Donna Haraway
Théoricienne féministe américaine, biologiste et historienne des sciences, Donna Haraway a bouleversé la pensée du vivant par ses figures du cyborg, des espèces compagnes et du Chthulucène.
Biographie
Donna Jeanne Haraway naît le 6 septembre 1944 à Denver, dans le Colorado. Grande lectrice de science-fiction dès l'adolescence, elle grandit dans une Amérique traversée par le mouvement des droits civiques, la guerre du Vietnam et les débuts du nouveau féminisme, un contexte qui nourrira toute son œuvre.
Une formation entre biologie et philosophie
Donna Haraway étudie la zoologie et la philosophie au Colorado College, puis obtient un doctorat à l'université Yale. Elle s'intéresse d'abord à la biologie expérimentale, mais l'univers du laboratoire la déçoit. Elle réoriente sa thèse vers l'étude des métaphores dans la biologie du développement, une démarche audacieuse dont elle tirera un livre en 1976 intitulé "Crystals, Fabrics and Fields". Cette manière de lire les sciences comme des constructions traversées par des images et des récits fondera toute sa méthode ultérieure.
De Johns Hopkins à Santa Cruz
Après avoir enseigné à l'université d'Hawaï puis à Johns Hopkins à Baltimore, Donna Haraway rejoint en 1980 le programme d'History of Consciousness à l'université de Californie à Santa Cruz, un lieu unique aux États-Unis où se croisent la French Theory, les cultural studies et les féminismes. Elle y devient la première professeure de théorie féministe des États-Unis. Elle y enseignera toute sa carrière, formant plusieurs générations d'étudiants et se plaçant au cœur d'un foyer intellectuel bouillonnant.
Le Manifeste cyborg et la reconnaissance
C'est en 1985 qu'elle publie le texte qui la rendra mondialement célèbre, le "Manifeste cyborg". Cet essai, à la fois manifeste politique et essai philosophique, fait du cyborg une figure de la remise en cause des grandes frontières héritées : entre humain et machine, entre nature et culture, entre homme et femme. Le texte, largement discuté, marque durablement les théories féministes, les études culturelles et la philosophie des techniques.
Une œuvre en constante métamorphose
Depuis les années 1990, Donna Haraway prolonge et déplace ses questions. Dans "Le Manifeste des espèces compagnes" (2003), elle porte son attention sur les relations entre humains et animaux, en particulier avec les chiens. Dans "Vivre avec le trouble" (2016), traduit en français en 2020, elle propose la figure du Chthulucène pour désigner une manière habitable de traverser la crise écologique en tissant de nouvelles parentés entre humains et non-humains. Elle est aujourd'hui professeure émérite à Santa Cruz. Ses ouvrages, traduits dans de nombreuses langues, en font une figure incontournable de la théorie contemporaine.
Pensée principale
La pensée de Donna Haraway se déploie sur plusieurs décennies et à travers plusieurs figures : le cyborg, les espèces compagnes, le Chthulucène. Ce qui en fait l'unité, c'est un refus obstiné des grands partages hérités (nature et culture, humain et animal, corps et machine) et une exigence permanente de repenser les identités comme des tissages relationnels.
Le cyborg contre les partages
Le "Manifeste cyborg" (1985) part d'un constat : les frontières qui structuraient la pensée moderne, entre l'humain et l'animal, entre l'organisme et la machine, entre le physique et le non-physique, sont devenues poreuses. Loin d'y voir une menace, Donna Haraway y voit une opportunité politique. Le cyborg est cette figure d'un être hybride, qui refuse les origines pures et les identités closes. Il permet de penser des politiques féministes qui ne reposent plus sur une essence de la femme, mais sur des affinités construites entre êtres différents.
Savoirs situés
Un concept central chez Haraway est celui de savoirs situés, formulé dans un essai majeur de 1988. Contre l'idée d'un savoir surplombant, prétendument neutre, elle défend l'idée que toute connaissance est produite depuis un point de vue particulier, avec un corps, une histoire, des relations. Cette reconnaissance de la situation n'est pas un renoncement à l'objectivité : elle en est au contraire la condition, car un savoir qui reconnaît sa perspective peut aussi être discuté et enrichi par d'autres perspectives.
