Abû Zayd 'Abd al-Rahmân ibn Muhammad ibn Khaldûn

1332 - 1406 🇹🇳 tunisienne 15 min de lecture

Difficulté : 3/5

Historien, juriste et homme d'État, Ibn Khaldûn a cherché dans la Muqaddima les lois qui font naître, durer puis tomber les États, et fondé pour cela une science nouvelle de la société humaine.

Biographie

Une famille andalouse à Tunis

'Abd al-Rahmân ibn Muhammad ibn Khaldûn naît à Tunis en 1332, dans une famille d'ascendance andalouse venue de Séville après la reconquête chrétienne de la ville. Ses ancêtres y avaient occupé des charges ; en Ifriqiya, la lignée a conservé son rang et ses relations de cour. Il reçoit la formation complète d'un lettré de son temps : Coran, droit malikite, grammaire, poésie, logique. L'épidémie de peste de 1348 lui enlève ses parents et plusieurs de ses maîtres, et interrompt brutalement ses études.

Une carrière de secrétaire et d'ambassadeur

Sa vie adulte est celle d'un haut fonctionnaire dans un Maghreb morcelé entre dynasties rivales. Il sert successivement les Hafsides de Tunis, les Mérinides de Fès, les Nasrides de Grenade, et change de camp à mesure que les pouvoirs se défont. En 1364, le souverain de Grenade l'envoie en ambassade auprès de Pierre Ier de Castille, à Séville, la ville de ses ancêtres. Il connaît aussi la prison, pour avoir soutenu le mauvais prétendant, et le recrutement de tribus pour le compte de l'un ou l'autre prince.

Cette expérience n'est pas un décor biographique. Ibn Khaldûn a vu de l'intérieur comment une dynastie s'installe, s'amollit et tombe, et comment une tribu du désert peut emporter un royaume. Sa théorie vient de là autant que de ses lectures.

La retraite de Qal'at Ibn Salâma

En 1375, lassé des cours, il se retire avec sa famille dans une forteresse isolée du Maghreb central, Qal'at Ibn Salâma. Il y reste environ quatre ans. C'est là qu'il écrit, selon son autobiographie en quelques mois seulement, la Muqaddima, l'introduction à une vaste histoire universelle qu'il projette. Il complétera et remaniera le texte jusqu'à la fin de sa vie, mais la conception d'ensemble est de ces années de retrait.

Le Caire

Il regagne Tunis pour consulter des bibliothèques, puis part en 1382 pour l'Égypte, qu'il ne quittera plus. Le Caire mamelouk le reçoit avec honneur : il y enseigne le droit et le hadith, il est nommé grand cadi malikite, charge qu'il perd et retrouve à plusieurs reprises, ses rigueurs ayant déplu. Une tragédie marque ces années : le navire qui amenait sa femme et ses filles pour le rejoindre fait naufrage au large d'Alexandrie.

En 1401, il accompagne le sultan mamelouk en Syrie et rencontre Tamerlan, qui campe devant Damas. L'entretien, qu'il rapporte lui-même, dura plusieurs jours : le conquérant l'interroge sur le Maghreb, et Ibn Khaldûn lui rédige une description des pays d'Occident. Il meurt au Caire en 1406 et y est enterré.

Pensée principale

Un historien qui se méfie des historiens

Ibn Khaldûn ne commence pas par une doctrine, il commence par un reproche. Les chroniqueurs, dit-il, recopient des récits sans se demander s'ils sont possibles. Ils acceptent qu'une armée ait compté des centaines de milliers d'hommes dans un pays qui ne pouvait pas les nourrir, ou qu'un pouvoir ait duré sans ressources. La critique du témoignage ne suffit pas : il faut une critique par la vraisemblance, et celle-ci exige de connaître les lois qui gouvernent la vie des sociétés.

De ce besoin naît son projet : une science qu'il appelle 'ilm al-'umrân, science du peuplement ou de la civilisation. Son objet n'est ni la cité juste ni la suite des règnes, c'est la manière dont les hommes, parce qu'ils ne peuvent subsister seuls, s'associent, et ce que cette association produit nécessairement. Ibn Khaldûn affirme que personne avant lui n'a traité ce sujet pour lui-même, et il est difficile de le contredire.

