Catherine Larrère
Philosophe française, Catherine Larrère a introduit l'éthique environnementale en France et cherche à penser la protection de la nature sans l'opposer à la technique ni céder au catastrophisme.
Biographie
Catherine Larrère naît le 24 août 1944 à La Rochelle, sous le nom de Catherine Delafosse. Élève de l'École normale supérieure de jeunes filles à partir de 1964, elle obtient l'agrégation de philosophie en 1968, s'engageant ainsi dans une longue carrière universitaire consacrée à la philosophie morale et politique.
Des Lumières à l'économie
Ses premiers travaux la portent vers le XVIIIe siècle. Elle soutient en 1988 une thèse de doctorat qui donnera lieu à un ouvrage remarqué sur la naissance de la pensée économique, du droit naturel à la physiocratie. Spécialiste reconnue de la philosophie des Lumières, elle consacre notamment plusieurs études à Montesquieu, dont elle explore la pensée juridique et politique. Rien, à ce stade, ne la destinait particulièrement aux questions écologiques.
Le tournant environnemental
C'est au début des années 1990 que sa trajectoire prend un tour décisif. En rencontrant le philosophe américain John Baird Callicott, l'un des grands représentants de l'éthique environnementale d'expression anglaise, Catherine Larrère découvre un champ de réflexion alors presque inconnu en France. Elle entreprend dès lors de l'introduire et de le faire connaître, par de nombreux articles et par des ouvrages qui feront date. Ce déplacement ne rompt pas avec ses recherches antérieures : sa formation en philosophie morale et politique nourrit sa manière d'aborder la crise écologique.
Une œuvre à deux voix
Une part importante de son travail sur l'écologie s'écrit à quatre mains, avec son mari Raphaël Larrère, agronome et sociologue. Cette collaboration, rare entre une philosophe et un praticien des sciences de la nature, donne à leur œuvre commune une attention particulière aux réalités concrètes de la protection de la nature et des techniques. Ensemble, ils publient plusieurs livres majeurs, de "Du bon usage de la nature" en 1997 jusqu'à leurs réflexions récentes sur le catastrophisme.
La reconnaissance
Professeure à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, aujourd'hui émérite, Catherine Larrère est considérée comme l'une des grandes références françaises en éthique de l'environnement. Elle est régulièrement sollicitée dans les débats publics sur l'écologie, la protection de la nature et les risques technologiques. Son travail continue d'inspirer de nombreux chercheurs et militants.
Pensée principale
La pensée de Catherine Larrère se situe au croisement de la philosophie morale et politique et des questions écologiques. Son apport majeur est d'avoir introduit en France l'éthique environnementale, une réflexion née dans le monde anglophone, qui interroge la valeur que nous accordons à la nature et les devoirs que nous pourrions avoir envers elle.
Qu'est-ce que l'éthique environnementale ?
L'éthique environnementale pose une question simple mais redoutable : la nature a-t-elle une valeur en elle-même ou seulement pour l'usage que les humains en font ? À cette interrogation, les philosophes répondent de manières opposées. Les uns, dits anthropocentristes, estiment que seule compte l'utilité de la nature pour l'homme. Les autres reconnaissent une valeur propre aux êtres vivants, voire aux écosystèmes, indépendamment de leur intérêt pour nous. Catherine Larrère a présenté ces débats au public français, en refusant de les trancher de manière dogmatique et en défendant l'idée d'un pluralisme des éthiques de l'environnement.
Protéger la nature sans l'opposer à la technique
L'une des thèses centrales de son œuvre, développée avec Raphaël Larrère, consiste à refuser une opposition trop simple entre la nature et la technique. Protéger la nature ne signifie pas, selon elle, la sanctuariser en la mettant à l'écart de toute intervention humaine. Elle plaide au contraire pour un bon usage de la nature, qui tienne compte des savoirs scientifiques et des pratiques concrètes, comme celles des agriculteurs ou des gestionnaires de milieux. Il s'agit moins de préserver une nature intacte que d'inventer de justes manières d'agir avec elle.
