Abû Bakr Muhammad ibn Yahyâ ibn al-Sâ'igh, dit Avempace
Philosophe, médecin et vizir andalou, Ibn Bâjja soutient que le penseur isolé peut atteindre la perfection sans attendre que la cité se réforme.
Biographie
Un lettré de Saragosse
Abû Bakr Muhammad ibn Yahyâ ibn al-Sâ'igh naît à Saragosse vers 1085. Son nom de famille signifie le fils de l'orfèvre et renseigne sur le milieu artisan dont il est issu ; la postérité l'a retenu sous le surnom d'Ibn Bâjja, que les traducteurs latins ont transformé en Avempace. Saragosse est alors la capitale d'une principauté musulmane du nord de la péninsule Ibérique, assez prospère et assez éloignée des foyers de rigorisme pour que les sciences grecques y circulent sans entrave.
Les sources renseignent mal sa formation. Elles s'accordent en revanche sur l'étendue de ses compétences : commentateur d'Aristote, médecin, astronome, mathématicien, musicien et poète. Cette polyvalence n'est pas une curiosité biographique, c'est le profil ordinaire du savant andalou de ce siècle, pour qui la philosophie se pratique avec les sciences et non à côté d'elles. La tradition lui attribue d'ailleurs un rôle dans l'histoire de la musique andalouse, par la composition de muwashshahât.
Le vizir et l'exil
Ibn Bâjja entre au service du gouverneur almoravide de Saragosse, dont il devient le vizir. La charge le met au contact direct de ce qu'il théorisera ensuite : le gouvernement des hommes, et l'écart entre ce que la cité devrait être et ce qu'elle est. En 1118, Saragosse tombe aux mains d'Alphonse Ier d'Aragon. Ibn Bâjja quitte sa ville et ne la reverra pas.
Commence alors une vie de déplacements vers le sud et vers l'ouest : Valence, Séville, Grenade, puis le Maghreb. Plusieurs témoignages évoquent des rivalités de cour et des soupçons d'impiété. Il finit sa vie à Fès, au service d'un gouverneur almoravide, et y meurt en 1138. Des biographes plus tardifs rapportent qu'il aurait été empoisonné par des concurrents jaloux : l'information est trop isolée pour être tenue pour établie, mais elle dit quelque chose de la position inconfortable du philosophe dans les cours de son temps.
Une œuvre interrompue
Ibn Bâjja meurt autour de la cinquantaine et plusieurs de ses textes restent inachevés. Ses commentaires d'Aristote nous sont parvenus en partie, souvent sous la forme de notes de cours reprises par ses élèves. Son traité le plus connu, la Conduite de l'isolé, s'arrête lui aussi avant son terme, et son interprétation s'en trouve compliquée : on ne sait pas toujours si une tension du texte vient de la pensée ou de son inachèvement.
Cet état fragmentaire n'a pourtant pas empêché sa diffusion. Ibn Tufayl, une génération plus tard, ouvre son récit philosophique en discutant ses thèses, et Averroès le lit de près. Par eux, et par les citations qu'en fait Maïmonide, une part de son enseignement est passée dans la philosophie juive médiévale puis dans la scolastique latine, où son nom circulait alors qu'on ne lisait presque aucun de ses textes.
Pensée principale
Le problème qu'il hérite et qu'il déplace
La philosophie politique de langue arabe avait reçu d'al-Fârâbî un cadre d'une grande clarté : il existe une cité parfaite, où le savoir vrai et la loi coïncident, et des cités imparfaites, classées selon la manière dont elles manquent cette coïncidence. Dans ce cadre, le philosophe a vocation à gouverner, ou du moins à conseiller celui qui gouverne. Ibn Bâjja accepte la description et refuse la conclusion. Il a vu de près, comme vizir, ce que vaut l'espoir de réformer une cour. Sa question n'est donc plus : comment la cité parfaite est-elle possible ? mais : que fait l'homme qui veut se perfectionner dans une cité qui ne l'est pas ?
