Al-Ghazâlî

1058 - 18 décembre 1111 34 min de lecture

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Biographie

Abû Hâmid Muhammad ibn Muhammad al-Ghazâlî est l'une des figures intellectuelles les plus considérables du monde musulman médiéval. Théologien, juriste, philosophe et mystique soufi, il a marqué profondément la pensée islamique sunnite et exercé une influence considérable jusque dans la philosophie latine médiévale (où il était connu sous le nom d'Algazel). Sa trajectoire personnelle, marquée par une crise spirituelle célèbre et une rupture avec la carrière universitaire, fait de lui un cas exceptionnel dans l'histoire de la philosophie.

Naissance et formation

Al-Ghazâlî naît à Tabarân-Tûs (à environ 25 kilomètres au nord de l'actuelle Mashhad, dans le Khorasan, en Iran nord-oriental), en 450 de l'Hégire, soit 1058 ou 1059 de notre ère. Quelques sources, dont des notes autobiographiques dans ses propres écrits, suggèrent toutefois une naissance dès 1055 ou 1056 ; la datation reste légèrement incertaine, mais 1058 est l'année la plus communément retenue.

Sa famille est de condition modeste. Le nom de Ghazâlî pourrait dériver soit du métier de filateur de laine (en arabe ghazzâl) qu'exerçait son père, soit du nom d'un village voisin appelé Ghazâla. La famille pratique un soufisme populaire de tradition iranienne.

Le père meurt jeune, laissant deux fils (Abû Hâmid et son frère Ahmad, qui deviendra lui aussi un soufi célèbre) à un proche soufi qui s'occupe de leur première éducation. Très tôt, Al-Ghazâlî manifeste des dispositions exceptionnelles pour l'étude. Il reçoit une formation classique islamique : Coran, hadith (paroles attribuées au Prophète), grammaire arabe, jurisprudence (fiqh).

Les études à Nichapour

Al-Ghazâlî poursuit ses études supérieures à Nichapour, alors l'un des grands centres intellectuels du monde sunnite. Il y devient l'élève d'al-Juwaynî (1028-1085), surnommé Imâm al-Haramayn (« l'Imâm des deux Sanctuaires »), figure majeure de la théologie acharite et de la jurisprudence chaféite. Sous sa direction, Al-Ghazâlî maîtrise :

  • Le kalâm (théologie spéculative musulmane), notamment l'école acharite, qui défend une lecture rigoureusement orthodoxe contre les écoles rationalistes mu'tazilites.
  • La fiqh (jurisprudence) selon l'école chaféite, l'une des quatre grandes écoles juridiques sunnites.
  • La logique aristotélicienne, qu'il apprend pour pouvoir critiquer les philosophes.
  • La falsafa, c'est-à-dire la philosophie d'inspiration grecque telle qu'elle se développait dans le monde musulman, surtout autour de la lecture d'Aristote et Plotin par Al-Fârâbî et Avicenne.

À la mort d'al-Juwaynî en 1085, Al-Ghazâlî est rapidement remarqué par le vizir seldjoukide Nizâm al-Mulk, l'homme d'État le plus puissant du moment, fondateur du réseau de madrasas (écoles supérieures) nizâmiyya.

La gloire à Bagdad (1091-1095)

En 484 de l'Hégire (1091), à seulement 33 ans, Al-Ghazâlî est nommé professeur titulaire à la Nizâmiyya de Bagdad, la plus prestigieuse école sunnite du monde. C'est l'apogée d'une carrière éclair : il y enseigne devant des centaines d'étudiants, fait autorité dans les questions de jurisprudence et de théologie, conseille la cour seldjoukide, prend position contre les ismaéliens (bâtiniyya) dont la propagande politique menace alors le califat sunnite.

C'est durant cette période qu'il rédige deux ouvrages majeurs :

  • Maqâsid al-falâsifa (« Les Intentions des philosophes »), qui expose fidèlement les thèses des philosophes musulmans (notamment d'Avicenne). Ce livre, par sa clarté pédagogique, sera traduit en latin au XIIe siècle et diffusé en Europe sous le nom d'Algazel ; les latins, ignorant le second ouvrage critique d'Al-Ghazâlî, le prendront longtemps pour un grand philosophe falsafien.
  • Tahâfut al-falâsifa (« L'Incohérence des philosophes »), composé vers 1095, où il critique méthodiquement les thèses métaphysiques d'Avicenne et d'Al-Fârâbî. C'est l'œuvre qui rend Al-Ghazâlî célèbre dans la philosophie islamique, et qui suscitera plus d'un siècle plus tard la réponse d'Averroès (L'Incohérence de l'Incohérence).

La crise spirituelle (1095)

À l'apogée de sa carrière, en juillet 1095, Al-Ghazâlî traverse une crise spirituelle profonde, qu'il a lui-même racontée dans son autobiographie tardive, Al-Munqidh min al-dalâl (« Le Sauveur de l'erreur » ou « Délivrance de l'erreur »). Cette crise se manifeste d'abord physiquement : il perd l'usage de la parole pour ses cours, ne peut plus enseigner. Sur le plan psychologique, il est saisi par le doute sur la sincérité de ses motivations : enseigne-t-il par amour de la vérité, ou par recherche du pouvoir et de la gloire ?

La crise débouche sur une décision radicale. En novembre 1095, Al-Ghazâlî quitte la Nizâmiyya de Bagdad. Sous prétexte d'un pèlerinage à La Mecque, il abandonne sa chaire, distribue ses biens, ne garde que de quoi assurer la subsistance de sa famille. Il commence alors une période d'errance ascétique qui durera plus de dix ans.