La solidarité de groupe

Le concept central est la 'asabiyya, qu'on traduit par esprit de corps, solidarité de groupe ou cohésion. Elle désigne la force de cohésion d'un ensemble humain : la disposition de ses membres à se défendre les uns les autres, à obéir à un chef et à mourir pour le groupe. Elle naît de la parenté réelle ou tenue pour telle, et elle se renforce de l'alliance et de la vie commune.

La 'asabiyya n'est pas une vertu, c'est une ressource. Elle est maximale là où les conditions sont rudes : chez les populations nomades ou montagnardes, que la dureté du milieu contraint à la cohésion et exerce au combat. C'est pourquoi, selon Ibn Khaldûn, les pouvoirs naissent presque toujours en marge des régions prospères. Le groupe le plus solidaire conquiert la ville, non le plus riche ni le plus savant.

Deux manières de vivre

Il oppose la badâwa, la vie rude des campagnes, des steppes et du désert, à la hadâra, la vie urbaine et policée. L'opposition n'est pas morale. La hadâra est supérieure : c'est elle qui produit les métiers, les sciences, l'écriture, l'architecture et tout ce qui mérite le nom de civilisation. Mais elle a un coût. Le confort dissout la cohésion qui avait rendu la conquête possible, les besoins se multiplient, le pouvoir doit payer des mercenaires parce que ses propres hommes ne se battent plus, et l'impôt monte pour financer ce qu'il a cessé de pouvoir obtenir gratuitement.

Le cycle

De là son modèle le plus commenté. Une dynastie, écrit-il, ne dépasse pas trois générations, soit environ cent vingt ans. La première conquiert et conserve les mœurs rudes qui lui ont donné la victoire. La deuxième, née dans le pouvoir, en garde le souvenir et l'imite. La troisième n'a plus connu que le luxe, confond l'autorité avec ses insignes et perd la force qui la soutenait. Un groupe neuf, plus solidaire, prend alors la place. Puis le cycle reprend.

Il faut lire ce schéma pour ce qu'il est : un modèle, et non une prédiction. Ibn Khaldûn multiplie les exceptions, discute les cas où une dynastie se régénère, et traite les chiffres comme des ordres de grandeur. Ce qui l'intéresse n'est pas la périodicité mais le mécanisme : le pouvoir se détruit par ce qui fait sa réussite.

L'économie et le travail

Une part considérable de la Muqaddima est consacrée à ce que nous appellerions économie. Ibn Khaldûn soutient que la valeur des biens vient du travail humain qui s'y est incorporé, que la division du travail explique l'écart de richesse entre ville et campagne, et que les marchés dépendent de la demande que la ville concentre. Il décrit l'effet de l'impôt avec une netteté remarquable : les dynasties jeunes prélèvent peu et encaissent beaucoup, parce que l'activité prospère ; les dynasties vieillissantes augmentent les taux, découragent la production et voient leurs recettes diminuer. Ce passage a été abondamment cité au XXe siècle, parfois avec des intentions qui ne sont pas les siennes.

Ce qu'il refuse

Ibn Khaldûn n'est pas un philosophe au sens de la falsafa, et il le dit. La Muqaddima contient un développement explicite contre la prétention des philosophes à atteindre par la raison seule les réalités premières, aux côtés de réfutations de l'astrologie et de l'alchimie. Son argument n'est pas religieux d'abord, il est épistémologique : la métaphysique applique à ce qui est hors d'expérience des procédés qui ne valent que dans l'expérience.

Cela ne le place pas hors de la philosophie, cela y déplace sa position. Il récuse une métaphysique et fonde en échange une science des faits humains, avec ses principes, ses causes et ses critères de vraisemblance. Lire son refus comme un rejet de la pensée rationnelle serait un contresens : c'est un déplacement de son domaine.

Œuvres majeures

Le Livre des exemples (Kitâb al-'Ibar)

L'œuvre maîtresse, dont tout le reste dépend : une histoire universelle, qui traite des Arabes, des Persans, des Berbères et des dynasties du Maghreb. Les volumes consacrés à l'Afrique du Nord restent une source de première main, parce qu'Ibn Khaldûn y utilise des archives, des témoignages recueillis sur place et sa propre expérience des cours. Longtemps éclipsés par l'introduction, ils sont aujourd'hui relus pour eux-mêmes, et l'on y vérifie, ou non, la validité de ses propres modèles.