La conduite de l'isolé
Sa réponse est le mutawahhid, le solitaire. Le mot ne désigne pas un ermite : Ibn Bâjja ne recommande ni la fuite au désert ni le renoncement au monde. Le solitaire vit dans la cité, il y exerce un métier, il y a des voisins ; mais il ne tire plus de la cité la mesure de ce qu'il doit penser et vouloir. Il se conduit, c'est-à-dire qu'il se donne à lui-même le régime que la cité ne lui donne pas. La solitude est ici une indépendance de jugement, pas une absence de relations.
Ibn Bâjja va plus loin et retourne un terme qu'il emprunte à al-Fârâbî. Celui-ci appelait nawâbit, les herbes sauvages, ceux qui poussent hors du consensus de la cité, et le mot était péjoratif. Sous la plume d'Ibn Bâjja, selon la lecture aujourd'hui la plus répandue, il devient presque un éloge : dans une cité corrompue, ce qui pousse en dehors est précisément ce qui a des chances d'être sain. L'anomalie change de camp.
Pourquoi : l'intellect et sa conjonction
Cette éthique de l'écart n'a de sens que par la théorie de la connaissance qui la soutient. Ibn Bâjja reprend l'idée, née de la lecture néoplatonicienne d'Aristote, d'un intellect agent séparé, source des formes intelligibles. La vie humaine a pour terme l'ittisâl, la conjonction : le moment où l'intellect de l'homme, à force d'abstraire les formes du sensible, pense les intelligibles eux-mêmes et rejoint ce qui, en lui, n'est plus individuel.
Il décrit une échelle. L'homme commence par les formes qui lui viennent des sens, puis travaille les formes spirituelles de l'imagination et de la mémoire, qui sont déjà détachées de la matière sans en être tout à fait libres, et atteint enfin les intelligibles. Ce qui l'intéresse, et qui fait l'originalité de ses textes, c'est le passage : comment une opération individuelle, attachée à un corps, peut déboucher sur un savoir qui ne l'est plus. Cette perfection est individuelle. Elle ne se délègue pas, ne s'obtient pas par appartenance et ne dépend pas du régime politique : voilà pourquoi le solitaire n'a pas besoin de la cité parfaite pour aller au bout de sa vocation.
Le physicien
Ibn Bâjja n'est pas seulement un lecteur de la Physique, c'en est un critique. Aristote tenait que la vitesse d'un corps dépend du rapport entre la force motrice et la résistance du milieu, ce dont il suivait qu'un mouvement dans le vide serait instantané, donc impossible. Plusieurs travaux d'histoire des sciences créditent Ibn Bâjja d'avoir proposé de raisonner non sur un rapport mais sur une différence : le milieu retarderait un mouvement qui, de lui-même, aurait déjà une durée. La conséquence est considérable, puisqu'un mouvement dans le vide redevient pensable. Transmise par Averroès, discutée dans les universités latines, cette position a nourri les débats médiévaux sur la chute des corps.
En astronomie, la même indépendance : Maïmonide rapporte qu'Ibn Bâjja refusait les épicycles de Ptolémée et cherchait un modèle du ciel qui s'en passerait. Il y a là, comme en physique, une exigence constante chez lui : un modèle de calcul exact ne vaut pas démonstration si la nature qu'il suppose est inintelligible.
Œuvres majeures
La Conduite de l'isolé (Tadbîr al-mutawahhid)
Son texte le plus célèbre, et le seul qui ait fait sa réputation de philosophe politique. Ibn Bâjja y part de l'idée de régime, tadbîr, qui désignait d'abord l'art de conduire une maison ou une cité, et la transporte sur l'individu : le solitaire se gouverne lui-même. Le traité combine une classification des cités imparfaites héritée d'al-Fârâbî, une psychologie des formes spirituelles et une doctrine de la perfection intellectuelle. Il est inachevé, ce qui laisse ouvertes plusieurs questions, notamment celle de savoir si la solitude est pour Ibn Bâjja un pis-aller ou la condition normale du philosophe. Une traduction française, due à Charles Genequand, l'a rendu accessible avec deux autres épîtres.