Les années d'errance et de retraite (1095-1106)

Al-Ghazâlî voyage à Damas, à Jérusalem, à La Mecque, en Égypte. Il vit en retrait, pratique le soufisme, médite. La période la plus féconde se passe à Damas, où il s'installe pendant plusieurs années dans la mosquée des Omeyyades. C'est durant ces années qu'il compose son œuvre la plus considérable et la plus durable : Ihyâ' 'ulûm al-dîn (« La Revivification des sciences de la religion »), vaste somme en quatre parties qui réorganise et spiritualise toutes les disciplines de la pensée islamique (foi, pratiques religieuses, sociabilité, conduite de l'âme).

L'Ihyâ' est l'œuvre maîtresse d'Al-Ghazâlî, celle qui lui vaudra son surnom honorifique de Hujjat al-Islâm (« Preuve de l'Islam »). Elle pose la question de savoir comment vivre une religion authentique au-delà du formalisme juridique, en intégrant la dimension intérieure et soufie sans rejeter l'orthodoxie sunnite. C'est un projet d'intégration intellectuelle ambitieux.

Le retour à l'enseignement et la fin (1106-1111)

En 499 de l'Hégire (1106), après plus de dix ans de retrait, Al-Ghazâlî retourne à l'enseignement, sur les sollicitations pressantes du vizir seldjoukide Fakhr al-Mulk (fils du Nizâm al-Mulk qui l'avait nommé à Bagdad). Il accepte la chaire de la Nizâmiyya de Nichapour, mais pour peu de temps. Très vite, il se retire à nouveau, dans sa ville natale de Tabarân-Tûs, où il fonde une petite école et un couvent soufi.

Il rédige durant ces dernières années son autobiographie spirituelle, Al-Munqidh min al-dalâl, qui demeure un document exceptionnel : Al-Ghazâlî y raconte sa quête de la vérité, son passage par les différentes écoles de pensée (théologiens, philosophes, ismaéliens, soufis), et son aboutissement final dans la voie soufie comme synthèse vivante de la vérité religieuse. Le texte rappelle, par sa forme autobiographique, les Confessions d'Augustin d'Hippone, avec lequel Al-Ghazâlî partage l'expérience d'une conversion intellectuelle.

Al-Ghazâlî meurt à Tabarân-Tûs le 14 jumâdâ II 505 de l'Hégire, soit le 18 ou le 19 décembre 1111. Il a 53 ans environ.

Un homme partagé entre plusieurs vocations

La biographie d'Al-Ghazâlî montre un homme déchiré entre plusieurs vocations qu'il a réussi, dans son projet final, à intégrer :

  • Le théologien sunnite acharite, défenseur de l'orthodoxie contre les déviations philosophiques et ismaéliennes.
  • Le juriste chaféite, reconnu comme une autorité de premier plan en jurisprudence.
  • Le philosophe critique, qui connaît la philosophie d'inspiration grecque pour la mieux réfuter.
  • Le mystique soufi, qui considère que la voie spirituelle intérieure est la plus haute forme d'accès à la vérité religieuse.

C'est cette tentative d'intégrer ces quatre vocations, au prix d'une crise existentielle profonde et d'un retrait du monde, qui fait la singularité d'Al-Ghazâlî. Avant lui, ces vocations étaient souvent exclusives ; il a montré qu'elles pouvaient se compléter, à condition d'établir entre elles une hiérarchie où la dimension spirituelle intérieure (le soufisme) couronne le tout, sans pour autant abolir la rigueur juridique et théologique. Ce projet d'intégration explique son influence durable : il offre à l'islam sunnite un modèle dans lequel mystique et orthodoxie peuvent coexister.

Pensée principale

La pensée d'Al-Ghazâlî est traversée par une question centrale : comment articuler les multiples voies d'accès à la vérité religieuse (théologie, jurisprudence, philosophie, mystique) dans une synthèse cohérente, sans en sacrifier aucune mais en établissant entre elles une hiérarchie justifiée ? La réponse qu'il apporte progressivement au cours de sa vie, et qui aboutit dans ses œuvres tardives, est l'une des constructions intellectuelles les plus considérables de la pensée islamique médiévale.

La quête de la certitude

Dans son autobiographie Al-Munqidh min al-dalâl (« Le Sauveur de l'erreur »), Al-Ghazâlî raconte son cheminement comme une quête de la certitude. Au point de départ, jeune théologien, il se rend compte que ses croyances religieuses lui ont été transmises par autorité (taqlîd), sans qu'il les ait personnellement vérifiées. Il décide donc d'examiner chacune des quatre grandes voies par lesquelles ses contemporains prétendaient atteindre la vérité :

  • Le kalâm (théologie spéculative) des théologiens.
  • La falsafa (philosophie d'inspiration grecque) des philosophes.
  • Le ta'lîm (enseignement infaillible) des ismaéliens bâtiniyya.
  • La tasawwuf (voie spirituelle intérieure) des soufis.

Cette démarche d'examen méthodique des écoles n'est pas sans rappeler Descartes (qui pourtant écrira cinq siècles plus tard). Al-Ghazâlî est en quête d'un fondement indubitable, qui ne dépende d'aucune autorité extérieure.

La crise sceptique

L'examen le conduit d'abord à une crise sceptique radicale. Al-Ghazâlî prend conscience que les sens peuvent tromper, que même la raison peut être trompée (s'il existe un niveau de connaissance supérieur à la raison, qui nous montrerait que ce que nous croyons rationnel est en réalité illusoire, comme le rêve apparaît cohérent à celui qui rêve). Cette crise est profonde, et c'est ce qui fait l'analogie partielle avec le doute cartésien.