La fin des grands partages
Catherine Larrère souligne que la crise écologique remet en cause les oppositions sur lesquelles nous avions l'habitude de penser : entre la nature et la culture, entre le naturel et l'artificiel, entre le sauvage et le domestique. Le changement climatique, par exemple, brouille la frontière entre une histoire de la nature et une histoire des sociétés humaines. Reconnaître cet effacement ne conduit pas pour autant à célébrer l'artifice généralisé. Il invite plutôt à repenser nos relations avec le vivant, sur des bases nouvelles.
Agir sans céder au catastrophisme
Un dernier trait marque sa pensée récente : la critique du catastrophisme. Dans un essai au titre éloquent, "Le Pire n'est pas certain", Catherine et Raphaël Larrère mettent en garde contre un discours qui, en annonçant l'effondrement inévitable, risque de décourager l'action au lieu de la susciter. Sans nier la gravité de la situation, ils invitent à préserver la possibilité d'agir et à ne pas confondre la lucidité avec le désespoir. Cette position s'accompagne d'une attention aux dimensions sociales de l'écologie, notamment à la justice environnementale, qui rappelle que les dégâts de la crise frappent les plus vulnérables de manière inégale. Catherine Larrère s'est également intéressée à l'écoféminisme et aux rapprochements entre l'éthique du care et le souci de l'environnement.
Œuvres majeures
L'Invention de l'économie au XVIIIe siècle. Du droit naturel à la physiocratie (1992)
Issu de sa thèse, ce livre appartient à la première période de l'œuvre de Catherine Larrère, consacrée à la philosophie des Lumières. Elle y retrace la manière dont s'est constituée, au XVIIIe siècle, une pensée économique autonome, à partir des théories du droit naturel. L'ouvrage témoigne de sa formation d'historienne de la philosophie morale et politique, un socle qui nourrira plus tard son approche des questions écologiques.
Les Philosophies de l'environnement (1997)
Ce court ouvrage de synthèse a joué un rôle important dans la diffusion de l'éthique environnementale en France. Catherine Larrère y présente de façon claire les grands courants de cette réflexion (encore mal connue du public francophone) et les débats qui les opposent, notamment autour de la valeur de la nature. C'est une porte d'entrée précieuse pour découvrir ce champ philosophique.
Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l'environnement (1997)
Coécrit avec Raphaël Larrère, ce livre est sans doute le plus influent du couple. Il y défend une protection de la nature qui ne l'oppose pas à la technique, mais tienne compte des sciences et des pratiques concrètes. Refusant aussi bien la sanctuarisation que l'exploitation sans limites, l'ouvrage propose de penser un usage raisonné et responsable de la nature. Il est devenu une référence de la philosophie de l'environnement en langue française.
Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique (2015)
Toujours en collaboration avec Raphaël Larrère, cet ouvrage reprend et approfondit leurs analyses à la lumière de l'aggravation de la crise écologique. Les auteurs y passent en revue les grandes notions du débat contemporain, de la naturalité à la biodiversité, en passant par l'anthropocène. Dans un langage clair, ils montrent comment les oppositions héritées ne suffisent plus et invitent à repenser nos rapports au vivant.
Le Pire n'est pas certain. Essai sur l'aveuglement catastrophiste (2020)
Dans cet essai, Catherine et Raphaël Larrère prennent leurs distances avec un certain discours de l'effondrement. Ils y montrent comment l'annonce du pire peut paralyser l'action plutôt que la stimuler. Sans minimiser la gravité de la situation écologique, ils plaident pour une lucidité qui préserve la possibilité d'agir et refuse de céder au fatalisme.
Postérité et influence
L'influence de Catherine Larrère sur la pensée écologique francophone est majeure. En introduisant l'éthique environnementale en France, elle a ouvert un champ de réflexion qui a depuis largement essaimé et formé plusieurs générations de chercheurs.
Une passeuse d'idées
Le premier rôle de Catherine Larrère a été celui d'une passeuse. En faisant connaître les travaux de philosophes anglophones comme John Baird Callicott, elle a rendu accessibles au public francophone des débats jusque-là ignorés, sur la valeur de la nature ou sur les droits des générations futures. Elle a ainsi contribué à faire exister, en France, une véritable philosophie de l'environnement, à la fois rigoureuse et attentive aux enjeux concrets.