L'Épître de la conjonction de l'intellect avec l'homme (Risâlat al-ittisâl)
Le texte le plus technique de son œuvre conservée, et le plus discuté par ses successeurs. Ibn Bâjja y traite directement la question que la Conduite de l'isolé suppose : comment un intellect attaché à un corps singulier peut-il rejoindre l'intellect agent, qui ne l'est pas ? Il examine les positions antérieures, en particulier celles des commentateurs grecs, et défend une solution graduelle, par étapes d'abstraction successives. Averroès, qui consacrera plusieurs textes au même problème, discute cette épître de près, parfois pour s'y opposer.
L'Épître de l'adieu (Risâlat al-wadâ')
Écrite, selon la présentation qu'elle donne d'elle-même, à l'intention d'un ami dont l'auteur se sépare. Elle reprend sous une forme plus ramassée la doctrine de la fin dernière de l'homme et de la conjonction, et discute les objections qu'on peut lui faire. Son intérêt est aussi de montrer comment Ibn Bâjja s'adresse à un lecteur unique plutôt qu'à une école : le genre épistolaire convient à une philosophie qui doute de pouvoir instruire une cité.
Les commentaires et notes sur Aristote
Ibn Bâjja a travaillé la Physique, les Météorologiques, les traités sur les animaux et la logique, pour partie dans le prolongement des abrégés d'al-Fârâbî. Ces textes nous sont parvenus en état inégal, souvent comme des notes plutôt que comme des traités achevés. C'est là que se trouvent ses analyses du mouvement et du milieu, celles qui ont le plus voyagé. Elles rappellent que la falsafa andalouse n'était pas un commentaire pieux d'Aristote, mais une discussion de ses démonstrations.
Les écrits médicaux et scientifiques
Médecin de métier, Ibn Bâjja a laissé des écrits de pharmacologie et de médecine, moins étudiés que ses traités philosophiques et en partie conservés. Les mentionner n'est pas une concession à l'exhaustivité : chez lui, l'examen des facultés de l'âme, de l'imagination et de la mémoire s'appuie sur une physiologie, et la frontière que nous mettons entre philosophie et médecine n'existe pas dans son travail.
Postérité et influence
En Andalousie, une discussion immédiate
Ibn Bâjja n'a pas fondé d'école, mais il a été lu tout de suite et par les bons lecteurs. Ibn Tufayl, une génération après lui, ouvre son récit philosophique en passant en revue ses prédécesseurs et s'arrête longuement sur lui, pour le créditer d'avoir mieux vu que les autres la nature de la fin dernière, tout en lui reprochant de n'en avoir parlé que du dehors. Averroès le cite comme une autorité et le discute : sur l'intellect, sur le mouvement, sur l'interprétation de la Physique. Le fait est notable, car Averroès ne concède pas facilement.
Le relais juif
La diffusion la plus efficace passe par la philosophie juive. Maïmonide tient Ibn Bâjja en très haute estime et le mentionne à propos de l'astronomie comme de la doctrine de l'intellect. Au siècle suivant, Moïse de Narbonne, en hébreu, commente la Conduite de l'isolé : c'est par cette voie que le texte a survécu et qu'il est revenu à la connaissance des savants européens. Une part de ce qu'on appelle averroïsme juif se nourrit en réalité de thèmes qui viennent de lui.
Chez les Latins
Peu de textes d'Ibn Bâjja ont été traduits en latin, et sa réception occidentale est pour cette raison indirecte : on le connaît surtout par ce qu'Averroès en rapporte. Son nom, sous la forme Avempace, apparaît néanmoins dans les discussions scolastiques sur le mouvement, où la solution de la différence plutôt que du rapport est examinée comme une position concurrente de celle d'Aristote. On la retrouve chez Thomas d'Aquin, qui la rapporte pour la réfuter, puis dans les débats parisiens et padouans des deux siècles suivants. Des historiens des sciences ont soutenu que cette ligne de discussion a préparé les analyses modernes du mouvement ; d'autres jugent la continuité surestimée, le problème posé par les médiévaux n'étant pas celui des physiciens du XVIIe siècle.
Une figure redécouverte
Longtemps Ibn Bâjja n'a été qu'un nom dans les histoires de la philosophie arabe, cité entre al-Fârâbî et Averroès. L'édition du Tadbîr al-mutawahhid par Miguel Asín Palacios, au milieu du XXe siècle, change la situation : le texte devient disponible, et avec lui une philosophie politique qu'on ne soupçonnait pas. Le thème du philosophe isolé dans une cité qu'il ne peut pas réformer a été rapproché, non sans anachronisme, de questions très contemporaines sur la place de l'intellectuel. L'intérêt porté à son œuvre depuis cinquante ans vient pour une bonne part de là.