La Muqaddima

L'introduction du Livre des exemples, devenue un livre autonome. Elle expose la méthode critique, le projet d'une science de la civilisation, la théorie de la 'asabiyya, l'opposition de la vie rude et de la vie urbaine, le cycle des dynasties, puis des développements très étendus sur les métiers, les sciences, la langue, l'enseignement et l'économie. Sa composition est moins systématique que ne le suggèrent les résumés : Ibn Khaldûn digresse, revient, complète au fil des années. C'est le texte par lequel il faut entrer dans son œuvre, en acceptant de ne pas tout lire d'affilée.

L'Autobiographie (al-Ta'rîf)

Un récit de sa propre vie, placé à la fin du Livre des exemples et complété jusqu'à ses dernières années. On y trouve sa formation, ses charges, ses disgrâces, la liste de ses maîtres, et le récit détaillé de son entretien avec Tamerlan devant Damas. C'est un document rare pour le monde musulman médiéval, où l'écriture de soi est peu pratiquée, et une source précieuse pour comprendre comment un théoricien du pouvoir a vécu le pouvoir.

Les écrits de jeunesse et les résumés

Ibn Khaldûn a laissé des travaux plus scolaires, notamment un résumé commenté de textes d'Averroès et un traité de logique, ainsi qu'un écrit sur le soufisme. Ces textes sont peu lus, mais ils importent pour une raison précise : ils montrent qu'il connaissait de l'intérieur la falsafa et la mystique qu'il critique dans la Muqaddima. Sa réfutation n'est pas celle d'un étranger aux doctrines qu'il écarte.

Postérité et influence

Une postérité d'abord ottomane

Ibn Khaldûn n'a pas été oublié entre le XVe et le XIXe siècle, contrairement à ce que l'on lit parfois : il a été lu dans l'Empire ottoman, où des historiens et des hommes d'État se sont servis de son schéma cyclique pour penser l'état de leur propre empire. La Muqaddima y a été traduite en turc. Cette réception est à la fois précoce et instrumentale : on y cherchait un diagnostic utilisable plutôt qu'une théorie à discuter.

La découverte européenne

L'Europe savante le découvre au début du XIXe siècle, par les extraits et les travaux des orientalistes français, puis par la traduction française des Prolégomènes due à William Mac Guckin de Slane, dans les années 1860. Le texte arrive à un moment propice : la sociologie se constitue, l'histoire se veut science, et l'on cherche des précédents. Ibn Khaldûn est aussitôt annexé. Le sociologue Ludwig Gumplowicz en fait un précurseur, et la formule du père de la sociologie commence sa longue carrière.

Au XXe siècle, les lectures se diversifient. Taha Hussein lui consacre sa thèse de doctorat. Yves Lacoste en propose une lecture d'économie politique attentive aux structures du Maghreb médiéval. Ernest Gellner s'appuie sur lui pour sa théorie des sociétés segmentaires et de l'État musulman traditionnel. Du côté des traductions françaises, celle de Vincent Monteil puis l'édition d'Abdesselam Cheddadi ont rendu l'œuvre, et pas seulement son introduction, accessible au lecteur francophone.

Dans la pensée arabe contemporaine

Sa place y est considérable, et disputée. Mohammed Abed al-Jabri et Mohammed Arkoun l'ont tous deux pris comme pièce centrale d'une relecture critique de la raison arabe : l'un pour y voir une rationalité démonstrative appliquée à l'histoire, l'autre pour interroger ce qu'elle doit au contexte juridique et religieux dans lequel elle s'est formée. Pour des courants plus apologétiques, il sert de preuve que la civilisation arabo-musulmane avait produit la sociologie avant l'Europe, ce qui en fait plutôt un argument qu'un objet d'étude.

Un usage toujours vivant, et ses limites

Le schéma de la montée et du déclin par relâchement de la cohésion continue d'être mobilisé, en science politique, en relations internationales et dans les débats publics sur le déclin des sociétés. Il se prête malheureusement bien aux emplois les plus douteux, qui lui font dire que le confort amollit les peuples et que la vigueur est du côté des rudes. Ibn Khaldûn ne tient pas ce discours moral : la civilisation urbaine est pour lui ce qu'il y a de plus haut, et son déclin est un fait à expliquer, non une faute à dénoncer.

Controverses et débats

Fondateur de la sociologie, ou lecture rétrospective ?

