Carnéade de Cyrène

vers 214 av. J.-C. - vers 129 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 15 min de lecture

Difficulté : 4/5

Scholarque de l'Académie au IIe siècle avant notre ère, Carnéade n'a laissé aucun livre mais a renouvelé le scepticisme en démontant pièce à pièce le critère de vérité des stoïciens.

Biographie

Carnéade naît à Cyrène, cité grecque de la côte de l'actuelle Libye, vers 214 avant notre ère. Sa jeunesse nous échappe entièrement : les sources antiques ne s'y arrêtent pas et les quelques détails que la doxographie tardive y ajoute ne méritent guère confiance. Ce qui est assuré, c'est qu'il gagne Athènes et qu'il y passera la totalité de sa vie adulte.

Une formation tournée vers l'adversaire

Sa formation présente une singularité qui décide de toute son œuvre. Carnéade n'a pas seulement appris la philosophie dans l'école où il allait enseigner : il a lu de très près les stoïciens, et d'abord Chrysippe, dont les traités de logique faisaient alors autorité. La tradition lui prête ce mot, qu'il faut recevoir pour ce qu'il est, une formule rapportée longtemps après lui : sans Chrysippe, pas de Carnéade. Authentique ou non, elle décrit bien une méthode. Carnéade ne pense jamais dans le vide, il pense contre une doctrine qu'il connaît mieux que beaucoup de ses partisans.

Le scholarque

Il devient scholarque de l'Académie - le chef de l'école qui remonte à Platon - vers le milieu du IIe siècle avant notre ère. L'école n'enseigne plus depuis longtemps un corps de doctrines positives. Depuis Arcésilas, elle s'est engagée dans une pratique de la discussion qui suspend le jugement, et l'on parle pour cette période de Nouvelle Académie. Carnéade porte cette orientation à son point d'achèvement, en organisant l'examen contradictoire des thèses stoïciennes.

Son enseignement était oral et sa réputation celle d'un orateur redoutable. Il paraît avoir pris l'habitude de soutenir successivement une thèse et son contraire, non par goût du paradoxe mais pour faire apparaître que les arguments des deux côtés se tiennent en équilibre.

L'ambassade de Rome

Un épisode a fixé sa mémoire. En 155 avant notre ère, Athènes envoie à Rome une ambassade de trois philosophes, dont Carnéade pour l'Académie, afin d'y plaider une affaire litigieuse. Pendant son séjour, il donne deux conférences publiques sur la justice : la première en fait l'éloge, la seconde démonte point par point ce qu'il venait de soutenir. L'effet sur la jeunesse romaine inquiète Caton l'Ancien, qui obtient que l'ambassade soit renvoyée au plus vite. L'épisode nous vient de Cicéron, de Plutarque et de Lactance, donc de sources postérieures et favorables à des lectures contrastées : il est solidement attesté dans ses grandes lignes, beaucoup moins dans ses détails.

La mort et la succession

Carnéade meurt à Athènes vers 129 avant notre ère, à un âge avancé. Il n'a rien publié. C'est son disciple Clitomaque de Carthage, qui lui succède à la tête de l'école, qui met par écrit une part de son enseignement. Ces écrits sont perdus à leur tour, de sorte que tout ce que nous savons de Carnéade nous arrive par au moins deux relais.

Pensée principale

Carnéade ne défend pas une doctrine, il conduit une enquête. Son objet est le plus central qui soit pour le stoïcisme : la prétention qu'il existe, parmi nos représentations, une classe privilégiée qui porte en elle-même la marque de sa vérité.

Le démontage du critère

Les stoïciens appelaient représentation compréhensive celle qui vient d'un objet réel, lui correspond exactement et s'imprime en nous avec une telle netteté qu'elle emporte l'assentiment. Elle devait servir de critère : reconnaissez-la et vous tenez le vrai.

L'objection de Carnéade est d'une simplicité redoutable. Pour que ce critère fonctionne, il faudrait qu'aucune représentation fausse ne puisse ressembler à une représentation vraie au point de s'y substituer. Or on peut toujours construire le cas qui brouille la distinction : deux jumeaux, deux œufs, deux empreintes du même cachet, et surtout les images du rêve, de l'ivresse ou du délire, qui s'imposent sur le moment avec exactement la même force de conviction que les perceptions ordinaires. La netteté ressentie n'est donc pas un signe de vérité, puisque le faux la procure aussi. Le critère s'effondre, et avec lui la possibilité de distinguer à coup sûr le savoir de l'opinion. C'est ce que la tradition nomme l'acatalepsie : rien n'est saisissable avec certitude.