Les espèces compagnes
Dans "Le Manifeste des espèces compagnes" (2003), Donna Haraway déplace son attention des cyborgs vers les animaux, en particulier vers la relation entre humains et chiens. Ce ne sont pas seulement les humains qui ont domestiqué les chiens : ces derniers nous ont aussi façonnés. Cette co-domestication, tissée sur des milliers d'années, est le modèle d'une pensée relationnelle où les identités des partenaires émergent de leur interaction. La notion d'espèces compagnes s'étend ensuite à d'autres vivants, tissant une éthique multispécifique.
Faire des parents dans le Chthulucène
Face à la crise écologique, Donna Haraway propose dans "Vivre avec le trouble" (2016) une figure originale, celle du Chthulucène. Contre le récit de l'Anthropocène (qui fait de l'humain le nouvel acteur central du système-terre) et contre celui du Capitalocène (qui met l'accent sur le capitalisme), elle propose de nommer notre époque à partir de ces forces multiples et souterraines qui tissent la vie sur Terre. Le mot d'ordre du Chthulucène est faire des parents, c'est-à-dire tisser de nouvelles relations de parenté entre humains et non-humains, contre l'exceptionnalisme humain. Il ne s'agit pas de nier la crise, mais d'apprendre à rester avec le trouble sans céder ni au désespoir ni à l'espoir facile.
Une théorie critique et joyeuse
Un trait distingue Donna Haraway de beaucoup de penseurs de l'écologie : la joie. Ses textes, souvent traversés d'humour et de récits, cherchent des manières de vivre dans les ruines du capitalisme. Cette tonalité, où la critique s'accompagne d'invention narrative et d'attention aux relations concrètes, a fait de son œuvre une source d'inspiration pour toute une génération de penseurs contemporains du vivant.
Œuvres majeures
Manifeste cyborg (1985)
Ce texte relativement court, publié dans une revue féministe américaine, a bouleversé les études culturelles et les théories féministes. Le cyborg y devient une figure politique et philosophique de la remise en cause des grandes frontières héritées. Traduit en français dans plusieurs anthologies, il reste l'un des textes philosophiques les plus discutés du dernier tiers du XXe siècle.
Savoirs situés (1988)
Cet essai, publié dans la revue Feminist Studies, formule un concept devenu central dans les études des sciences et dans les épistémologies féministes. Toute connaissance est produite depuis une position particulière. La reconnaissance de cette situation est la condition d'une objectivité renouvelée.
Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature (1991, tr. fr. 2009)
Ce recueil rassemble plusieurs essais majeurs de Haraway, dont le Manifeste cyborg et Savoirs situés. Il fournit une vue d'ensemble de la période où elle a le plus profondément marqué les études féministes et les études des sciences.
Le Manifeste des espèces compagnes (2003)
Dans ce texte, Donna Haraway déplace son attention des cyborgs vers les animaux, en particulier vers les chiens. La co-domestication devient le modèle d'une pensée relationnelle où les identités émergent de l'interaction. L'ouvrage est préfacé, dans son édition française récente, par Vinciane Despret.
Vivre avec le trouble (2016, tr. fr. 2020)
Titre original : Staying with the Trouble. Making Kin in the Chthulucene. C'est le grand livre écologique de Donna Haraway. Elle y propose la figure du Chthulucène et l'impératif de faire des parents (making kin) entre humains et non-humains, pour habiter les ruines du capitalisme sans céder au désespoir.
Postérité et influence
L'influence de Donna Haraway est considérable et s'étend bien au-delà de la philosophie. Elle est aujourd'hui l'une des théoriciennes contemporaines les plus lues et discutées dans le monde.
Un renouveau des études féministes
Le Manifeste cyborg a inauguré ce qu'on a parfois appelé le cyberféminisme et a durablement transformé les théories féministes. En refusant l'idée d'une essence féminine, Donna Haraway a ouvert la voie à des féminismes construits sur des alliances entre êtres différents, attentifs à l'intersection des rapports de genre, de race et de classe.
