Dewey intervient sur l'école, sur la guerre, sur les syndicats, sur les libertés civiles. Il cofonde l'association des professeurs d'université, participe à la fondation de l'union américaine pour les libertés civiles, voyage en Chine, au Japon, en Turquie, au Mexique et en Union soviétique, et préside en 1937 la commission d'enquête sur les accusations portées contre Trotski lors des procès de Moscou.

Son influence publique aux États-Unis a peu d'équivalents pour un philosophe : il écrivait dans les journaux, on le consultait sur les programmes scolaires et plusieurs générations d'enseignants ont été formées dans ses idées, parfois réduites à des slogans qu'il n'approuvait pas.

Il meurt à New York le 1er juin 1952, à quatre-vingt-douze ans, après avoir publié pendant soixante-cinq ans.

Son œuvre compte une quarantaine de volumes et touche à presque tout : logique, psychologie, éducation, esthétique, politique, morale et métaphysique. Cette ampleur est l'une des raisons pour lesquelles il est souvent cité en bloc et peu lu dans le détail.

Pensée principale

Un organisme dans un milieu

Dewey part d'un vivant aux prises avec son environnement, plutôt que d'un sujet connaissant ou d'un monde donné. L'expérience devient alors une transaction, un échange où l'organisme agit sur son milieu et en subit les retours, et non le théâtre intérieur où des impressions défileraient.

Dewey distingue dans cette expérience ce qui est éprouvé et ce qui est connu. La plus grande part de ce que nous vivons est subie sans être pensée, et le savoir n'intervient que lorsque quelque chose cloche. Son article de 1896 sur l'arc réflexe est le premier état de cette thèse : découper le comportement en stimulus puis réponse revient à couper en deux un processus continu.

Connaître, ce n'est pas regarder

De là sa critique la plus connue, celle de ce qu'il appelle la théorie spectatrice de la connaissance. La tradition philosophique a traité le connaître comme un regard porté de l'extérieur sur un réel déjà constitué, et elle a cherché la certitude qui mettrait ce regard à l'abri du doute. Dewey juge cette quête mal posée : le connaître est une activité qui transforme la situation où il s'exerce, et un savoir se juge à ce qu'il permet de faire ensuite.

La vérité se reformule en conséquence. Une proposition vaut dans la mesure où elle se révèle une ressource fiable pour l'enquête suivante, et elle reste révisable. Dewey a préféré parler d'assertabilité garantie, pour marquer qu'il s'agit d'un statut acquis dans une pratique et non d'une correspondance établie une fois pour toutes.

L'enquête, et son patron

Le mot central de son vocabulaire est l'enquête, et il en décrit le déroulement typique. Une situation devient indéterminée : quelque chose résiste, inquiète, ne va pas. L'enquête commence par transformer ce malaise en problème formulable. Elle construit ensuite une hypothèse, en déduit ce qui devrait s'ensuivre et met cette conséquence à l'épreuve. Si l'épreuve réussit, la situation est redevenue déterminée.

Dewey insiste sur deux points. Ce patron décrit une enquête réussie et non une procédure à suivre pas à pas. Et il vaut pour la science comme pour la délibération morale ou politique : il n'y a pas deux logiques, une pour les faits et une pour les valeurs.

Une morale expérimentale

L'éthique de Dewey refuse de chercher des valeurs ultimes dont le reste se déduirait. Ce qu'elle cherche est une méthode intelligente pour les situations nouvelles, celles où les règles reçues ne disent pas quoi faire. La délibération y prend la forme de ce qu'il nomme une répétition dramatique : on imagine les conduites possibles et l'on éprouve en imagination ce qu'elles donneraient.

Une seule valeur approche chez lui du statut de fin dernière, la croissance, c'est-à-dire la capacité d'une expérience à en rendre d'autres possibles.

La démocratie comme manière de vivre

Le pragmatisme de Dewey débouche sur une politique. La démocratie n'est pas d'abord un régime ni une procédure de vote : c'est un mode de vie associée, où les décisions se prennent par enquête commune et où chacun peut contribuer à la définition des problèmes. Cela suppose une population formée, et c'est pourquoi l'éducation occupe chez lui la place qu'elle occupe : il tient la philosophie pour la théorie générale de l'éducation.

L'art relève du même mouvement. L'Art comme expérience soutient que l'œuvre ne constitue pas un domaine séparé mais le point où une expérience ordinaire atteint sa plénitude, et il reproche aux musées d'avoir coupé l'art de la vie dont il sort.