Al-Ghazâlî sort de cette crise non par un acte de raison (comme le fera Descartes), mais par ce qu'il appelle « une lumière que Dieu jeta dans son cœur ». La sortie du scepticisme est donc essentiellement une expérience intérieure d'illumination, non une démonstration argumentative.

La critique des philosophes

Avant son retrait soufi, Al-Ghazâlî entreprend une critique systématique des philosophes (Al-Fârâbî, Avicenne et leurs disciples), dans son Tahâfut al-falâsifa (« L'Incohérence des philosophes »), composé vers 1095.

L'argumentation est subtile. Al-Ghazâlî ne rejette pas la philosophie en bloc :

  • Il accepte les mathématiques et la logique formelle, dont il reconnaît la rigueur.
  • Il distingue dans la philosophie ce qu'elle a de scientifique (où il y a peu à redire) et ce qui relève de la métaphysique (où elle prétend démontrer ce qu'elle ne peut pas démontrer).
  • Il critique la métaphysique philosophique en utilisant les outils mêmes de la philosophie (la logique aristotélicienne).

L'œuvre est structurée autour de vingt discussions : seize portent sur la métaphysique, quatre sur la physique. Les thèses les plus durement attaquées sont :

  • L'éternité du monde : Al-Fârâbî et Avicenne, suivant la lecture néoplatonisée d'Aristote, soutiennent que le monde est éternel (procession éternelle à partir de la cause première). Al-Ghazâlî objecte que cette doctrine contredit la création coranique et qu'elle n'est pas démontrée par les philosophes (leur seule preuve étant l'impossibilité supposée d'un commencement, qui repose elle-même sur des prémisses non prouvées).
  • La science divine : les philosophes soutiennent que Dieu ne connaît que les universaux, non les particuliers. Al-Ghazâlî répond que cette doctrine contredit l'omniscience coranique et la possibilité du jugement dernier individuel.
  • La résurrection corporelle : les philosophes admettent une immortalité de l'âme rationnelle, mais nient la résurrection des corps. Al-Ghazâlî soutient que la résurrection corporelle est une doctrine coranique fondamentale, et qu'elle n'est pas philosophiquement impossible.

La critique de la causalité

Au cœur du Tahâfut, Al-Ghazâlî développe dans la 17e discussion ce qui est devenu l'un des textes les plus discutés de la philosophie médiévale : sa critique de la causalité.

Les philosophes posent que les phénomènes naturels sont liés par une nécessité causale (le feu brûle nécessairement le coton qu'il touche). Al-Ghazâlî conteste cette nécessité : ce que nous observons, c'est seulement une conjonction constante entre certains phénomènes (l'approche du feu et la combustion du coton), pas une connexion nécessaire. Ce qui se passe est que Dieu crée à chaque instant la combustion lorsque le feu approche, par une habitude divine ('âda) qu'il pourrait à tout moment interrompre.

Cette doctrine (parfois appelée « occasionalisme ») a deux fonctions :

  • Elle préserve la possibilité des miracles prophétiques (transformation du bâton de Moïse en serpent, survie d'Abraham dans le feu) : ces miracles ne sont pas des suspensions de lois nécessaires, ils sont simplement des dérogations à l'habitude divine ordinaire.
  • Elle préserve l'omnipotence divine : Dieu n'est pas lié par des lois naturelles qui lui imposeraient des limites.

La parenté avec la critique humienne de la causalité (sept siècles plus tard) est saisissante : David Hume soutiendra lui aussi que l'expérience ne nous montre que des conjonctions constantes, pas des connexions nécessaires. Mais alors que Hume en déduit que l'idée de nécessité causale est une habitude mentale, Al-Ghazâlî en déduit que la véritable cause des phénomènes est l'action constante de Dieu. Les deux philosophes partent du même constat phénoménologique, mais en tirent des conclusions différentes.

La voie soufie comme aboutissement

Au terme de son cheminement, Al-Ghazâlî privilégie la voie soufie comme la plus haute forme d'accès à la vérité religieuse. Pourquoi ?

Parce que les autres voies ont des limites :

  • Le kalâm peut défendre l'orthodoxie face aux objections, mais ne donne pas par lui-même une expérience vivante de la foi.
  • La falsafa offre des concepts mais ne touche pas le cœur ; elle se perd parfois en spéculations qui ne sont pas démontrées (cf. critique du Tahâfut).
  • L'enseignement ismaélien suppose une autorité (l'imâm caché) qui n'est elle-même pas démontrée.

Seule la voie soufie offre, selon Al-Ghazâlî, une expérience intérieure de la vérité religieuse, accessible non par déduction mais par purification du cœur et discipline spirituelle. Cette voie ne contredit pas l'orthodoxie sunnite (Al-Ghazâlî est par ailleurs un juriste rigoureux) : elle l'achève en l'intériorisant.

Cette intégration du soufisme dans l'orthodoxie sunnite est la grande contribution intellectuelle d'Al-Ghazâlî. Avant lui, les soufis étaient souvent suspects d'hétérodoxie ; après lui, le soufisme deviendra largement compatible avec la jurisprudence et la théologie sunnites. C'est l'une des transformations majeures de l'histoire intellectuelle de l'islam médiéval.

L'Ihyâ' 'ulûm al-dîn : la synthèse

L'œuvre majeure d'Al-Ghazâlî, Ihyâ' 'ulûm al-dîn (« La Revivification des sciences de la religion »), expose cette synthèse intellectuelle. La somme est divisée en quatre quartiers :

  • Les actes cultuels ('ibâdât) : prière, jeûne, pèlerinage, etc., abordés à la fois dans leur dimension juridique et dans leur dimension intérieure.
  • Les comportements quotidiens ('âdât) : nourriture, mariage, gain et dépense, voyages, etc.
  • Les vices destructeurs (muhlikât) : orgueil, colère, envie, hypocrisie, etc., analysés comme maladies de l'âme.
  • Les vertus salvatrices (munjiyât) : repentir, patience, gratitude, espérance, amour de Dieu, etc.

