Thomas Samuel Kuhn

18 juillet 1922 - 17 juin 1996 américaine 19 min de lecture

Difficulté : 3/5

L'un des philosophes des sciences les plus influents du XXᵉ siècle. Sa Structure des révolutions scientifiques (1962) a rompu avec l'image positiviste de la science cumulative en proposant un modèle paradigme / science normale / crise / révolution qui a transformé la philosophie des sciences contemporaine.

Biographie

Thomas Samuel Kuhn naît le 18 juillet 1922 à Cincinnati (Ohio, États-Unis), dans une famille juive ashkénaze aisée. Son père Samuel L. Kuhn est ingénieur hydraulicien et investisseur ; sa mère Minette Stroock Kuhn est éditrice. La famille déménage à New York peu après la naissance de Thomas, qui grandit dans un environnement intellectuellement stimulant.

Il fait ses études secondaires à la Hessian Hills School (école progressiste à proximité de New York), puis à la Taft School (Connecticut). Excellent élève, il entre à Harvard en 1940 où il étudie la physique. Il obtient successivement son baccalauréat (1943), sa maîtrise (1946) et son doctorat (1949) en physique. Sa thèse de doctorat porte sur la physique du solide.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, après son baccalauréat, Kuhn travaille brièvement au programme de recherche militaire de Harvard, sur la radio et le radar. Cette expérience le confronte directement à la pratique de la recherche scientifique « en grand », ce qui marquera profondément sa réflexion ultérieure.

Le tournant intellectuel décisif de Kuhn survient en 1947. Alors qu'il est encore doctorant en physique, le président de Harvard James Bryant Conant (chimiste et figure majeure de la politique scientifique américaine de l'époque) lui demande de préparer un cours d'histoire des sciences pour étudiants en sciences humaines. Pour préparer ce cours, Kuhn doit lire en profondeur les textes anciens d'Aristote sur la physique.

Cette lecture est une expérience intellectuelle bouleversante. Kuhn raconte plus tard qu'en lisant la physique d'Aristote, il l'a d'abord trouvée absurde - comment un esprit aussi brillant qu'Aristote a-t-il pu écrire de telles bêtises sur le mouvement, la chute des corps, l'astronomie ? Puis, en lisant plus attentivement, il a soudainement vu - dans une expérience qu'il décrit comme « apocalyptique » - qu'Aristote n'était pas un mauvais physicien moderne mais un excellent physicien aristotélicien. Sa physique avait une cohérence interne propre, partait de questions différentes, opérait avec des concepts radicalement autres. Comprendre Aristote, c'était entrer dans un autre monde conceptuel.

Cette expérience préfigure les concepts kuhniens centraux : paradigme, incommensurabilité, monde du chercheur. Kuhn n'oubliera jamais cette révélation et l'analysera toute sa vie comme une expérience cruciale.

À partir de 1948, Kuhn est élu Junior Fellow à la Harvard Society of Fellows (1948-1951), distinction prestigieuse qui lui donne trois années de recherche libre. Il en profite pour approfondir l'histoire des sciences et abandonner progressivement la physique pour ce nouveau domaine.

Il enseigne à Harvard de 1951 à 1956 comme assistant professor en histoire des sciences. En 1957 paraît son **premier livre, *The Copernican Revolution*** (La Révolution copernicienne), étude détaillée du passage du modèle géocentrique de Ptolémée au modèle héliocentrique de Copernic, Galilée et Newton. L'ouvrage, déjà très original, prépare les analyses ultérieures.

En 1956, Kuhn rejoint l'Université de Californie à Berkeley où il est nommé associate professor d'histoire des sciences en 1958 puis full professor en 1961, dans le département de philosophie. À Berkeley, ses collègues incluent Stanley Cavell (qui l'initie à Wittgenstein) et Paul Feyerabend - rencontres déterminantes pour la formation de sa pensée philosophique.

En 1962 paraît son grand œuvre : The Structure of Scientific Revolutions (La Structure des révolutions scientifiques). Curieusement, le livre est d'abord publié comme **monographie dans l'*International Encyclopedia of Unified Science***, projet éditorial du Cercle de Vienne (positivistes logiques), qui finançait alors une encyclopédie de la science unifiée. Le contraste est ironique : le livre qui va transformer la philosophie des sciences en remettant en cause le modèle positiviste paraît dans une collection positiviste.

