Caractères

Titre original : Ἠθικοὶ χαρακτῆρες

Publication : fin du IVe siècle av. J.-C.

Analyse

Trente portraits, trente travers. Le flatteur, le bavard, le superstitieux, le vantard, le rustre, l'avare, le lâche, le partisan de l'oligarchie : chacun occupe une page ou deux, pas plus. Le texte énonce d'abord le défaut en une phrase, puis déroule une série de petites scènes où l'on voit l'homme en question agir. Rien d'autre. Ni psychologie, ni morale explicite, ni conclusion.

Ce livre minuscule, écrit par Théophraste à la fin du IVe siècle avant notre ère, a fondé un genre littéraire qui a duré deux millénaires.

Un objet difficile à situer

Les Caractères ne ressemblent à rien de ce que produisait le péripatétisme. L'école d'Aristote classait, définissait, remontait aux causes. Ici, personne ne remonte à rien. Le texte montre et se tait.

D'où une question que les lecteurs se posent depuis l'Antiquité : à quoi servait cet ouvrage ? Trois hypothèses circulent. Il pourrait s'agir d'un matériau pour l'éthique, destiné à illustrer les dispositions morales que les traités analysent abstraitement. Il pourrait s'agir d'un répertoire pour orateurs, qui avaient besoin de peindre rapidement un adversaire. Il pourrait s'agir d'un recueil préparatoire pour la comédie, dont les types - le vieillard avare, le soldat fanfaron - étaient en train de se fixer à Athènes dans ces mêmes années.

Aucune de ces lectures ne s'impose, et il n'est pas certain qu'il faille choisir. Le texte a peut-être circulé à l'intérieur de l'école sans destination unique, comme un carnet d'observations.

La mécanique du portrait

La construction est toujours la même. Une formule d'ouverture donne le défaut : la flatterie est ceci, l'importunité est cela. Puis vient la liste, introduite par la description d'un homme qui fait telle et telle chose.

Le flatteur, en promenade avec celui qu'il courtise, lui fait remarquer combien tout le monde le regarde ; il écarte la poussière de son manteau ; il rit avant que la plaisanterie soit achevée ; il affirme que l'enfant ressemble au père de façon frappante.

Le superstitieux se lave les mains à la fontaine sacrée, se met une feuille de laurier dans la bouche et passe la journée ainsi ; il ne veut pas marcher sur une tombe ; si une belette traverse son chemin, il s'arrête jusqu'à ce que quelqu'un soit passé avant lui.

L'effet repose entièrement sur l'accumulation. Chaque geste isolé serait anodin ; alignés, ils composent un type reconnaissable, et le lecteur rit parce qu'il identifie quelqu'un. Il n'y a pas de narration : les verbes sont au présent, l'homme est pris dans l'habitude plutôt que dans une histoire.

Un type, pas une personne

C'est là la singularité du livre et ce qui le sépare de la biographie comme du roman. Les personnages de Théophraste n'ont pas de nom, pas de passé, pas de vie intérieure. On ne sait pas pourquoi le flatteur flatte, ni s'il souffre, ni s'il pourrait changer.

Ils n'ont pas non plus de vertu correspondante. On aurait pu attendre, d'un élève d'Aristote, une galerie symétrique de qualités et de défauts, ou un classement selon le juste milieu. Il n'y a rien de tel : les trente portraits sont tous des portraits de travers, et aucun ne se présente comme l'excès dont il faudrait trouver la mesure. Certains défauts sont graves, d'autres simplement agaçants, et le texte ne hiérarchise pas.

Cette absence de jugement explicite est probablement ce qui a assuré la survie du livre. Elle le rend lisible hors de la doctrine qui l'a produit.

Athènes en arrière-plan

Les Caractères sont aussi un document. On y voit une cité : le marché, les banquets, le gymnase, les tribunaux, les cultes, les esclaves, les emprunts entre voisins, les conversations de bains publics. Les détails sont prosaïques et c'est leur intérêt, car la littérature grecque conservée parle rarement de ce niveau de l'existence.

Un portrait sort du lot par sa portée politique, celui du partisan de l'oligarchie, dont on entend les propos sur la foule, sur la nécessité que quelques hommes gouvernent, sur le dégoût des assemblées. Il rappelle que ce livre s'écrit dans une Athènes où la démocratie vient d'être mise à mal et où ces opinions se tenaient à table.

Un texte abîmé

Il faut savoir ce qu'on lit. La transmission manuscrite est médiocre : les derniers portraits ne circulaient pas avec les premiers, l'ordre varie, et plusieurs passages sont corrompus. Les définitions qui ouvrent chaque portrait et les petites moralités qui en concluent certains sont tenues pour des ajouts postérieurs, de même que la préface conservée, qui attribue le livre à un Théophraste nonagénaire écrivant pour un ami.

La datation elle-même dépend d'une allusion interne à des événements contemporains, ce qui place la composition vers la fin du IVe siècle sans permettre plus de précision. Les éditions modernes diffèrent sur l'étendue de ce qu'il faut retrancher.

La postérité

Le livre est lu dans l'Antiquité, puis sommeille. Il réapparaît à la fin du XVIe siècle, édité et commenté par les humanistes, et son succès est immédiat : le portrait moral bref correspond exactement à ce que la littérature européenne cherche alors.

Les auteurs anglais du début du XVIIe siècle s'emparent du procédé et publient des recueils de caractères sur le même modèle. En France, c'est La Bruyère qui scelle la fortune du texte : il le traduit et le place en 1688 en ouverture de ses propres Caractères ou les mœurs de ce siècle. Le geste est significatif. La Bruyère ne se contente pas d'imiter, il se met sous le patronage de Théophraste pour légitimer une forme que son siècle jugeait mineure.

De là vient une lignée qui court jusqu'à nous : le portrait de type, où l'on peint une catégorie sociale ou morale plutôt qu'un individu, et où la description tient lieu d'argument. Le journalisme de mœurs, la satire sociale et une bonne part de la comédie en vivent encore.

Pourquoi le lire aujourd'hui

Parce que c'est court et que cela fonctionne encore. Vous reconnaîtrez sans effort la plupart de ces trente hommes, ce qui pose une question intéressante : les travers humains sont-ils stables à ce point, ou est-ce la forme du portrait qui crée l'illusion de la reconnaissance en ne retenant que ce qui peut traverser les siècles ?

Le livre invite aussi à une prudence. Peindre des types, c'est produire des étiquettes, et l'exercice qui amuse chez Théophraste devient une mécanique dangereuse dès qu'il s'applique à des groupes réels. Il vaut la peine de lire ces pages en observant son propre plaisir à y reconnaître les autres.

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