L'ambition est encyclopédique : aborder la totalité de la vie humaine sous une perspective qui intègre juridique, théologique et spirituel. C'est un projet qui n'a pas d'équivalent dans la tradition philosophique grecque ou occidentale, mais qui correspond à une exigence islamique spécifique : la religion ne se limite pas à un domaine séparé, elle informe la totalité de la vie.

Tensions et difficultés

La pensée d'Al-Ghazâlî présente plusieurs tensions :

  • Tension entre la critique de la philosophie (qu'il accuse d'incohérence) et son usage de la logique aristotélicienne (qu'il défend explicitement comme outil neutre). Cette ambivalence a fait dire à certains commentateurs que la critique d'Al-Ghazâlî, malgré son apparence, renforce la place de la logique dans la culture sunnite.
  • Tension entre l'orthodoxie sunnite (qui exige le respect de la loi révélée) et l'intériorité soufie (qui place l'expérience personnelle au plus haut). Al-Ghazâlî tente de tenir les deux exigences, mais certains de ses successeurs (Ibn Taymiyya notamment) lui reprocheront d'avoir, malgré ses précautions, ouvert la porte à des dérives mystiques.
  • Tension entre son projet encyclopédique (couvrir toute la pensée islamique) et son humilité antiphilosophique (se méfier de la spéculation au profit de l'expérience). L'œuvre est immense, mais elle se veut humble.

Ces tensions ne sont pas des contradictions : elles font la richesse d'une pensée qui s'efforce d'articuler des dimensions souvent séparées de l'expérience religieuse.

Une pensée incarnée

Une dimension décisive de la pensée d'Al-Ghazâlî qu'il importe de souligner : elle est inséparable de son parcours biographique. Al-Ghazâlî n'écrit pas du dehors : il écrit du dedans d'une expérience spirituelle qu'il a vécue dans sa chair. Sa crise de 1095, son abandon de la Nizâmiyya de Bagdad, ses années d'errance, son retour à l'enseignement, sa retraite finale à Tûs : tout cela n'est pas anecdotique biographique. C'est le terrain même de sa pensée. L'Ihyâ' ne pouvait pas avoir été écrit par un universitaire confortablement installé : il fallait avoir traversé la crise de la conviction pour pouvoir écrire ce que la conviction renouvelée a à dire.

Cette articulation de la pensée et de la vie rapproche Al-Ghazâlî d'autres grandes figures où la philosophie se confond avec une trajectoire vécue : Augustin d'Hippone (dont les Confessions présentent une structure semblable), Pascal, et plus tard Kierkegaard. Dans tous ces cas, l'œuvre philosophique ne se laisse pas séparer de la vie qui l'a produite.

Œuvres majeures

Al-Ghazâlî est un auteur prolifique : plus de soixante-dix ouvrages lui sont attribués, dont beaucoup nous sont parvenus. On en retient ici les quatre œuvres majeures qui ont structuré sa carrière intellectuelle et fait sa renommée durable.

Maqâsid al-falâsifa (« Les Intentions des philosophes »), vers 1094

C'est le premier des deux grands livres consacrés à la philosophie. Le titre signifie « les buts » ou « les intentions » des philosophes. L'ouvrage est un exposé fidèle et pédagogique des thèses des philosophes musulmans inspirés du néoplatonisme grec, principalement Al-Fârâbî et surtout Avicenne.

L'œuvre suit le plan classique de la philosophie aristotélo-avicennienne : logique, métaphysique, physique. Al-Ghazâlî y présente les thèses des philosophes sans encore les critiquer : son but est de les exposer clairement, pour que ses lecteurs (et lui-même) sachent exactement ce qu'il faudra réfuter dans le second ouvrage.

Cette œuvre a connu une fortune paradoxale en Occident. Traduit en latin au XIIe siècle (par Dominique Gondisalvi à Tolède) sous le titre Logica et philosophia Algazelis Arabis, il a été lu pendant des siècles comme l'œuvre d'un philosophe musulman classique : les latins, ignorant le second livre critique, ont longtemps pris Al-Ghazâlî pour un disciple d'Avicenne. Le malentendu n'a été dissipé qu'à l'époque moderne, avec la traduction tardive du Tahâfut.

Tahâfut al-falâsifa (« L'Incohérence des philosophes »), vers 1095

L'œuvre la plus célèbre d'Al-Ghazâlî en philosophie. Le titre, Tahâfut (souvent traduit par « incohérence », « destruction » ou « ruine »), désigne en arabe l'effondrement d'une construction. L'ouvrage entreprend de démontrer que les thèses métaphysiques des philosophes ne tiennent pas, en utilisant contre eux les outils mêmes de leur logique.

Structure

Le livre est organisé en vingt discussions (masâ'il) :

  • Seize discussions portent sur la métaphysique.
  • Quatre discussions portent sur la physique (notamment la 17e, sur la causalité, qui est la plus célèbre).

Les thèses les plus durement attaquées sont l'éternité du monde, la limitation de la science divine aux universaux, la négation de la résurrection corporelle, et la nécessité causale.

Trois conclusions très dures

À la fin de l'ouvrage, Al-Ghazâlî va jusqu'à déclarer que trois thèses des philosophes les exposent à l'accusation d'incrédulité (kufr, c'est-à-dire de sortie de l'islam) :

  • L'éternité du monde.
  • Le fait que Dieu ne connaisse pas les particuliers.
  • La négation de la résurrection corporelle.