Œuvres majeures

Le concept d'arc réflexe en psychologie (1896)

Un article bref, et l'un des actes de naissance de sa philosophie. Dewey y montre que découper le comportement en un stimulus puis une réponse défait artificiellement un processus continu : ce qui est stimulus à un moment est déjà le résultat d'une activité en cours. L'argument vaut contre la psychologie de son temps, et il contient en germe la critique de tous les dualismes qu'il mènera ensuite.

Démocratie et éducation (1916)

Son livre le plus lu, et celui qui a eu le plus d'effets pratiques. Dewey y soutient que l'école ne prépare pas à la vie, elle en est une forme : on y apprend en faisant, en rencontrant des problèmes réels et en les résolvant avec d'autres. La démocratie y est définie comme un mode de vie associée, et l'éducation comme sa condition. C'est aussi dans ce livre qu'il écrit que la philosophie est la théorie générale de l'éducation.

La Quête de certitude (1929)

Les conférences Gifford, où il expose la critique de la théorie spectatrice de la connaissance. La philosophie aurait cherché, depuis les Grecs, un savoir à l'abri du changement, et aurait pour cela dévalué la pratique et le contingent. Dewey y oppose une conception du connaître comme activité qui transforme son objet, et il en tire une réévaluation de l'action et de la technique.

Expérience et nature (1925)

Son ouvrage de métaphysique, le plus difficile et le plus discuté. Dewey y traite de ce que doit être la nature pour qu'une expérience comme la nôtre y soit possible, et il refuse de séparer les qualités éprouvées des relations que la science établit. Le livre a fait l'objet des controverses les plus vives parmi ses interprètes, certains lui reprochant d'avoir fait de la métaphysique après l'avoir déclarée vaine.

L'Art comme expérience (1934)

Dewey y soutient que l'œuvre d'art n'est pas d'une autre nature que l'expérience ordinaire : elle en est le moment où elle s'achève et se tient ensemble. D'où sa critique des institutions qui isolent l'art de la vie, et son attention aux arts appliqués et aux pratiques populaires. Le livre compte dans l'esthétique du vingtième siècle et il a été relu par les théoriciens de l'art contemporain.

Logique. Théorie de l'enquête (1938)

La somme de sa théorie de l'enquête, écrite à soixante-dix-neuf ans. Dewey y expose le patron de l'enquête, la formation des problèmes, le statut des propositions et des jugements, puis il y défend l'unité de méthode entre les sciences de la nature et les questions pratiques. C'est le texte de référence pour qui veut la doctrine et non ses applications.

Postérité et influence

L'éducation, pour le meilleur et pour le reste

Aucun philosophe n'a autant marqué l'école moderne. L'apprentissage par projets, l'attention portée à l'activité de l'élève, l'idée que la classe est une communauté d'enquête viennent de lui et se retrouvent dans les systèmes éducatifs de nombreux pays.

Cette postérité est aussi sa principale déformation. Dewey a passé des années à démentir les pédagogies qui se réclamaient de lui pour supprimer tout contenu et toute direction : il tenait que l'élève doit rencontrer de vrais problèmes, ce qui suppose un maître qui les organise et une matière qui résiste. Les querelles sur les méthodes actives le citent encore, souvent sans l'avoir lu.

Le pragmatisme, éclipse et retour

Après sa mort, la philosophie analytique dominante aux États-Unis a tenu le pragmatisme pour une étape dépassée. Richard Rorty l'a remis en circulation dans les années 1970, en faisant de Dewey, avec Wittgenstein et Heidegger, l'un des trois auteurs qui auraient mis fin à la philosophie comme théorie de la connaissance. Hilary Putnam, Richard Bernstein et Robert Brandom ont prolongé ce retour par des voies différentes.

En Europe

Jürgen Habermas retrouve chez lui l'idée d'une démocratie fondée sur la discussion et l'enquête commune, et la théorie critique l'a lu comme un allié sur ce point. En France, la réception a été tardive : Dewey était connu comme pédagogue bien avant d'être traduit comme philosophe, et c'est à partir des années 1990, avec les traductions de Logique, de L'Art comme expérience et du Public et ses problèmes, qu'il est entré dans la discussion. Les travaux français sur l'enquête, sur les publics et sur le pragmatisme en sociologie s'y réfèrent aujourd'hui couramment.

Les sciences sociales et l'action publique

Sa conception du public comme ce qui se constitue autour d'un problème a nourri la sociologie des problèmes publics et les études sur les controverses. Les recherches sur la participation, sur les dispositifs délibératifs et sur l'expertise profane lui empruntent son argument central : ceux qui subissent les conséquences d'une décision détiennent une part du savoir nécessaire pour la prendre.

Une place singulière

Dewey occupe une position inhabituelle dans l'histoire de la philosophie : immensément influent hors de la discipline, longtemps marginal à l'intérieur. Le volume de son œuvre, l'absence de formule frappante et son refus des oppositions nettes y sont pour quelque chose. On le cite souvent par ses slogans, et il se prête mal au résumé.

