Grenade
Dernière capitale musulmane de la péninsule Ibérique, Grenade n'a jamais eu d'institution philosophique propre. La pensée s'y est développée dans l'entourage des princes, ce qui en fait un cas d'école sur les conditions matérielles de l'activité philosophique.
Le royaume ziride et les lettrés juifs
Quand le califat de Cordoue s'effondre en 1031, al-Andalus se fragmente en principautés rivales. Grenade devient l'une d'elles, gouvernée par une dynastie berbère, les Zirides. La cité, adossée aux contreforts de la Sierra Nevada et bien défendue, prospère.
Sa vie intellectuelle du XIe siècle doit beaucoup à la présence d'une communauté juive importante et de lettrés qui servent l'État. Samuel ibn Naghrillah, poète et administrateur, exerce auprès des souverains zirides des fonctions de premier plan, puis son fils après lui. Cette configuration est remarquable et fragile : elle repose sur la confiance d'un prince, et non sur un statut. Elle s'effondre en 1066, lorsque la communauté juive de la ville est massacrée.
Le jeune Juda Halevi séjourne à Grenade dans ces mêmes décennies, avant que les bouleversements politiques ne le poussent ailleurs. Son Kuzari, écrit plus tard, défendra contre la philosophie des philosophes une connaissance fondée sur l'expérience historique d'un peuple. On peut lire dans cette position quelque chose de la leçon qu'un homme de ce milieu avait pu tirer de son époque, mais ce serait une conjecture, et nous la présentons comme telle.
Sous les Almoravides et les Almohades
Les XIIe siècle voit Grenade intégrée à des empires venus du Maghreb, qui gouvernent al-Andalus depuis Marrakech. Le centre de gravité intellectuel se déplace vers Cordoue, Séville et la cour almohade, où travailleront Ibn Tufayl et Averroès.
Ibn Tufayl est natif de Guadix, dans la région de Grenade, et plusieurs sources lui attribuent une charge de secrétaire auprès du gouverneur de la ville avant qu'il n'accède à la cour almohade. Son Hayy ibn Yaqzân, qui raconte comment un homme élevé seul sur une île atteint par ses seules forces la connaissance du principe, pose une question dont la portée dépasse de loin son cadre : la vérité philosophique est-elle accessible sans communauté, sans tradition et sans maître ? Pour un lecteur attentif à l'histoire de Grenade, la question n'est pas abstraite.
L'émirat nasride : la philosophie au cabinet du vizir
À partir de 1232 et pendant deux siècles et demi, Grenade est la capitale du dernier État musulman de la péninsule Ibérique, gouverné par les Nasrides. Réduit, tributaire de la Castille, menacé en permanence, cet émirat connaît pourtant une vie savante intense, dont l'Alhambra est le monument le plus visible et le moins instructif.
Une madrasa est fondée dans la ville en 1349 par le souverain Yûsuf Ier. Son enseignement porte principalement sur le droit, la langue et les sciences religieuses, comme il était d'usage. La philosophie et la médecine, elles, se cultivent hors de ce cadre, dans l'entourage du pouvoir.
La figure centrale est Ibn al-Khatîb, vizier, historien, médecin et poète, qui domine la vie intellectuelle grenadine du milieu du XIVe siècle. Son cas est éclairant, car il montre que la question de la légitimité de la philosophie héritée des Grecs était à Grenade une affaire politique autant que doctrinale. Ses adversaires lui ont reproché son intérêt pour cette philosophie et pour certaines formes de soufisme, et ces reproches ont pesé dans sa chute. Tombé en disgrâce, il meurt en captivité à Fès en 1375. Ce n'est pas une anecdote : là où la philosophie n'a pas d'institution propre, l'accusation d'hétérodoxie se règle par l'élimination de la personne.
Ibn Khaldûn arrive à Grenade en 1363, bien accueilli parce qu'il s'était lié d'amitié avec Ibn al-Khatîb à Fès. Le souverain Muhammad V l'envoie en 1364 négocier la paix avec Pierre Ier de Castille, qui lui propose une charge qu'il refuse. Il repart en 1365, et reviendra plusieurs fois dans la ville au gré de ses disgrâces successives. Ces années grenadines précèdent de dix ans la retraite pendant laquelle il commencera la Muqaddima, où il analysera ce qu'il avait vu de près : la logique des dynasties qui s'installent, s'amollissent et tombent. Qu'il ait observé un émirat en sursis au moment où il élaborait cette théorie mérite d'être noté, sans qu'on puisse en faire la cause de son système.
1492 et après
La reddition de Grenade en janvier 1492 met fin à près de huit siècles de présence musulmane dans la péninsule. La même année voit le décret d'expulsion des juifs d'Espagne. Les conversions forcées, puis l'expulsion des morisques au début du XVIIe siècle, achèvent la transformation de la ville.
Sur le plan intellectuel, ces décennies marquent une interruption plutôt qu'une transition. Les bibliothèques se dispersent, les savants partent vers le Maghreb et l'Orient, et la continuité des lectures se rompt. Une université de type castillan est fondée à Grenade en 1531, mais elle ne prolonge pas ce qui précédait : elle le remplace.
Ce que Grenade a rendu pensable
Trois questions philosophiques se nouent en ce lieu, et c'est à ce titre qu'il mérite une fiche.
La première est celle des conditions institutionnelles de la pensée. Grenade montre une philosophie qui existe sans lieu propre, adossée au pouvoir, et donc exposée à tout ce qui expose un courtisan. Comparez avec Padoue, où une faculté revendiquait au même moment la liberté de philosopher dans ses limites, ou avec Paris, où une condamnation épiscopale visait des propositions plutôt que des personnes. La différence n'est pas de degré.
La deuxième est celle de la coexistence. Grenade a abrité pendant des siècles des communautés musulmane, juive et chrétienne dont les lettrés se lisaient et se traduisaient. Faut-il y voir une expérience historique de pluralisme intellectuel fécond, ou une cohabitation inégale ponctuée de violences, dont le massacre de 1066 serait le révélateur ? Les historiens espagnols en ont débattu longuement et âprement au XXe siècle, Américo Castro soutenant la première thèse et Claudio Sánchez-Albornoz la seconde. Ce débat reste ouvert et il est politiquement chargé. Vous vous méfierez autant de l'idéalisation que de sa réfutation systématique.
La troisième est celle de la fin. Grenade est le lieu où une tradition philosophique s'arrête, non parce qu'elle a épuisé ses questions mais parce que les conditions de son exercice ont disparu. C'est un objet rare pour la philosophie, qui raconte volontiers des dépassements et rarement des interruptions.