L'impact est progressif mais finalement immense. The Structure of Scientific Revolutions devient l'un des livres les plus cités de tous les temps dans le monde académique, traduit dans plus de vingt langues, vendu à plus d'un million d'exemplaires. Le concept de « paradigme » et l'expression « changement de paradigme » (paradigm shift) entrent dans le langage courant, bien au-delà des cercles scientifiques.

En 1964, Kuhn quitte Berkeley pour Princeton où il occupe la chaire M. Taylor Pyne Professor of the History of Science (1964-1979). En 1969-1970, il préside la History of Science Society américaine.

En 1979, il rejoint le MIT comme Laurance S. Rockefeller Professor of Philosophy and Linguistics. Il y enseigne jusqu'à sa retraite en 1991.

Pendant ces décennies, Kuhn approfondit, défend et nuance sa pensée. Il publie The Essential Tension (1977, recueil d'articles), Black-Body Theory and the Quantum Discontinuity, 1894-1912 (1978, étude détaillée d'un cas historique de révolution scientifique : la quantification de Planck), et engage des débats avec Karl Popper, Carnap, Imre Lakatos, Feyerabend et d'autres.

Vie privée : Kuhn épouse en 1948 Kathryn Muhs, avec qui il a trois enfants (Sarah, Liza, Nathaniel). Le couple divorce. En 1982, il se remarie avec Jehane Barton Burns, qui devient son assistante éditoriale et l'accompagne jusqu'à la fin de sa vie.

En 1994, à soixante-douze ans, on diagnostique à Kuhn un cancer du poumon. Il continue de travailler malgré la maladie, en particulier sur un second grand livre de philosophie des sciences qu'il prépare depuis longtemps - livre qu'il ne pourra achever. Il meurt à Cambridge (Massachusetts) le 17 juin 1996, à soixante-treize ans.

Ses manuscrits inachevés sur l'incommensurabilité, l'évolution scientifique et l'acquisition des concepts en psychologie du développement ont été partiellement publiés à titre posthume sous le titre The Last Writings of Thomas S. Kuhn : Incommensurability in Science (2022).

Pensée principale

La rupture avec l'image positiviste de la science

Pour comprendre l'apport de Thomas Kuhn, il faut situer son œuvre dans le paysage de la philosophie des sciences du milieu du XXᵉ siècle. À l'époque, deux conceptions dominent :

  • Le positivisme logique du Cercle de Vienne (Carnap, Schlick, Reichenbach, etc.) : la science progresse par accumulation cumulative d'observations et de lois, dans un mouvement continu vers la vérité. La distinction entre observation neutre et théorie est claire ; la logique inductive guide la découverte ; la vérification empirique tranche les questions scientifiques.
  • Le falsificationnisme de Karl Popper : la science progresse par conjectures hardies et réfutations rigoureuses. Une théorie n'est jamais prouvée définitivement mais peut être falsifiée par l'expérience. Le scientifique authentique cherche activement à réfuter ses théories.

Les deux conceptions partagent un présupposé fondamental : la science progresse de façon rationnelle, continue et cumulative. The Structure of Scientific Revolutions (1962) rompt avec ce présupposé. Pour Kuhn, l'histoire réelle de la science montre tout autre chose : des périodes de stabilité conceptuelle entrecoupées de révolutions discontinues où les communautés scientifiques changent radicalement de cadre conceptuel.

Le concept de paradigme

Le concept central et célèbre de Kuhn est le paradigme. Ce terme, que Kuhn lui-même reconnaîtra ensuite avoir utilisé de plusieurs façons différentes (quelques 21 sens identifiés par sa critique Margaret Masterman), désigne globalement :

  • Un ensemble cohérent de théories fondamentales, méthodes acceptées, problèmes considérés comme légitimes, instruments standards.
  • Des exemples paradigmatiques (en grec : paradeigma) de résolution de problèmes que les chercheurs apprennent à reproduire.
  • Une vision du monde propre à une communauté scientifique à un moment donné.