Le persuasif, ou comment agir sans savoir

Les stoïciens avaient préparé une riposte : à suspendre tout jugement, on se condamne à l'inaction, car on ne peut rien faire sans avoir d'abord tenu quelque chose pour vrai. Carnéade répond par la notion qui l'a rendu célèbre, le persuasif, que Cicéron traduira en latin par probabile - d'où le mot trompeur de probable, qui n'a rien à voir ici avec un calcul de chances.

Une représentation persuasive est une représentation qui nous paraît vraie, sans que nous ayons à affirmer qu'elle l'est. L'exposé que Sextus Empiricus consacre à cette doctrine y distingue trois degrés. Il y a d'abord le simplement persuasif. Il y a ensuite le persuasif que rien, dans les représentations qui l'accompagnent, ne vient contredire : la forme allongée aperçue dans la pénombre peut être une corde ou un serpent, et c'est en examinant l'entourage qu'on se décide. Il y a enfin le persuasif longuement passé au crible, celui qu'on exige quand l'enjeu est grave. L'homme prudent n'a donc pas besoin de certitude, il a besoin de degrés.

Cette position change la nature de la discussion philosophique. Elle ne cherche plus le fondement, elle cherche ce qui résiste le mieux à l'examen. C'est pourquoi Carnéade pratique l'argumentation des deux côtés, en soutenant successivement une thèse et son contraire : la méthode ne vise pas à conclure mais à mesurer la force respective des raisons.

Les grandes offensives

Trois terrains ont retenu l'attention des Anciens.

Contre la théologie stoïcienne, Carnéade soumet les preuves de l'existence des dieux à une série de questions qui les font glisser l'une après l'autre. Si l'on accorde la divinité à Zeus, pourquoi la refuser à Poséidon, puis aux fleuves, puis aux ruisseaux, puis aux sources, sans qu'aucune limite apparaisse ? Et s'il faut qu'un dieu soit vivant, doté de vertu, susceptible de ressentir, alors il faut aussi qu'il soit susceptible de manquer et de souffrir, ce qui n'est plus un dieu. L'argument ne démontre pas que les dieux n'existent pas, il montre que le discours stoïcien ne tient pas ensemble.

Contre la divination et le destin, il soutient qu'une action libre n'exige pas d'échapper à toute causalité : il suffit qu'elle se décide par le mouvement propre de celui qui agit. L'argument coupe l'herbe sous le pied de ceux qui déduisent le fatalisme de l'universalité des causes.

Contre l'idée d'une justice naturelle, enfin, les deux conférences romaines opposent la diversité des lois humaines - chaque peuple appelant juste ce qui lui est utile - à la prétention de fonder le droit dans la nature. Lactance nous rapporte que Carnéade poussait l'examen jusqu'au cas limite du naufragé qui ne peut se sauver qu'en écartant un autre homme d'une planche trop petite pour deux. Le témoignage est tardif et hostile, mais c'est de là que vient l'exercice resté célèbre sous le nom de planche de Carnéade.

Œuvres majeures

Carnéade n'a rien écrit, ou presque : les Anciens ne lui attribuent que quelques lettres, perdues. Cette absence n'est pas un accident de transmission, c'est un choix, cohérent avec une philosophie qui se pratique en discussion et refuse de se fixer en doctrine. Parler de ses œuvres majeures suppose donc de parler des textes d'autrui, et de garder en tête que nous ne le lisons jamais directement.

Les écrits perdus de Clitomaque

Son successeur à la tête de l'Académie, Clitomaque de Carthage, aurait consigné son enseignement dans un volume considérable. C'est la source première de presque tout ce qui suit, et elle a entièrement disparu. Cicéron la cite comme son intermédiaire : nous dépendons donc d'un résumé latin d'une mise en forme grecque d'un enseignement oral. Chaque thèse prêtée à Carnéade doit se lire avec cette chaîne en mémoire.

