Fès
Capitale savante du Maghreb occidental, siège de la Qarawiyyine et des madrasas mérinides. Ibn Bâjja y meurt en 1139, Maïmonide s'y réfugie sous les Almohades, Ibn Khaldûn y sert les Mérinides avant d'y connaître la prison.
Une ville fondée deux fois
Fès naît à la charnière des VIIIe et IXe siècles, sur les deux rives de l'oued qui porte son nom. La tradition attribue la fondation à Idris Ier puis à son fils Idris II, qui installe la seconde rive au début du IXe siècle. Les deux quartiers reçoivent très tôt des populations venues d'ailleurs : des familles chassées de Kairouan sur une rive, des réfugiés andalous partis de Cordoue après une révolte réprimée sur l'autre. Les noms des deux quartiers, celui des Kairouanais et celui des Andalous, en gardent la trace.
Cette double origine détermine la physionomie intellectuelle de la ville. Fès est dès le départ un lieu de transit entre l'Orient, l'Ifriqiya et al-Andalus. Les livres, les maîtres et les doctrines y arrivent par les routes commerciales. La ville restera, jusqu'à l'époque moderne, l'une des plus importantes places de librairie du monde musulman occidental.
La Qarawiyyine
Vers 857, une femme venue de Kairouan, Fatima al-Fihriyya, finance la construction d'une mosquée dans le quartier de ses compatriotes. L'établissement, agrandi à plusieurs reprises, devient un centre d'enseignement considérable. On y enseigne d'abord les sciences religieuses, le droit malikite, la lecture du Coran, la grammaire et la tradition prophétique, puis progressivement l'arithmétique, l'astronomie et la médecine.
L'institution a servi de modèle à l'ensemble de l'enseignement supérieur marocain et elle fonctionne encore. On la présente souvent comme la plus ancienne université du monde encore en activité, formule qui a sa part de raison et sa part d'anachronisme : la Qarawiyyine est pendant des siècles une mosquée où des cercles se forment autour de maîtres, non une institution délivrant des grades au sens européen.
Le point qui importe ici est l'orientation de cet enseignement. Fès est une ville de juristes malikites, discipline dans laquelle elle excelle et qu'elle exporte dans tout l'Occident musulman. Le rapport de cette tradition à la philosophie grecque a longtemps été réservé, quand il n'a pas été hostile. C'est un milieu où l'on peut lire la logique comme instrument, étudier l'astronomie comme science utile, et se méfier de la métaphysique.
Ibn Bâjja, mort à Fès
Ibn Bâjja, que les Latins appelleront Avempace, est le premier grand philosophe d'al-Andalus. Vizir à Saragosse, puis contraint à l'exil par la reconquête chrétienne de la ville, il passe au Maghreb et finit sa vie au service des Almoravides. Il meurt à Fès en 1139. Une tradition ancienne, rapportée par plusieurs biographes, affirme qu'il fut empoisonné par des rivaux. Le fait n'est pas vérifiable, mais il dit quelque chose de la position d'un philosophe à la cour.
L'œuvre qu'il laisse, en particulier le Régime du solitaire, décrit la situation d'un homme qui pense dans une cité qui ne le comprend pas, et pour qui l'isolement n'est pas un choix mais une nécessité. On a souvent remarqué la correspondance entre cette thèse et la vie de son auteur. Sa mort à Fès, loin de Saragosse, dans une ville dont le milieu savant n'était pas le sien, en est l'illustration la plus directe.
Maïmonide caché
En 1148, les Almohades s'emparent du Maghreb et d'une partie d'al-Andalus. Leur doctrine, fondée sur une affirmation intransigeante de l'unicité divine, s'accompagne d'une politique nouvelle à l'égard des juifs et des chrétiens : la protection accordée aux gens du Livre est suspendue, et beaucoup se voient placés devant l'alternative de la conversion ou de l'exil. Les communautés juives d'al-Andalus et du Maghreb en sont durablement défaites.