Un paradigme n'est pas seulement une théorie ; c'est tout l'arrière-plan implicite qui structure la pratique scientifique normale. Les exemples kuhniens canoniques :

  • La physique aristotélicienne comme paradigme pour la philosophie naturelle médiévale.
  • La mécanique newtonienne comme paradigme dominant du XVIIᵉ au début du XXᵉ siècle.
  • La relativité et la mécanique quantique comme paradigmes du XXᵉ siècle, succédant à Newton.

La science normale

Sous un paradigme stable, les chercheurs font ce que Kuhn nomme la science normale (normal science). Cette activité quotidienne occupe la quasi-totalité du travail scientifique : elle consiste à résoudre des énigmes (puzzles) prédéfinies par le paradigme dominant, à affiner les mesures, à étendre les applications des théories établies, à articuler le paradigme en remplissant ses « trous ».

La science normale est conservatrice : elle ne cherche pas à révolutionner les théories établies, elle les explore en profondeur. Kuhn la compare à la résolution d'énigmes : il y a des règles fixes (le paradigme), un cadre clair (les concepts admis), et le scientifique cherche à montrer son habileté en résolvant des cas particuliers.

Cette conception est elle-même provocante : pour la conception popperienne, la science est essentiellement révolutionnaire (chercher à falsifier les théories). Pour Kuhn, la science est essentiellement normale (résoudre des énigmes dans un cadre stable), les révolutions étant des exceptions rares et perturbantes.

Les anomalies et la crise

Le passage de la science normale à la science révolutionnaire passe par l'accumulation d'anomalies : des résultats qui résistent à l'explication par le paradigme dominant. Au début, les anomalies sont marginalisées, attribuées à des erreurs de mesure, à des facteurs secondaires, à des problèmes annexes. Le paradigme dominant explique tellement bien le reste qu'on est prêt à beaucoup d'efforts pour absorber les anomalies plutôt que de remettre en cause les fondements.

Mais quand les anomalies se multiplient, persistent malgré les tentatives d'explication, et concernent des phénomènes centraux, la communauté scientifique entre en crise. Les fondements du paradigme commencent à être ouvertement questionnés. Des hypothèses concurrentes émergent. La pratique scientifique se trouble : on ne sait plus très bien quels problèmes sont importants ni quelles méthodes acceptables.

La révolution scientifique et le changement de paradigme

La crise se résout par une révolution scientifique : adoption d'un nouveau paradigme qui remplace l'ancien. Ce processus n'est pas simplement cumulatif : le nouveau paradigme ne fait pas que compléter l'ancien, il redéfinit ce qu'est la science légitime dans ce domaine.

Exemples canoniques de révolutions scientifiques chez Kuhn :

  • La révolution copernicienne (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles) : passage du géocentrisme ptoléméen à l'héliocentrisme. Pas seulement une nouvelle théorie astronomique, mais une nouvelle façon de concevoir la place de la Terre, les distances cosmiques, le statut du mouvement.
  • La révolution newtonienne (XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles) : unification de la physique terrestre et de la physique céleste par la gravitation universelle.
  • La révolution chimique (XVIIIᵉ siècle, avec Lavoisier) : abandon du phlogistique, théorie de l'oxygène.
  • Les révolutions de la physique du XXᵉ siècle : relativité (Einstein), mécanique quantique (Planck, Bohr, Heisenberg, Schrödinger).

Le changement de paradigme, c'est ce que Kuhn appelle le paradigm shift. L'expression est entrée dans le langage courant (souvent de façon inexacte), au point qu'elle est devenue presque une formule rebattue.

L'incommensurabilité

L'un des concepts les plus discutés - et controversés - de Kuhn est l'incommensurabilité (incommensurability) des paradigmes successifs. Deux paradigmes en compétition pendant une révolution sont incommensurables au sens où :

  • Ils ne partagent pas le même vocabulaire conceptuel : les termes communs (« masse », « espace », « temps », « élément ») n'ont pas exactement le même sens dans les deux paradigmes.
  • Ils ne posent pas les mêmes questions : ce qui était central dans l'ancien paradigme peut devenir périphérique ou même incompréhensible dans le nouveau.
  • Ils ne reconnaissent pas les mêmes données comme pertinentes : ce qu'on observe dépend en partie du cadre conceptuel par lequel on observe.
  • Il n'existe pas de critère neutre permettant de juger objectivement le paradigme supérieur.