Les Académiques de Cicéron

C'est le texte décisif. Cicéron y expose la querelle du critère de vérité entre l'Académie et le Portique, et c'est à lui que nous devons la traduction de la notion de persuasif en probabile, ainsi que l'essentiel du détail des arguments contre la représentation compréhensive. Cicéron se dit lui-même héritier de cette tradition, ce qui rend son témoignage précieux et intéressé à la fois.

La Nature des dieux et les traités sur le destin

Le livre III de La Nature des dieux met dans la bouche de l'académicien Cotta la série d'objections qui remonte à Carnéade : impossibilité de tracer la frontière du divin, incompatibilité entre la perfection d'un dieu et les attributs qu'on lui prête. Les traités de Cicéron sur la divination et sur le destin conservent de même ses arguments contre le fatalisme stoïcien. Dans Des devoirs, Cicéron discute par ailleurs les cas de naufrage et de planche disputée qui ont donné naissance à l'exercice attaché au nom de Carnéade.

Contre les mathématiciens de Sextus Empiricus

Le livre VII de Contre les mathématiciens offre l'exposé technique le plus complet de la doctrine des degrés du persuasif. Sextus écrit en sceptique d'une autre école, le pyrrhonisme, et prend soin de marquer ses distances avec l'Académie : son témoignage est donc riche en détails mais orienté. Les Esquisses pyrrhoniennes reviennent brièvement sur cette différence de familles sceptiques.

Les témoignages polémiques et doxographiques

Le livre IV des Vies des philosophes de Diogène Laërce fournit la notice biographique. Lactance, puis Augustin dans le Contre les académiciens, reprennent ses arguments pour les réfuter : ils en conservent beaucoup tout en les durcissant, et c'est à eux que l'on doit les formulations les plus provocantes, qu'il convient de manier avec prudence.

Postérité et influence

Dans l'Antiquité

La postérité immédiate de Carnéade se joue à l'intérieur de son école, et sous la forme d'une division. Clitomaque défend une lecture stricte : le sage ne donne jamais son assentiment, il se contente de suivre le persuasif. Philon de Larissa puis Antiochus d'Ascalon s'écartent progressivement de cette rigueur, le second jusqu'à ramener l'Académie vers une doctrine positive. Ce glissement met fin à la Nouvelle Académie, mais c'est bien Carnéade qui a fourni le matériau de la dispute.

Cicéron est le véritable passeur. En transposant la discussion grecque dans le vocabulaire latin, il donne à l'Occident ses mots : probabile, assensio, perspicuitas. Il fait aussi de la méthode académicienne une manière d'écrire la philosophie, où l'auteur expose les thèses adverses et se garde de trancher.

Augustin marque le troisième relais, et le plus paradoxal. Il consacre un de ses premiers ouvrages à réfuter la Nouvelle Académie, et pour la réfuter il faut l'exposer : des générations de lecteurs chrétiens ont découvert Carnéade dans les pages écrites contre lui.

La redécouverte moderne

Quand les textes de Cicéron et de Sextus Empiricus circulent de nouveau à la Renaissance, les arguments de Carnéade retrouvent une actualité immédiate. L'idée qu'aucune représentation ne porte en elle la preuve de sa propre vérité devient un instrument contre les prétentions de la scolastique, et l'on en retrouve l'écho chez Montaigne. Elle nourrit aussi, par contrecoup, la recherche d'un point d'appui indubitable chez Descartes, dont le doute méthodique se construit sur des difficultés que l'Académie avait déjà formulées.

La théorie des degrés du persuasif a connu un destin propre. Les théologiens et moralistes des XVIe et XVIIe siècles qui ont débattu de ce qu'on appelle le probabilisme - la question de savoir dans quelle mesure une opinion simplement vraisemblable peut guider l'action - travaillaient sur un terrain que Carnéade avait ouvert, même lorsqu'ils l'ignoraient.

Ce qui en reste aujourd'hui

Deux legs restent vivants. Le premier est méthodologique : une position se juge à sa résistance sous l'examen contradictoire, non à l'évidence que l'on éprouve en la formulant. Le second est pratique : on peut agir raisonnablement sans certitude, à condition de graduer la confiance que l'on accorde. Cette idée traverse aujourd'hui la réflexion sur la décision en situation d'incertitude, en droit comme en politique des risques.