Cette condamnation explicite, par un théologien aussi reconnu qu'Al-Ghazâlî, aura un effet considérable sur la place de la philosophie dans le monde musulman.

Réception

L'œuvre suscitera, plus d'un siècle plus tard, la réponse d'Averroès (1126-1198), qui composera Tahâfut al-tahâfut (« L'Incohérence de l'Incohérence ») pour défendre la philosophie. Le débat Al-Ghazâlî / Averroès est l'un des grands débats de la philosophie médiévale, par-delà les confessions.

L'ouvrage a aussi été traduit en latin et en hébreu au XIIIe siècle, et influencera la scolastique médiévale, notamment dans les discussions sur la causalité et les miracles. Stanford Encyclopedia of Philosophy souligne que la critique d'Al-Ghazâlî anticipe la critique nominaliste de la science aristotélicienne qui se développera dans l'Europe du XIVe siècle.

Ihyâ' 'ulûm al-dîn (« La Revivification des sciences de la religion »), vers 1096-1106

L'œuvre maîtresse d'Al-Ghazâlî, composée durant les années d'errance et de retrait après la crise de 1095. C'est de loin son ouvrage le plus long, le plus ambitieux, et celui qui lui vaudra son surnom honorifique de Hujjat al-Islâm (« Preuve de l'Islam »).

Le projet

Al-Ghazâlî constate que les sciences religieuses de son temps sont devenues formelles, juridiques, parfois mécaniques. Les fuqahâ' (juristes) discutent à l'infini sur les détails de la loi, sans plus toucher à l'intérieur de la foi. L'Ihyâ' veut « revivifier » ces sciences en y réintroduisant la dimension spirituelle.

Structure : quatre quartiers

L'œuvre comprend quarante livres regroupés en quatre quartiers :

  • Rub' al-'ibâdât (Quart des actes cultuels) : foi, propreté rituelle, prière, aumône légale, jeûne, pèlerinage, etc.
  • Rub' al-'âdât (Quart des comportements quotidiens) : nourriture, mariage, gain, vie sociale, voyages.
  • Rub' al-muhlikât (Quart des vices destructeurs) : orgueil, hypocrisie, colère, envie, amour du monde, etc.
  • Rub' al-munjiyât (Quart des vertus salvatrices) : repentir, patience, gratitude, espérance, amour de Dieu, méditation, mort, vie future.

Chaque section combine prescription juridique (que dit la loi ?) et analyse spirituelle (quel est le sens intérieur de cette pratique ? comment la vivre véritablement ?). Le résultat est une somme qui couvre la totalité de la vie humaine.

Influence

L'Ihyâ' est devenu un classique absolu de la spiritualité musulmane sunnite. Lu, copié, commenté pendant des siècles dans tout le monde islamique, il a profondément marqué la formation religieuse de millions de croyants. Certains ont dit que si tous les livres islamiques étaient perdus à l'exception du Coran et de l'Ihyâ', l'essentiel de la tradition serait sauvé. C'est sans doute exagéré, mais cela donne une idée du statut de l'œuvre.

Al-Munqidh min al-dalâl (« Le Sauveur de l'erreur »), vers 1108

Œuvre tardive, brève (un peu plus d'une cinquantaine de pages dans une édition courante), mais d'une importance capitale. C'est l'autobiographie spirituelle d'Al-Ghazâlî, dans laquelle il retrace son cheminement.

Contenu

Al-Ghazâlî y raconte :

  • Sa quête de la certitude depuis l'enfance.
  • Sa crise sceptique initiale (doute sur les sens et la raison).
  • Son examen des quatre voies (théologie, philosophie, ismaélisme, soufisme).
  • Sa crise spirituelle de 1095 et son abandon de la Nizâmiyya.
  • Ses années d'errance.
  • Son aboutissement dans la voie soufie comme synthèse vivante.

Importance

Le texte est un document exceptionnel à plus d'un titre :

  • Il est l'une des rares autobiographies de la pensée islamique médiévale.
  • Il offre un témoignage direct du cheminement intellectuel d'un grand penseur.
  • Sa structure rappelle, par analogie partielle, les Confessions d'Augustin d'Hippone (sans qu'il y ait dépendance directe, Al-Ghazâlî ne lisant pas Augustin).
  • Plusieurs historiens y ont vu une préfiguration partielle du Discours de la méthode de Descartes (sans qu'il y ait là non plus de filiation établie ; les analogies sont structurelles, pas historiques).

L'Al-Munqidh est aujourd'hui l'œuvre d'Al-Ghazâlî la plus accessible au lecteur non spécialiste, et l'une des plus traduites.

Autres œuvres

À côté de ces quatre œuvres majeures, Al-Ghazâlî a produit de nombreux autres ouvrages, dont certains importants :

  • Mishkât al-anwâr (« La Niche des lumières »), bref traité mystique commentant le verset coranique de la lumière, qui contient ses spéculations les plus audacieuses sur la métaphysique de la lumière.
  • Iljâm al-'awâmm 'an 'ilm al-kalâm (« Empêcher le commun du peuple de pratiquer la théologie spéculative »), œuvre tardive qui exprime des réserves sur la pratique populaire du kalâm.
  • Mustaẓhirî, traité polémique contre les ismaéliens bâtiniyya, écrit à la demande du calife abbasside.
  • Mîzân al-'amal (« La Balance des œuvres »), traité d'éthique antérieur à la crise de 1095.
  • Al-Mustasfâ min 'ilm al-usûl (« Le Recueil distillé sur les fondements du droit »), œuvre majeure de méthodologie juridique chaféite.