Cette thèse est l'une des plus radicales de Kuhn. Elle a été interprétée de manières très différentes :

  • Lecture radicalement relativiste : aucun paradigme n'est plus vrai qu'un autre, le choix entre paradigmes est arbitraire ou purement sociologique.
  • Lecture modérée (que Kuhn lui-même défendra dans ses œuvres tardives) : il existe des critères de comparaison (précision prédictive, cohérence interne, fertilité, simplicité), mais ils ne sont pas algorithmiques et leur application peut donner des résultats divergents selon les chercheurs.

Kuhn refusera toujours la lecture relativiste pure, sans pouvoir totalement s'en débarrasser dans la réception de son œuvre.

La conversion paradigmatique

Le passage d'un paradigme à l'autre ne se fait pas par une démonstration rationnelle au sens strict. Kuhn parle plutôt de conversion : les scientifiques changent de paradigme un peu comme les religieux changent de foi. Cette comparaison provocatrice fait référence à la dimension gestaltiste du changement de paradigme.

Comme dans les figures réversibles de la Gestalt (canard/lapin, vase/visages), où l'on voit soit l'un, soit l'autre, et où le passage est instantané et global, le scientifique soudain « voit » le monde sous le nouveau paradigme. Cette dimension perceptive du changement de paradigme est l'un des aspects les plus discutés de Kuhn. Il ne soutient pas que la science est irrationnelle, mais qu'elle implique des dimensions non purement déductives ou inductives.

Cette conversion se fait souvent par génération : les défenseurs de l'ancien paradigme ne se convertissent pas, mais leurs élèves apprennent le nouveau paradigme dès le début. Max Planck, dans une formule citée par Kuhn, dit que « la vérité scientifique ne triomphe jamais en convertissant ses adversaires, mais plutôt parce que ces adversaires finissent par mourir et qu'une nouvelle génération grandit, familière avec la vérité ».

Les conditions du paradigme dominant

Pourquoi un paradigme l'emporte-t-il sur un autre ? Kuhn refuse les explications purement logiques (le nouveau prouve sa supériorité par démonstration) et purement sociologiques (le nouveau s'impose par pouvoir académique). Il propose une analyse plus subtile : le paradigme l'emporte parce qu'il offre :

  • Une meilleure précision quantitative dans certains domaines clés.
  • Une plus grande cohérence interne.
  • Une fertilité pour les recherches futures (il ouvre de nouvelles questions productives).
  • Une élégance ou simplicité conceptuelle.
  • Une résolution des anomalies qui ont précipité la crise.

Mais ces critères s'appliquent rarement de façon univoque : le nouveau paradigme peut être meilleur sur certains points et moins bon sur d'autres. Le choix collectif de la communauté scientifique inclut donc une part de jugement comparatif qui n'est pas purement algorithmique.

La science immature et l'absence de paradigme

Un autre aspect important de la pensée kuhnienne est sa distinction entre science mature et science immature. Une science est mature quand elle dispose d'un paradigme dominant qui structure la communauté de chercheurs. Sans paradigme, on est dans la science pré-paradigmatique : multiples écoles concurrentes, controverses sur les fondements, absence de méthode partagée.

Kuhn doute que certaines disciplines (sciences sociales notamment) aient jamais atteint le stade « mature ». Cette analyse pessimiste sur les sciences humaines a été contestée par les chercheurs concernés, mais elle exprime une thèse importante : toute science n'est pas également scientifique au sens kuhnien.

Le tournant tardif : évolution conceptuelle

Dans ses œuvres tardives (à partir des années 1980), Kuhn évolue vers une conception plus évolutionniste de la science. Le changement scientifique est comparé à l'évolution biologique : pas une marche vers une vérité ultime, mais une succession adaptative de paradigmes, chacun mieux adapté que le précédent à certaines questions.

Cette évolution s'éloigne de l'aspect révolutionnaire abrupt du livre de 1962 et propose une lecture plus continue. Elle prépare ses derniers manuscrits inachevés sur l'acquisition des concepts en psychologie du développement : comment les enfants construisent leurs catégories conceptuelles - parallèle suggestif avec la construction des paradigmes par les communautés scientifiques.