Enfin, la planche de Carnéade continue de servir, dans les facultés de droit françaises, à introduire la question de l'état de nécessité. Le dilemme y a presque perdu son auteur, ce qui est une forme d'hommage pour un homme qui n'a rien publié.

Controverses et débats

Sceptique par doctrine ou par méthode ?

C'est le débat principal, et il remonte à ses propres élèves. Carnéade soutenait-il que rien n'est connaissable, ou se contentait-il de montrer que les stoïciens ne parvenaient pas à l'établir ? Dans la première lecture, l'acatalepsie est une thèse, ce qui expose au reproche classique adressé à tout scepticisme : affirmer qu'on ne peut rien affirmer. Dans la seconde, Carnéade ne parle jamais en son nom, il emprunte les prémisses de l'adversaire pour en tirer des conséquences inacceptables, et son scepticisme n'est qu'un effet de la méthode.

Cicéron rapporte que Clitomaque et Métrodore de Stratonice divergeaient déjà sur ce point, le second estimant que son maître avait été mal compris et admettait une forme d'assentiment. Les historiens contemporains se partagent encore, sans qu'aucun élément décisif ne permette de conclure : les sources sont trop indirectes pour trancher.

Le persuasif est-il un critère déguisé ?

Seconde difficulté, liée à la première. Si l'on gradue les représentations selon qu'elles sont persuasives, non contredites ou longuement examinées, on réintroduit une sorte de critère - plus souple que celui des stoïciens, mais un critère tout de même. Certains lecteurs y voient une concession qui ruine la cohérence du dispositif, d'autres une invention proprement philosophique : un guide pour l'action qui ne prétend pas être un guide pour la vérité. La distinction est subtile et le vocabulaire latin de Cicéron, en rendant le persuasif par probabile, a beaucoup contribué à la brouiller.

Que valent les témoignages ?

Une dernière prudence s'impose, qui porte sur les sources elles-mêmes. Tout ce que nous attribuons à Carnéade nous vient d'auteurs qui avaient un intérêt dans la querelle : Cicéron en sympathisant, Sextus Empiricus en rival d'une autre école sceptique, Lactance et Augustin en adversaires déclarés. Les formules les plus frappantes - le naufragé et la planche, le renvoi de l'ambassade par Caton - proviennent précisément des témoignages les plus tardifs ou les plus polémiques. Les tenir pour des citations serait imprudent ; les écarter entièrement priverait la fiche de presque tout son contenu. L'usage raisonnable consiste à les rapporter en nommant qui les rapporte.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes anciens

Comme Carnéade n'a rien écrit, la lecture commence par ses témoins. Les Académiques de Cicéron sont la porte d'entrée naturelle : le texte est court, la dispute sur le critère de vérité y est posée de front et la traduction latine des notions grecques y est expliquée par celui qui l'a forgée. Le livre III de La Nature des dieux, du même auteur, se lit ensuite comme une démonstration en acte de la méthode académicienne.

Le livre IV des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce fournit la notice biographique et quelques anecdotes. Lisez-le en sachant que Diogène compile sans trier.

Pour la doctrine du persuasif dans son détail technique, il faut aller au livre VII de Contre les mathématiciens de Sextus Empiricus. C'est le passage le plus précis dont nous disposions, et il demande un peu d'habitude du vocabulaire.

Prolonger

Le Contre les académiciens d'Augustin offre un contraste instructif : on y voit un lecteur hostile et attentif reconstruire les arguments avant de les combattre.

Pour situer Carnéade dans l'histoire des scepticismes et distinguer l'Académie du pyrrhonisme, les synthèses francophones consacrées au scepticisme antique rendent un meilleur service que les notices de dictionnaire, qui tendent à fondre les deux traditions.

Deux pistes de réflexion

Si la gradation du persuasif vous intéresse, comparez-la aux manières contemporaines de décider sous incertitude : le standard de preuve en matière judiciaire, le principe de précaution en matière sanitaire ou environnementale. La question de Carnéade y est intacte : jusqu'où faut-il examiner avant d'agir ?

Si c'est la critique du critère qui vous retient, mettez-la en regard du doute de Descartes et du traitement de la notion d'évidence chez les modernes. Vous constaterez que l'argument des représentations indiscernables n'a jamais vraiment été réfuté : il a été contourné.

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