Une pensée qui a fait école
Les analyses de Catherine Larrère ont durablement marqué la réflexion écologique en langue française. Sa manière de refuser les oppositions trop tranchées, entre la nature et la technique ou entre la protection et l'usage, se retrouve chez de nombreux penseurs contemporains du vivant. Sa critique du catastrophisme nourrit également les discussions actuelles sur la meilleure façon de mobiliser sans décourager. Toute une génération de philosophes de l'écologie, en France, travaille aujourd'hui dans un espace intellectuel qu'elle a contribué à ouvrir.
Un engagement dans le débat public
Fidèle à sa conviction que la philosophie doit éclairer l'action, Catherine Larrère participe activement au débat public. Elle intervient sur les questions de protection de la nature, de risques technologiques et de justice environnementale. Elle prend aussi part aux discussions de l'écologie politique. Son intérêt pour l'écoféminisme et pour l'éthique du care témoigne aussi de sa volonté de relier les questions écologiques aux questions sociales. Par cette présence, elle incarne une figure de philosophe engagée, soucieuse de mettre la réflexion au service des grands défis de son temps.
Controverses et débats
L'œuvre de Catherine Larrère s'inscrit dans des débats vifs, qui traversent la philosophie de l'environnement.
Une branche de la philosophie ou de l'écologie politique ?
Une première discussion, dont Catherine Larrère est bien consciente, porte sur le statut même de l'éthique environnementale. Faut-il y voir une simple branche de la philosophie morale (appliquée à un nouvel objet) ou une pensée plus proche de l'écologie politique, engagée dans la transformation de la société ? Cette question disciplinaire n'est pas seulement théorique : elle engage la manière dont on conçoit le rôle du philosophe face à la crise écologique. Catherine Larrère assume une position ouverte, refusant d'enfermer la réflexion dans une seule case.
Anthropocentrisme ou écocentrisme ?
Un deuxième débat, au cœur de l'éthique environnementale, oppose ceux qui n'accordent de valeur qu'à l'humain et ceux qui reconnaissent une valeur propre à la nature. Plutôt que de trancher, Catherine Larrère défend un pluralisme, en soutenant que ces différentes approches peuvent être utiles selon les situations. Cette position mesurée lui vaut parfois le reproche, de la part des tenants d'une écologie plus radicale, de ne pas prendre assez nettement parti.
Le débat sur le catastrophisme
Une controverse plus récente concerne sa critique du catastrophisme. En mettant en garde contre l'annonce de l'effondrement, Catherine et Raphaël Larrère se sont attiré l'objection selon laquelle ils sous-estimeraient la gravité et l'urgence de la crise. Leurs défenseurs répondent qu'ils ne nient nullement cette gravité, mais cherchent à préserver la capacité d'agir. Ce débat, sur la juste manière de dire la vérité écologique sans décourager, reste très actuel.
Pour aller plus loin
Lire Catherine Larrère
Pour découvrir sa pensée, "Les Philosophies de l'environnement" (PUF, 1997) offre une introduction claire et concise aux grands débats de l'éthique environnementale. On pourra ensuite lire son livre le plus influent, "Du bon usage de la nature" (avec Raphaël Larrère, 1997), puis "Penser et agir avec la nature" (2015), qui en actualise les analyses. Pour saisir sa position sur l'écologie contemporaine, "Le Pire n'est pas certain" (2020) est particulièrement éclairant.
Autour de son œuvre
Pour situer sa pensée, on pourra remonter aux sources anglophones de l'éthique environnementale qu'elle a contribué à faire connaître, notamment l'éthique de la terre d'Aldo Leopold et les travaux de John Baird Callicott. Du côté de la philosophie de la responsabilité face au vivant, l'œuvre de Hans Jonas constitue un jalon important. Parmi les penseurs français qui prolongent ce champ, on pourra lire Philippe Descola et Baptiste Morizot.
Écouter et voir
Catherine Larrère intervient fréquemment dans les médias et lors de conférences, dont beaucoup sont disponibles en ligne. Ces échanges, souvent d'une grande clarté pédagogique, permettent d'entendre sa manière d'articuler les questions philosophiques et les enjeux concrets de l'écologie.