Une inspiration pour la pensée du vivant
Depuis "Vivre avec le trouble", son influence s'est étendue aux mouvements de la pensée écologique. La notion de Chthulucène est reprise par de nombreux chercheurs et militants, aux côtés de celles d'Anthropocène et de Capitalocène. Sa notion d'espèces compagnes irrigue une grande partie de la réflexion contemporaine sur les relations entre humains et non-humains. Elle a inspiré des penseurs français comme Isabelle Stengers et Vinciane Despret, qui la traduisent et la commentent régulièrement.
Un dialogue avec les arts et les sciences
Donna Haraway ne se contente pas de la philosophie universitaire. Ses écrits circulent dans les milieux artistiques, activistes, scientifiques. Elle est régulièrement invitée dans les biennales d'art contemporain et dans les festivals de pensée, en particulier autour des enjeux du vivant, de la technologie et du féminisme. Cette capacité à parler à plusieurs mondes en fait une figure exceptionnellement mobile.
Une réception francophone tardive mais forte
Longtemps peu traduite en français, l'œuvre de Donna Haraway connaît depuis les années 2010 une réception francophone très dense, portée par des collectifs de traductrices et de commentatrices. Elle est aujourd'hui l'une des voix internationales les plus présentes dans les débats philosophiques francophones sur l'écologie et le féminisme.
Controverses et débats
L'œuvre de Donna Haraway suscite des débats vifs, à la mesure de ses positions provocatrices.
Le cyborg mal compris
Le "Manifeste cyborg" a été largement récupéré, souvent contre les intentions de son autrice. Une partie du cyberféminisme s'en est emparée pour célébrer un lien entre femmes et machines, en oubliant l'ancrage anticapitaliste et antiraciste du texte original. Donna Haraway a plusieurs fois précisé que le cyborg n'était pas un idéal technologique, mais une figure critique qui prenait au sérieux les rapports de pouvoir dans lesquels s'inscrivent les techniques.
Un post-humanisme ? Pas vraiment
Donna Haraway est souvent classée parmi les post-humanistes, une étiquette qu'elle refuse en général. Elle ne cherche pas à dépasser l'humain vers un au-delà technologique, mais à défaire l'idée d'une humanité générique séparée du reste du vivant. Cette distinction, subtile mais importante, alimente des débats sur la place exacte de son œuvre dans les courants contemporains.
Faire des parents et la question de la reproduction
Son impératif de faire des parents (making kin), dans "Vivre avec le trouble", s'accompagne d'un appel à limiter la reproduction humaine, formulé sous la formule "make kin, not babies" (faire des parentés, pas des bébés). Cette proposition a suscité de vives réactions : elle a été jugée par certains proche d'un néomalthusianisme insensible aux inégalités mondiales de la natalité. Ses défenseurs y voient plutôt un appel à repenser radicalement la parenté au-delà des logiques de la famille biologique. Le débat, très actif, illustre la difficulté de penser l'écologie sans reproduire d'anciennes injustices.
Pour aller plus loin
Lire Donna Haraway
En français, le recueil "Manifeste cyborg et autres essais" (Exils, 2007) offre le meilleur point d'entrée, avec les textes majeurs des années 1980. "Le Manifeste des espèces compagnes" (Flammarion, 2019, préfacé par Vinciane Despret) est court et accessible. "Vivre avec le trouble" (Les Éditions des mondes à faire, 2020) est le grand livre écologique, plus exigeant mais fondamental.
Autour de son œuvre
Sa pensée est en dialogue étroit avec celle de Bruno Latour et d'Isabelle Stengers. Pour situer son travail dans la philosophie du vivant francophone, on pourra lire Vinciane Despret et Baptiste Morizot, qui prolongent à leur manière ses intuitions sur les relations interespèces. Une bonne introduction critique est le collectif "Penser avec Donna Haraway", dirigé par Elsa Dorlin et Eva Rodriguez (PUF, 2012).
Écouter et voir
De nombreuses conférences et entretiens de Donna Haraway sont disponibles en ligne, en particulier en anglais. Le film "Donna Haraway : Story Telling for Earthly Survival" (Fabrizio Terranova, 2016) offre un portrait vivant de la penseuse chez elle, en train de raconter ses histoires.