L'ensemble de l'œuvre est encore en cours d'édition critique. La situation des textes attribués à Al-Ghazâlî est complexe : certains lui sont attribués à tort, d'autres sont d'authenticité discutée. Le travail de Frank Griffel et d'autres spécialistes contemporains a beaucoup avancé la clarification du corpus authentique.

Postérité et influence

L'influence d'Al-Ghazâlî est considérable et plurielle. Elle s'exerce sur trois plans qui se recoupent partiellement : dans le monde musulman sunnite, où il devient l'une des autorités majeures de la tradition orthodoxe ; dans la philosophie islamique, où il provoque la réaction d'Averroès et marque durablement le débat sur le statut de la falsafa ; et dans la pensée latine médiévale et moderne, où il exerce une influence indirecte mais réelle.

Dans le monde musulman sunnite

Al-Ghazâlî reçoit dès le XIIe siècle le surnom honorifique de Hujjat al-Islâm (« Preuve de l'Islam »), titre rarement décerné dans la tradition sunnite. Plusieurs raisons à cette autorité :

  • Son intégration du soufisme dans l'orthodoxie sunnite a profondément transformé la place de la mystique dans l'islam. Avant lui, les soufis étaient souvent suspects d'hétérodoxie. Après lui, une voie spirituelle intérieure compatible avec la jurisprudence et la théologie sunnites devient légitime. C'est l'une des transformations majeures de l'histoire intellectuelle de l'islam médiéval.
  • Son œuvre encyclopédique (Ihyâ' 'ulûm al-dîn) a servi de référence à des générations de musulmans, depuis les élites lettrées jusqu'aux pratiquants ordinaires (notamment à travers les abrégés et adaptations).
  • Sa critique des philosophes a renforcé la position des théologiens orthodoxes face aux falsafa d'inspiration grecque.

Des grands soufis et théologiens postérieurs se réclament de lui, en particulier dans la tradition iranienne, ottomane, indo-musulmane, malaisienne et africaine. Son influence durable sur la spiritualité musulmane est probablement plus large encore que celle d'aucun autre auteur après les premiers siècles.

Tous ses successeurs ne le suivent pas pour autant sans réserve. Au XIVe siècle, le théologien hanbalite Ibn Taymiyya (1263-1328) lui reproche sa proximité avec le soufisme et avec la philosophie, qu'il juge dangereuses. Il accuse Al-Ghazâlî d'avoir, malgré ses précautions, ouvert la porte à des dérives. Cette critique s'inscrit dans une tension permanente de la tradition sunnite entre intégration spirituelle (modèle ghazâlien) et littéralisme rigoureux (modèle hanbalite).

La controverse avec Averroès

L'événement intellectuel le plus saillant de la postérité d'Al-Ghazâlî est la réponse que lui apporte Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), philosophe et juriste cordouan, dans son Tahâfut al-tahâfut (« L'Incohérence de l'Incohérence »), composé vers 1180.

Averroès accepte plusieurs des critiques d'Al-Ghazâlî contre Avicenne (il reconnaît que la métaphysique avicennienne s'écarte parfois d'Aristote sur des points importants). Mais il défend la philosophie elle-même contre l'accusation d'incohérence et soutient que les vingt discussions du Tahâfut reposent souvent sur des malentendus ou sur des arguments faibles.

Le débat porte notamment sur :

  • L'éternité du monde : Averroès défend la thèse aristotélicienne avec des arguments renouvelés.
  • La causalité : Averroès soutient qu'il faut maintenir une nécessité causale dans la nature, sous peine de rendre impossible toute connaissance scientifique. La critique d'Al-Ghazâlî, dit-il, conduit à la ruine de la science.
  • Le statut de la philosophie : Averroès soutient, dans son Discours décisif (Fasl al-maqâl), que la philosophie est non seulement compatible avec la révélation, mais obligatoire pour ceux qui en sont capables. C'est une réponse implicite à Al-Ghazâlî.

Ce débat est l'un des plus importants de la philosophie médiévale, par-delà les confessions. Il pose la question, durablement ouverte, de la compatibilité entre rationalité philosophique et révélation religieuse.

Le déclin de la philosophie dans l'Orient musulman ?

Une thèse longtemps soutenue affirme que la critique d'Al-Ghazâlî a entraîné le déclin de la philosophie dans l'Orient musulman après le XIIe siècle, par contraste avec son maintien en Occident musulman (l'Andalousie d'Averroès). Cette thèse, popularisée par Ernest Renan au XIXe siècle, est aujourd'hui largement nuancée par les historiens.

La philosophie ne disparaît pas dans l'Orient musulman après Al-Ghazâlî. Elle se transforme, s'intègre à la théologie et à la mystique, prend des formes nouvelles (philosophie illuminative de Suhrawardî au XIIe siècle, école d'Ispahan avec Mulla Sadra au XVIIe siècle). On parle aujourd'hui plutôt d'une transformation que d'un déclin.

Ce qui est exact, c'est que la falsafa d'inspiration aristotélo-avicennienne, sous la forme qu'elle avait avec Al-Fârâbî et Avicenne, recule effectivement après Al-Ghazâlî. Mais d'autres formes de philosophie islamique se développent.

L'influence sur la pensée juive médiévale

Al-Ghazâlî a exercé une influence significative sur la pensée juive médiévale, notamment à travers la traduction hébraïque de plusieurs de ses œuvres au XIIIe siècle. Maïmonide (1138-1204) connaît probablement Al-Ghazâlî, même s'il ne le cite pas explicitement. Plusieurs penseurs juifs médiévaux ont prolongé certaines analyses ghazâliennes, notamment sur la causalité et sur les rapports entre raison et révélation.