Œuvres majeures

The Copernican Revolution (La Révolution copernicienne, 1957)

Premier livre, étude détaillée du passage du modèle géocentrique de Ptolémée au modèle héliocentrique de Copernic, Galilée et Newton. Ouvrage déjà très original, qui prépare la grande analyse de 1962. Traduction française : La Révolution copernicienne, trad. A. Hayli, Fayard, 1973 (réédition Le Livre de Poche, 1992).

The Structure of Scientific Revolutions (La Structure des révolutions scientifiques, 1962)

Œuvre maîtresse, l'un des livres les plus cités de tous les temps. Introduit les concepts de paradigme, science normale, anomalies, crise, révolution scientifique, incommensurabilité. Initialement publié comme monographie dans l'International Encyclopedia of Unified Science du Cercle de Vienne. Deuxième édition (1970) augmentée d'un Postscript qui répond aux principales critiques. Traduction française : La Structure des révolutions scientifiques, trad. L. Meyer, Flammarion, 1972 (rééditions Champs).

The Essential Tension (1977)

Recueil d'articles d'histoire et philosophie des sciences, dont des textes importants comme « Second Thoughts on Paradigms » qui répond aux critiques et nuance le concept de paradigme. Le titre fait référence à la tension nécessaire entre tradition et innovation dans le travail scientifique. Traduction française partielle.

Black-Body Theory and the Quantum Discontinuity, 1894-1912 (1978)

Étude détaillée d'un cas historique précis : la quantification de Planck et l'émergence de la mécanique quantique. Kuhn y applique sa méthode historique à un cas particulier, montrant la complexité réelle des « révolutions scientifiques » au-delà du modèle théorique abstrait.

The Road Since Structure (2000, posthume)

Recueil d'articles tardifs publié par James Conant et John Haugeland avec une biographie autobiographique. Témoigne de l'évolution de la pensée kuhnienne vers une conception plus évolutionniste et lexicale du changement scientifique.

The Last Writings of Thomas S. Kuhn : Incommensurability in Science (2022, posthume)

Publication tardive des manuscrits inachevés de Kuhn sur l'incommensurabilité, projet de second livre majeur qu'il préparait au moment de sa mort. Travail considérable d'édition par Bojana Mladenovic.

Postérité et influence

L'impact massif sur la philosophie des sciences

The Structure of Scientific Revolutions est l'un des livres les plus influents du XXᵉ siècle. Plus d'un million d'exemplaires vendus en anglais. Traduit dans plus de vingt langues. L'un des dix livres académiques les plus cités de tous les temps. Cette diffusion massive a profondément transformé la philosophie des sciences en l'orientant vers l'histoire effective des sciences et en mettant en question le modèle positiviste-popperien dominant jusqu'aux années 1960.

L'expression « changement de paradigme »

L'expression « paradigm shift » est devenue une formule courante en anglais et dans toutes les langues européennes, utilisée bien au-delà de la philosophie des sciences. Politiciens, journalistes, entrepreneurs, intellectuels publics l'invoquent à propos d'innovations technologiques, de transformations sociales, de bouleversements géopolitiques. Cette popularisation est ambiguë : Kuhn lui-même se plaignait que l'usage courant trahisse profondément le sens technique du concept.

Le débat avec Popper et Lakatos

Le grand débat des années 1960-1970 en philosophie des sciences a opposé Kuhn à Karl Popper, Imre Lakatos, Feyerabend et d'autres. Le colloque de 1965 à Londres, dont les actes paraissent sous le titre Criticism and the Growth of Knowledge (1970, édité par Lakatos et Musgrave), est le moment central de ce débat. Popper accuse Kuhn de relativisme et de sociologisme ; Kuhn défend sa position sans céder sur l'essentiel. Lakatos propose une synthèse intermédiaire (« programmes de recherche scientifique ») entre Kuhn et Popper. Feyerabend pousse Kuhn dans une direction plus radicale (« anything goes »).