C'est dans ce contexte que la famille de Maïmonide, partie de Cordoue, s'installe à Fès vers 1159. Le choix peut surprendre, puisque Fès est alors une capitale almohade. Il s'explique par la taille et l'ancienneté de la communauté juive de la ville, qui offre une possibilité de se fondre, et par la réputation de ses écoles. Maïmonide y reste jusqu'en 1165 environ, dans une situation précaire, probablement en pratiquant sa religion sans l'afficher.
Deux éléments de son œuvre se rattachent à cette période. Il travaille à son grand commentaire de la Mishna, entrepris en Espagne et achevé plus tard en Égypte. Et il écrit une épître consacrée à la question que la persécution posait à des milliers de personnes : que vaut une conversion arrachée par la force, et celui qui a prononcé la formule exigée est-il encore juif ? Sa réponse, qui refuse de condamner les convertis contraints et leur enjoint de partir dès qu'ils le peuvent, est l'un des textes les plus souvent cités de sa production de jeunesse.
La famille quitte Fès pour la Terre sainte puis pour l'Égypte. Maïmonide ne reviendra pas au Maghreb.
La capitale des Mérinides
Au XIIIe siècle, les Mérinides succèdent aux Almohades et font de Fès leur capitale. Ils fondent en 1276 une ville neuve à côté de l'ancienne, et ils dotent la cité d'un réseau de collèges, les madrasas, dont plusieurs subsistent. Ces établissements, qui logent et entretiennent les étudiants, transforment les conditions matérielles de l'étude : on ne dépend plus seulement de la générosité d'un maître ou d'une famille.
La période mérinide est le moment où Fès rayonne le plus loin. Les savants y viennent de Grenade, de Tlemcen, de Tunis et du Caire. C'est aussi à cette époque que la communauté juive se regroupe progressivement dans le quartier appelé mellah, situé près de la ville neuve. Les historiens discutent encore la date et les raisons exactes de ce transfert, souvent situé au XVe siècle : regroupement protecteur ou mise à l'écart, les deux lectures ont leurs partisans et les sources permettent mal de trancher.
Ibn Khaldûn à la cour et en prison
Ibn Khaldûn arrive à Fès au milieu des années 1350, appelé par le sultan mérinide. Il y occupe des fonctions de secrétaire et de conseiller, fréquente une cour où se croisent les lettrés de tout le Maghreb, et y acquiert l'expérience directe des mécanismes du pouvoir qui nourrira plus tard la Muqaddima. Il y fait aussi l'expérience de leur revers : compromis dans une intrigue, il passe environ deux ans en prison.
La théorie qu'il développera sur la formation et la décomposition des dynasties ne sort pas d'une méditation abstraite. Elle vient d'une observation prolongée des cours maghrébines, de leurs alliances tribales, de la rapidité avec laquelle un pouvoir s'y établit puis s'y défait. Fès, où il a servi plusieurs maîtres successifs, en est l'un des terrains d'observation principaux.
Un carrefour plus qu'un foyer
D'autres figures traversent la ville. Le mystique andalou Ibn Arabî y séjourne à la fin du XIIe siècle et y situe certaines de ses expériences spirituelles. Le géographe et diplomate connu en Europe sous le nom de Léon l'Africain y grandit et y est formé avant d'être capturé et conduit à Rome, où il écrira sa description de l'Afrique. Les confréries soufies y installent très tôt des zaouïas qui deviendront, à l'époque moderne, des centres d'enseignement concurrents de la Qarawiyyine.
Fès illustre ainsi un type de lieu que l'histoire de la philosophie néglige souvent : non pas le foyer où une doctrine se forme, mais le carrefour où des traditions se croisent, se contrôlent et parfois s'empêchent. Le philosophe andalou qui y meurt, le juriste juif qui s'y dissimule et l'historien tunisien qui y est incarcéré n'y ont pas fondé d'école. Ils y ont rencontré les conditions concrètes dans lesquelles on pense, et la plupart de leurs œuvres portent la marque de cette rencontre.