L'influence sur la pensée latine médiévale

Comme indiqué, Al-Ghazâlî est connu des latins à partir du XIIe siècle, sous le nom d'Algazel, à travers la traduction de ses Maqâsid al-falâsifa par Dominique Gondisalvi à Tolède. Cette traduction tronquée a longtemps fait croire que Al-Ghazâlî était un philosophe avicennien. L'influence d'Algazel sur la philosophie scolastique passe donc par ce malentendu.

Le Tahâfut lui-même n'est traduit en latin que tardivement (entre le XVe et le XVIe siècle, avec des fragments antérieurs), et son influence directe sur la scolastique est plus limitée que celle des Maqâsid. Cependant, plusieurs scolastiques, notamment Thomas d'Aquin (1225-1274), connaissent et discutent les positions d'Algazel sur la création du monde et sur les rapports entre raison et foi.

L'influence sur la critique nominaliste de la causalité aristotélicienne au XIVe siècle (Nicolas d'Autrecourt notamment) est plus délicate à établir, mais plusieurs historiens y voient des parentés frappantes avec la 17e discussion du Tahâfut.

Le parallèle avec Hume

L'un des points les plus discutés de la postérité d'Al-Ghazâlî est le parallèle entre sa critique de la causalité et celle de David Hume (1711-1776). Sept siècles avant Hume, Al-Ghazâlî soutient déjà que l'expérience ne nous donne que des conjonctions constantes, pas des connexions nécessaires.

Les conclusions tirées sont différentes :

  • Hume conclut que l'idée de nécessité causale est une habitude mentale, sans fondement dans les choses elles-mêmes.
  • Al-Ghazâlî conclut que la véritable cause des phénomènes est l'action constante de Dieu (occasionalisme).

Mais le diagnostic phénoménologique de départ est saisissamment proche. La question de savoir si Hume a eu une connaissance même indirecte de la pensée d'Al-Ghazâlî est débattue : il n'y a pas de preuve d'une influence directe, mais des médiations sont possibles (par les traductions latines, par les discussions scolastiques). Plus probablement, il s'agit d'une convergence intellectuelle indépendante, qui n'en est pas moins remarquable.

Dans la modernité philosophique

Plusieurs auteurs modernes ont étudié Al-Ghazâlî avec attention :

  • Louis Massignon (1883-1962), grand orientaliste français, a contribué à faire connaître Al-Ghazâlî en France, dans le cadre de ses travaux sur la mystique musulmane.
  • Louis Gardet (1904-1986) a consacré plusieurs études importantes à la théologie et à la mystique ghazâliennes.
  • Henry Corbin (1903-1978), orientaliste français spécialiste de la philosophie iranienne, situe Al-Ghazâlî dans la grande tradition de la spiritualité islamique.
  • Frank Griffel (Université Yale), spécialiste contemporain de référence, a publié Al-Ghazâlî's Philosophical Theology (Oxford UP, 2009), étude majeure qui a renouvelé la lecture du penseur.
  • Roger Arnaldez (1911-2006) a consacré plusieurs ouvrages au débat Averroès / Al-Ghazâlî.

Une figure intellectuelle durable

Al-Ghazâlî est aujourd'hui largement reconnu comme l'un des penseurs majeurs de l'histoire intellectuelle de l'humanité, par-delà l'islam et la philosophie. Sa trajectoire personnelle (la crise spirituelle de 1095, l'abandon du sommet de la carrière universitaire, l'errance, la quête de la certitude vécue) fait écho à des trajectoires comparables dans d'autres traditions (Augustin d'Hippone, Pascal, Kierkegaard). Sa critique de la causalité préfigure plusieurs développements ultérieurs de l'épistémologie. Son projet d'intégration de la mystique et de l'orthodoxie a transformé durablement l'islam sunnite.

Il continue à être lu et étudié, dans le monde musulman comme dans le monde académique occidental. La traduction française de l'Ihyâ' est encore en cours (projet d'envergure mené depuis plusieurs décennies). De nouvelles études philosophiques et historiques continuent à paraître régulièrement, signe d'une pensée qui n'a pas livré tous ses secrets.

Pour aller plus loin

Introductions accessibles

  • Eric Geoffroy, Al-Ghazâlî. Le passage du seuil, Albin Michel, 2024. Introduction récente, par un spécialiste reconnu du soufisme.
  • Roger Arnaldez, Al-Ghazâlî. Sa vie et son œuvre, Albin Michel, 2007. Synthèse claire par un grand orientaliste français.
  • Henri Laoust, La Politique de Ghazâlî, Geuthner, 1970. Plus ancien mais toujours utile pour la dimension politique de la pensée.

Études approfondies

  • Frank Griffel, Al-Ghazâlî's Philosophical Theology, Oxford UP, 2009. Étude de référence contemporaine en anglais. Renouvelle profondément la lecture d'Al-Ghazâlî, notamment en montrant que sa pensée intègre plus de philosophie qu'on ne le pensait traditionnellement.
  • Frank Griffel, The Formation of Post-Classical Philosophy in Islam, Oxford UP, 2021. Place Al-Ghazâlî dans la grande transformation intellectuelle du XIIe siècle.
  • W. Montgomery Watt, Muslim Intellectual. A Study of al-Ghazali, Edinburgh UP, 1963. Étude classique en anglais.
  • Marie-Louise Siauve, L'Amour de Dieu chez Ghazâlî. Une philosophie de l'amour à Bagdad au début du XIIe siècle, Vrin, 1986. Très bonne étude française d'un aspect spécifique.
  • Roger Arnaldez, Averroès. Un rationaliste en Islam, Balland, 1998. Pour situer Al-Ghazâlî dans le débat avec Averroès.