L'influence sur la sociologie des sciences

L'œuvre de Kuhn a inspiré une nouvelle sociologie des sciences (Edinburgh School avec David Bloor et Barry Barnes, programme fort de la sociologie de la connaissance, études des sciences et techniques avec Bruno Latour, Steven Shapin). Ces approches prennent au sérieux la dimension sociale, historique et culturelle de la production scientifique. Kuhn lui-même restera ambivalent vis-à-vis de ces prolongements : il refusait certaines lectures relativistes que les sociologues tirent de son œuvre.

L'influence au-delà des sciences

Le modèle kuhnien a inspiré des analyses dans presque tous les champs intellectuels :

  • En histoire des idées : la notion de paradigme structure de nombreuses études contemporaines.
  • En sciences humaines et sociales : applications très diverses (parfois métaphoriques) du concept de paradigme.
  • En théologie et études religieuses : analyses de l'évolution des doctrines religieuses comme changements de paradigme.
  • Dans le management et la culture d'entreprise : récupération souvent simplificatrice de « paradigm shift » comme slogan.

Les critiques persistantes

Plusieurs critiques majeures continuent d'être adressées à Kuhn :

  • Inexactitude historique : certains historiens des sciences (notamment Steven Shapin) contestent l'image kuhnienne de révolutions abruptes et incommensurables, montrant des transitions plus continues et compliquées.
  • Risque relativiste : malgré les protestations de Kuhn, l'incommensurabilité semble difficilement compatible avec un réalisme scientifique fort.
  • Surgénéralisation : le modèle paradigme/révolution s'applique mal à toutes les disciplines (biologie, sciences sociales, mathématiques).
  • Confusion conceptuelle : le terme « paradigme » est utilisé en des sens multiples chez Kuhn lui-même (Margaret Masterman en identifia 21 sens différents dans le seul livre de 1962).

Le réalisme scientifique contemporain

Une grande partie du débat contemporain en philosophie des sciences a été structuré comme réponse à Kuhn : Ian Hacking sur la représentation et l'intervention scientifiques, Bas van Fraassen sur l'empirisme constructif, Hilary Putnam sur le réalisme interne, Larry Laudan sur le progrès scientifique, John Worrall sur le réalisme structurel. Tous ces auteurs prennent Kuhn comme repère - à confirmer, à amender, ou à contester.

L'influence sur les études comparatives entre cultures

L'idée d'incommensurabilité conceptuelle a essaimé bien au-delà de l'histoire des sciences. Elle a structuré des débats en anthropologie (Clifford Geertz), en traduction (W.V.O. Quine sur l'indétermination de la traduction radicale), en philosophie de la culture (Charles Taylor). La question de savoir si l'on peut « entrer dans » un autre cadre conceptuel (qu'il soit scientifique ou culturel) reste l'une des questions centrales que Kuhn a contribué à poser avec acuité.

L'enseignement actuel

Kuhn reste inévitable dans tout cursus universitaire de philosophie des sciences contemporaine. The Structure of Scientific Revolutions est l'un des rares livres de philosophie du XXᵉ siècle systématiquement enseigné en sciences exactes elles-mêmes : physiciens, chimistes, biologistes le lisent comme partie de leur formation réflexive.

Pour aller plus loin

  • Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Champs Flammarion. L'œuvre maîtresse, indispensable et accessible malgré sa profondeur.
  • Thomas Kuhn, La Révolution copernicienne, Le Livre de Poche, 1992. Pour entrer dans la méthode kuhnienne par un cas historique précis.
  • Imre Lakatos et Alan Musgrave (dir.), La Critique et la croissance du savoir, Cambridge, 1970 (Criticism and the Growth of Knowledge). Recueil du débat fondateur Kuhn/Popper/Lakatos/Feyerabend.
  • Steve Fuller, Thomas Kuhn : A Philosophical History for Our Times, University of Chicago Press, 2000. Étude critique influente.
  • Paul Hoyningen-Huene, Reconstructing Scientific Revolutions : Thomas S. Kuhn's Philosophy of Science, University of Chicago Press, 1993. Étude que Kuhn lui-même considérait comme la meilleure analyse de sa pensée.
  • Notice « Thomas Kuhn » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu/entries/thomas-kuhn/), par Alexander Bird.
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