C'est la controverse principale. La thèse du précurseur, née au XIXe siècle et longtemps dominante, s'appuie sur des arguments solides : objet propre, recherche de causes régulières, refus de l'explication par les intentions des grands hommes. Les lectures contextualistes, dont celle d'Aziz al-Azmeh, objectent que cette présentation détache les concepts de leur armature d'origine, qui est juridique, historiographique et religieuse, et qu'elle sélectionne dans la Muqaddima ce qui ressemble à la sociologie en laissant le reste. Le désaccord porte moins sur les faits que sur la manière de lire un auteur ancien.

Est-il un philosophe ?

Ibn Khaldûn a écrit contre la prétention des philosophes. Faut-il pour autant le ranger ailleurs ? Certains le classent parmi les historiens et les juristes, et tiennent son inclusion dans l'histoire de la philosophie pour une annexion. D'autres font valoir qu'une théorie de la connaissance historique, une doctrine des causes des faits humains et une anthropologie de l'association sont par elles-mêmes des positions philosophiques, quel que soit le nom que leur auteur leur donne. Philotopie le présente ici pour ce qu'il est, un historien et un juriste dont l'œuvre a une portée philosophique, sans en faire un métaphysicien.

La valeur du modèle cyclique

Les objections sont nombreuses. Le cycle a été établi sur l'observation d'un espace et d'une époque précis, le Maghreb des XIIIe et XIVe siècles, et sa généralisation est contestée. Les chiffres, trois générations, cent vingt ans, sont indicatifs et ont souvent été cités comme des lois. Enfin, l'historiographie récente du Maghreb médiéval ne confirme pas toujours la régularité qu'il décrit. Ses défenseurs répondent qu'un modèle vaut par sa fécondité plutôt que par son exactitude, et qu'il a ouvert des questions que personne ne posait.

Le soupçon de déterminisme

On lui a reproché un déterminisme du milieu, et certaines pages sur l'effet du climat sur les mœurs y prêtent. Les lecteurs les plus attentifs soulignent qu'il laisse une large place à la contingence, aux décisions des souverains et aux circonstances, et que sa notion de nécessité est celle d'une tendance et non d'une fatalité. Le débat reste ouvert, et il dépend en partie des passages que l'on privilégie dans un texte long, composé par strates et jamais entièrement unifié.

Pour aller plus loin

Lire Ibn Khaldûn

N'essayez pas de lire la Muqaddima d'un bout à l'autre comme un traité : sa composition ne s'y prête pas. Commencez par la préface et le premier livre, où se trouvent la critique des historiens et le projet d'une science de la civilisation, puis allez directement aux chapitres sur la 'asabiyya et sur le cycle des dynasties. Les développements sur les métiers, l'enseignement et l'économie se lisent ensuite séparément, et ils comptent parmi les plus vivants.

En français, l'édition d'Abdesselam Cheddadi et la traduction de Vincent Monteil donnent accès au texte ; la traduction ancienne de Mac Guckin de Slane garde son intérêt historique. L'Autobiographie se lit avec plaisir et éclaire la théorie.

Pour situer son projet

Lire al-Fârâbî fait apparaître par contraste ce qu'Ibn Khaldûn refuse : la cité parfaite comme objet de la pensée politique. Al-Ghazâlî éclaire sa défiance envers la métaphysique. Du côté de la postérité, Machiavel et Montesquieu se lisent utilement à côté de lui, non parce qu'ils l'auraient lu, mais parce qu'ils affrontent la même question : peut-on parler des pouvoirs comme on parle des choses naturelles ?

Travaux

Les articles de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et de l'Internet Encyclopedia of Philosophy consacrés à Ibn Khaldûn offrent un état des débats et une bibliographie. En français, les travaux d'Abdesselam Cheddadi sont le point d'entrée le plus sûr ; l'ouvrage d'Yves Lacoste donne une lecture d'économie politique datée mais stimulante, et celui d'Aziz al-Azmeh en anglais fait l'histoire des usages de son œuvre.

Une question à garder

Ibn Khaldûn soutient que ce qui fait la force d'un pouvoir est précisément ce qui le détruit. La thèse vaut-elle encore pour des sociétés qui ne sont plus organisées par la parenté ? La sociologie a changé d'objet depuis, mais la question de savoir ce qui tient un collectif ensemble, et ce que la prospérité fait à ce lien, n'a rien perdu de son actualité.

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