Œuvres d'Al-Ghazâlî disponibles en français

L'édition critique et la traduction de l'œuvre complète d'Al-Ghazâlî sont encore en cours. Voici les principaux titres accessibles :

L'autobiographie

  • Erreur et délivrance (Al-Munqidh min al-dalâl), traduction de Farid Jabre, Beyrouth, Commission internationale pour la traduction des chefs-d'œuvre, 1959 (édition bilingue arabe-français). Référence académique.
  • Le Sauveur de l'erreur, traduction d'Abdelhamid Ben Sako, ENAG, Alger, 1989. Traduction également utilisée.
  • Le Préservatif de l'erreur, traduction ancienne de Barbier de Meynard, 1877, accessible sur archive.org. Datée mais historiquement intéressante.

La critique de la philosophie

  • Tahâfut al-falâsifa, l'Incohérence des philosophes, traduction française par Maurice Bouyges (latin) et adaptations récentes (peu accessibles en bonne traduction française complète).
  • Le Critère décisif de distinction entre l'islam et l'hérésie (Faysal al-tafriqa bayna l-islâm wa l-zandaqa), traduction de Mustapha Hogga, Vrin, 2010. Texte court éclairant les positions d'Al-Ghazâlî.

L'œuvre maîtresse

  • Ihyâ' 'ulûm al-dîn (« Revivification des sciences de la religion »). La traduction française intégrale est encore en cours. Plusieurs sections sont disponibles séparément :
  • Le Livre de l'amour, traduction de Marie-Louise Siauve, Vrin, 1986.
  • Le Livre de la méditation, traduction de Hassan Boutaleb, Albouraq, 2003.
  • Le Livre du licite et de l'illicite, traduction de Régis Morelon, Vrin, 1981.
  • Plusieurs autres livres disponibles en traductions partielles.
  • Le Tabernacle des lumières (Mishkât al-anwâr), traduction de Roger Deladrière, Seuil, 1981. Bref traité mystique, accessible.

Autres textes

  • Le Livre du licite et de l'illicite, traduction de Régis Morelon, Vrin, 1981.
  • Lettre au disciple (Ayyuhâ al-walad), traduction de Toufic Sabbagh, UNESCO, 1951. Bref traité éthique destiné à un jeune disciple.

Études thématiques

Sur la causalité et l'occasionalisme

  • Lenn Goodman, « Did al-Ghazâlî Deny Causality? », Studia Islamica, 47 (1978), p. 83-120. Article important.
  • Michael Marmura, Al-Ghazali's Incoherence of the Philosophers, Brigham Young UP, 2000 (édition arabe-anglaise commentée).

Sur la mystique

  • Eric Geoffroy, Le Soufisme. Voie intérieure de l'islam, Le Seuil, 2003 (chapitre sur Al-Ghazâlî). Pour situer Al-Ghazâlî dans la tradition soufie.
  • Annemarie Schimmel, Mystical Dimensions of Islam, University of North Carolina Press, 1975 (trad. fr. partielle). Vue d'ensemble qui éclaire le contexte d'Al-Ghazâlî.

Parcours de lecture suggéré

Pour aborder Al-Ghazâlî, plusieurs entrées sont possibles selon les intérêts :

  1. Pour découvrir l'homme et sa quête : commencer par Al-Munqidh min al-dalâl (« Le Sauveur de l'erreur »). Texte bref, autobiographique, accessible. Permet de saisir la trajectoire personnelle qui sous-tend toute l'œuvre.
  2. Pour aborder la spiritualité : lire Le Tabernacle des lumières (bref) et quelques livres choisis de l'Ihyâ' (par exemple Le Livre de l'amour ou Le Livre de la méditation).
  3. Pour comprendre le débat philosophique : étudier la 17e discussion du Tahâfut (sur la causalité), accessible en traductions anglaises et en discussions secondaires. C'est l'argument philosophique le plus saisissant d'Al-Ghazâlî.
  4. Pour situer Al-Ghazâlî dans la philosophie islamique : lire en parallèle Al-Ghazâlî et la réponse d'Averroès dans le Tahâfut al-tahâfut. Le dialogue éclaire les deux auteurs.
  5. Pour approfondir : se tourner vers l'étude de Frank Griffel (Al-Ghazâlî's Philosophical Theology, 2009), qui est aujourd'hui la référence académique mondiale.

Sur la philosophie islamique en général

  • Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986 (réédition). Synthèse de référence par un grand orientaliste français.
  • Christian Jambet, Qu'est-ce que la philosophie islamique ?, Gallimard, coll. « Folio essais », 2011. Plus récent et accessible.
  • Dimitri Gutas, Avicenne et la tradition aristotélicienne, traduction Vrin (de l'anglais), 2011. Pour comprendre le contexte philosophique avicennien que critique Al-Ghazâlî.

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « al-Ghazali » par Frank Griffel, plato.stanford.edu. Synthèse de qualité, libre d'accès.
  • Encyclopaedia of Islam, 2e et 3e éditions (Brill). Référence académique de premier ordre, accessible en bibliothèque universitaire.
  • Encyclopædia Iranica, articles sur Al-Ghazâlî, iranicaonline.org. Accent sur les aspects iraniens.

Lire Al-Ghazâlî est un voyage exigeant, mais l'œuvre récompense largement l'effort. Au cœur de la mystique sunnite, à la croisée de la philosophie aristotélo-avicennienne et du soufisme, Al-Ghazâlî offre une pensée à la fois rigoureusement argumentée et profondément vécue, qui continue à interroger toutes les traditions intellectuelles du monde contemporain.

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