Marrakech

Haouz, Maroc 6 min de lecture

Capitale des Almoravides puis des Almohades, Marrakech fut dans la seconde moitié du XIIe siècle le lieu où la cour califale protégea l'entreprise philosophique d'Averroès avant de la condamner. Ibn Tufayl y vécut et y mourut, Averroès y fut présenté au calife en 1169 et y mourut en 1198.

Une capitale neuve

La ville est fondée vers 1070 par les Almoravides, une dynastie venue du Sahara, et devient le centre d'un empire qui s'étend du Sénégal à l'Èbre. Elle n'a donc derrière elle ni l'ancienneté de Fès ni le prestige intellectuel de Cordoue. Ce qui s'y joue tient entièrement à son statut de capitale politique : la philosophie y vient parce que le pouvoir y est.

La période almoravide n'est pas favorable à la spéculation. Les juristes malikites y exercent une influence considérable et se méfient des sciences rationnelles. Plusieurs sources rapportent que l'ouvrage principal d'al-Ghazâlî, la Revivification des sciences de la religion, fut brûlé sur ordre de l'émir au début du XIIe siècle, ce qui indique assez le climat.

Le tournant almohade

Tout change avec la conquête almohade, en 1147. Le mouvement fondé par Ibn Tûmart se réclame d'une théologie de l'unicité divine qui prétend dépasser le littéralisme des juristes, et il tient le raisonnement pour une obligation religieuse plutôt que pour un danger. Cette orientation, quelles qu'aient été ses motivations politiques, ouvre un espace que les philosophes vont occuper.

Le calife Abû Ya'qûb Yûsuf, qui règne de 1163 à 1184, s'intéresse personnellement aux sciences et à la philosophie. Son médecin et conseiller est Ibn Tufayl, l'auteur de Hayy ibn Yaqzân, ce récit où un enfant élevé seul sur une île déserte parvient par ses seules facultés jusqu'à la connaissance la plus haute. Ibn Tufayl occupe à Marrakech une position singulière : philosophe en charge de la santé du prince, il est aussi celui qui recrute.

La rencontre de 1169

C'est lui qui présente Averroès au calife, vers 1169. L'historien Abd al-Wâhid al-Marrâkushî a rapporté la scène, et elle est devenue l'une des anecdotes les plus citées de la philosophie arabe. Le calife demande au visiteur ce que les philosophes pensent du ciel : est-il éternel, ou a-t-il commencé ? Averroès, qui ignore ce qu'on attend de lui et sait ce qu'il risque, se dérobe. Le calife se met alors à exposer lui-même les positions en présence avec une compétence qui rassure son hôte, et la conversation s'engage.

De cette rencontre naît une commande : Averroès est chargé d'expliquer l'œuvre d'Aristote, dont le calife jugeait les textes obscurs. Les commentaires qui en résultent, du petit abrégé au grand commentaire, seront traduits en latin et en hébreu au siècle suivant et transformeront la philosophie européenne. On peut donc dire sans exagérer qu'une conversation tenue à Marrakech a eu des effets sur les universités de Paris et de Padoue.

Protection et disgrâce

Ibn Tufayl meurt à Marrakech en 1185, peu avant son protecteur. Averroès poursuit sa carrière sous le règne suivant, celui d'Abû Yûsuf Ya'qûb al-Mansûr, cumulant les fonctions de juge et de commentateur.

En 1195, la faveur se retourne. Averroès est frappé d'interdit, ses ouvrages philosophiques sont visés, et il est assigné à résidence à Lucena, près de Cordoue. Les raisons de cette disgrâce restent discutées. On a invoqué la pression des juristes, le besoin pour un calife engagé dans une guerre en Espagne de s'assurer le soutien des milieux religieux, des rivalités de cour, ou des propos d'Averroès jugés irrévérencieux. Aucune de ces explications ne s'impose, et la prudence commande de les présenter comme des hypothèses.

La mesure est levée peu après. Averroès est rappelé à Marrakech, où il meurt le 10 décembre 1198. Il y est d'abord enterré, puis son corps est transféré à Cordoue, sa ville natale.

Ce que l'épisode montre

L'histoire philosophique de Marrakech vaut moins par le nombre des œuvres qui y furent écrites que par ce qu'elle rend visible du rapport entre la philosophie et le pouvoir.

Premièrement, la philosophie n'y était pas une institution. Il n'y avait pas d'école, pas de chaire, pas de corps enseignant qui l'aurait portée. Elle dépendait d'une faveur personnelle, et c'est pourquoi elle a disparu avec elle. Cette fragilité contraste avec ce qui se mettait en place au même moment dans l'Occident latin, où les universités naissantes ont donné à la philosophie une assise que ni les condamnations ni les changements de règne n'ont emportée.

Deuxièmement, la protection a eu un prix. Les philosophes almohades écrivaient sous le regard d'un pouvoir dont la théologie officielle avait ses exigences. Le souci constant d'Averroès de distinguer les discours qui conviennent à la masse de ceux qui conviennent aux savants, et de montrer que la philosophie n'est pas en conflit avec la Loi, n'est pas une simple précaution rhétorique : c'est la forme que prend la pensée dans cette situation.

Troisièmement, l'après est frappant. La condamnation de 1195 marque la fin de la grande philosophie en Occident musulman. Les textes d'Averroès survivront par leurs traductions latines et hébraïques, et l'averroïsme sera une affaire européenne et juive bien plus que maghrébine. C'est l'un des cas les mieux documentés où une tradition intellectuelle se poursuit ailleurs que là où elle est née.

Ensuite

Marrakech cesse d'être capitale au XIIIe siècle, les Mérinides lui préférant Fès, puis retrouve ce rang sous les Saadiens au XVIe siècle. L'enseignement s'y organise alors dans des établissements durables, dont la médersa Ben Youssef, reconstruite au milieu du XVIe siècle, est le témoin le plus visible. Mais il s'agit d'un enseignement religieux et juridique, et la philosophie au sens où Averroès la pratiquait n'y a pas retrouvé de place.

Si vous visitez la ville, vous ne trouverez guère de traces matérielles de cette histoire : ni bibliothèque ni bâtiment ne la conserve. Elle tient à quelques pages de chroniqueurs et à un corpus de commentaires rédigés en grande partie sur commande d'un souverain qui régnait ici.

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