Controverses et débats

Devait-il faire de la métaphysique ?

C'est la querelle la plus vive entre ses interprètes. Expérience et nature propose une doctrine générale de ce qu'est la nature, alors que Dewey avait passé sa vie à récuser les questions traditionnelles de la métaphysique. Richard Rorty et Charlene Seigfried y voient une rechute, et jugent que le meilleur Dewey est celui qui abandonne ces questions. D'autres, comme William Myers et Jim Garrison, tiennent cette métaphysique pour nécessaire : une philosophie de l'expérience doit bien dire à quelles conditions l'expérience est possible.

Deux Dewey inconciliables ?

Richard Bernstein a soutenu que son œuvre porte deux inspirations qui ne se rejoignent pas, l'une métaphysique et l'autre descriptive ou phénoménologique. La thèse a l'avantage d'expliquer les tensions que les lecteurs rencontrent, et l'inconvénient de renoncer à l'unité qu'il revendiquait. Elle reste discutée, de même que la cohérence de la distinction entre qualités et relations dans Expérience et nature.

Le mot « expérience » est-il tenable ?

Rorty a reproché à Dewey de s'accrocher à ce terme, hérité de l'empirisme qu'il voulait quitter, et de l'étirer jusqu'à ce qu'il désigne tout et rien. Les défenseurs de Dewey répondent que le mot y change de sens, puisqu'il nomme une transaction et non un contenu mental, et qu'abandonner le mot ferait perdre ce que ce déplacement a gagné.

La vérité réduite à l'utilité ?

L'objection est aussi vieille que le pragmatisme, et Bertrand Russell l'a formulée avec le plus de mordant : si le vrai est ce qui réussit, une croyance consolante devient vraie. Dewey a répondu que l'épreuve dont il parle est celle de l'enquête contrôlée, non celle de la satisfaction personnelle, et il a préféré le terme d'assertabilité garantie pour éviter le malentendu. La question demeure de savoir si cette précision suffit, ou si une notion de vérité indépendante de l'enquête reste nécessaire.

Que valent les pédagogies qui l'invoquent ?

Dewey est tenu pour responsable de dérives qu'il a combattues. La question dépasse l'anecdote : une philosophie qui fait de l'activité de l'élève le ressort de l'apprentissage se prête-t-elle, par construction, à l'abandon des contenus ? Ses défenseurs soutiennent que non, et rappellent ses mises au point. Ses critiques répondent qu'un auteur se juge aussi à ce que ses idées deviennent quand d'autres les appliquent.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Démocratie et éducation est l'entrée la plus accessible, et les six premiers chapitres suffisent à donner la thèse. Prenez ensuite La Quête de certitude, qui expose la critique de la théorie spectatrice sans appareil technique. Logique. Théorie de l'enquête vient en troisième, pour la doctrine elle-même. Gardez Expérience et nature pour la fin : c'est son livre le plus difficile et le plus contesté.

Les textes

Les traductions françaises se sont multipliées depuis les années 1990. Logique. Théorie de l'enquête et Le Public et ses problèmes ont paru aux Presses universitaires de France, L'Art comme expérience chez Gallimard dans la collection Folio essais, Démocratie et éducation chez Armand Colin, Reconstruction en philosophie et Expérience et nature aux Éditions Gallimard et Folio. L'édition de référence est l'édition critique des Collected Works en trente-sept volumes, publiée par Southern Illinois University Press.

Pour aller plus loin

David Hildebrand, « John Dewey », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'état des débats entre ses interprètes et une bibliographie à jour.

Jean-Pierre Cometti, Qu'est-ce que le pragmatisme ?, Gallimard, pour situer Dewey dans le courant et dans sa réception française.

Joëlle Zask, Introduction à John Dewey, La Découverte, la synthèse francophone la plus accessible, par sa principale traductrice.

Richard Bernstein, John Dewey, pour la thèse des deux inspirations de son œuvre.

Gérard Deledalle, L'Idée d'expérience dans la philosophie de John Dewey, Presses universitaires de France, étude ancienne et toujours utile en français.

Si vous préparez un examen

Deux points portent l'essentiel. Le patron de l'enquête, qui va de la situation indéterminée au problème formulé, puis à l'hypothèse et à son épreuve, et qui vaut autant pour la morale que pour la science. Et la critique de la théorie spectatrice de la connaissance, avec sa conséquence sur la vérité, réinterprétée comme assertabilité garantie. Évitez de réduire le pragmatisme à l'idée que le vrai est l'utile : c'est le contresens que Dewey a passé sa vie à démentir.

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