Controverses et débats
La solitude est-elle un choix ou une contrainte ?
C'est le désaccord central entre ses interprètes. Une lecture, défendue entre autres dans la tradition straussienne, fait de l'isolement une position de principe : le philosophe est structurellement étranger à la cité, et la Conduite de l'isolé serait un manuel de prudence pour une pensée nécessairement minoritaire. Une autre lecture y voit un diagnostic de circonstance : Ibn Bâjja décrit la situation des cités andalouses de son temps, et son solitaire reste un aristotélicien pour qui l'homme est politique par nature, contraint à l'écart faute de cité convenable. Le texte, inachevé, ne permet pas de trancher.
Que vaut l'attribution de sa thèse sur le mouvement ?
La position que la tradition latine lui prête, raisonner sur une différence plutôt que sur un rapport, nous est connue en grande partie par ce qu'Averroès en rapporte et par les discussions scolastiques, non par un texte d'Ibn Bâjja qui l'énoncerait sous cette forme. Plusieurs historiens des sciences estiment donc que le dossier mêle sa pensée propre et la reconstruction qu'en ont faite ses lecteurs. Lui attribuer sans réserve une anticipation de la mécanique moderne est en tout cas excessif.
Un philosophe ou un vulgarisateur d'al-Fârâbî ?
Parce qu'il reprend le vocabulaire et les classifications d'al-Fârâbî, Ibn Bâjja a longtemps été présenté comme un maillon de transmission entre l'Orient et Averroès. Cette présentation est aujourd'hui discutée : le déplacement du tadbîr de la cité vers l'individu n'est pas un résumé de son modèle, c'en est une transformation. Le débat reste ouvert, et il dépend pour une part de l'état des éditions : plusieurs de ses textes sont connus par des manuscrits uniques ou des notes reprises par des élèves.
La question de l'orthodoxie
Faut-il lire chez lui une subordination de la Loi révélée à la philosophie ? Ses adversaires le soupçonnaient, et sa doctrine de la fin dernière, atteinte par le seul travail de l'intellect, se prête à cette lecture. Mais il n'a pas écrit, comme Averroès le fera, de texte consacré au rapport entre les deux ; on en est donc réduit à des inférences, et les interprètes divergent sur leur portée.
Pour aller plus loin
Lire Ibn Bâjja
Le plus accessible en français est le volume traduit et présenté par Charles Genequand, qui réunit la Conduite de l'isolé et deux épîtres, dont celle de l'adieu. Commencez par les pages sur le mutawahhid plutôt que par les développements psychologiques : la thèse politique se comprend seule, la doctrine de l'intellect demande plus de préparation.
L'édition espagnole du Tadbîr al-mutawahhid par Miguel Asín Palacios reste la référence historique qui a rendu le texte disponible.
Pour situer la falsafa andalouse
Lire d'abord al-Fârâbî, dont Ibn Bâjja part, puis Averroès, qui le discute : la séquence rend visible ce qui lui appartient en propre. Le récit d'Ibn Tufayl se lit ensuite comme une réponse, et il est beaucoup plus facile d'accès que les traités.
Le Guide des égarés de Maïmonide montre, de l'extérieur, quel crédit un contemporain lui accordait.
Travaux
Les articles de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et de l'Internet Encyclopedia of Philosophy consacrés à Ibn Bâjja donnent un état des lieux et une bibliographie à jour. Pour la physique, les travaux d'Ernest Moody sur Avempace, Galilée et la dynamique médiévale restent le point d'entrée classique, à lire en gardant en tête les objections qui leur ont été faites.
Questions à prolonger
Si la perfection intellectuelle est individuelle, que reste-t-il de l'idée que l'homme est un animal politique ? Et une philosophie qui s'adresse à un seul lecteur peut-elle encore se dire une philosophie publique ? Ces deux questions traversent toute l'histoire de la pensée politique, bien au-delà du XIIe siècle andalou.