De la nature
Titre original : Περὶ φύσεως
Publication : milieu du Ve siècle av. J.-C.
Analyse
De tous les poèmes philosophiques grecs, celui d'Empédocle est l'un des rares dont il reste assez pour que vous puissiez en juger par vous-même. Quelques centaines de vers, transmis par citations et complétés depuis 1999 par un papyrus, suffisent à faire entendre une voix : celle d'un homme qui s'adresse à un disciple nommé Pausanias et lui promet de lui enseigner comment le monde est fait.
Un poème pour un disciple
Le texte s'ouvre sur une adresse. Empédocle parle à Pausanias, fils d'Anchitos, et l'avertit d'emblée des limites de la connaissance humaine : les hommes voient peu, vivent peu, et croient pourtant avoir tout découvert. Ce préambule n'est pas une formule de modestie. Il installe le ton du poème, où l'exigence d'exactitude va de pair avec la conscience que l'objet excède ce que les sens rapportent.
La forme choisie mérite attention. Empédocle écrit en hexamètres dactyliques, le mètre d'Homère et d'Hésiode, alors que ses contemporains ioniens avaient adopté la prose. Le choix n'est pas décoratif : il inscrit l'enquête sur la nature dans la continuité du chant, c'est-à-dire d'une parole qui prétend à l'autorité. Parménide avait fait le même choix une génération plus tôt.
L'interdit de Parménide
Le poème répond à une contrainte précise. Parménide avait établi qu'il n'y a pas de passage du non-être à l'être : ce qui n'est pas ne peut engendrer, ce qui est ne peut cesser. Prise au sérieux, cette proposition rend la physique impossible, puisque le monde que vous observez ne cesse de naître et de périr.
Empédocle refuse la sortie facile, qui consisterait à déclarer l'expérience illusoire. Il accepte l'interdit et le contourne par une distinction. Ce que les mortels nomment naissance n'est qu'un mélange, ce qu'ils nomment mort n'est qu'une séparation. Le vocabulaire courant est donc inexact, non parce qu'il décrit des apparences trompeuses, mais parce qu'il donne des noms de substances à des opérations.
Les quatre racines
La thèse centrale tient en peu de mots. Il existe quatre réalités permanentes, que le poème appelle racines et que la tradition appellera éléments : le feu, l'air, l'eau et la terre. Empédocle les désigne parfois par des noms divins, Zeus, Héra, Aidôneus et Nestis, ce qui a occupé les commentateurs sans qu'aucune répartition ne fasse l'unanimité.
Aucune racine ne se transforme en une autre. Ce qui varie, ce sont leurs proportions dans les composés. Le poème donne des exemples chiffrés : l'os naît de quatre parts de feu, deux de terre et deux d'eau, la chair d'un mélange à parts égales. Vous tenez là, exprimée en hexamètres, une idée dont la chimie moderne fera la loi des proportions définies. Il serait abusif d'y voir une anticipation consciente, mais la structure de l'explication est la même : une qualité observable ramenée à un rapport entre composants.
L'Amour et la Haine
Des racines inertes ne se mélangeraient pas. Le poème introduit deux puissances motrices, Philotès et Neikos, l'Amour et la Haine. L'une unit, l'autre divise. Elles ne sont pas des propriétés des racines mais des principes distincts, ce qui constitue une innovation considérable dans l'histoire de la physique grecque.
Aristote, qui lit attentivement le poème, en tire un jugement mesuré. Il reconnaît à Empédocle d'avoir cherché une cause du mouvement que la matière ne fournit pas d'elle-même, ce qu'aucun Ionien n'avait fait avec cette netteté. Il lui reproche en revanche d'user de ses deux principes sans rigueur, les appelant tantôt bons tantôt indifféremment efficaces selon les besoins de l'exposé.
Le choix du vocabulaire reste troublant pour un lecteur moderne. Empédocle nomme les forces cosmiques comme on nomme les relations entre personnes. Cette continuité de langage n'est pas une confusion : chez lui, le même principe qui mêle les éléments unit les êtres, et la physique n'a pas encore été séparée de l'éthique.
Le cycle
L'alternance des deux forces produit un cycle cosmique. Lorsque l'Amour règne seul, tout est confondu dans une sphère parfaitement homogène, le Sphairos, où aucune chose distincte n'existe et que le poème décrit comme heureuse et immobile. La Haine y pénètre par les bords, dissocie progressivement les racines jusqu'à leur complète séparation, puis l'Amour reprend son travail.
Notre monde occupe une phase de ce mouvement, ce qui pose la question de savoir laquelle. Le poème permet de comprendre qu'une organisation du vivant se produit lorsque la Haine s'accroît, et peut-être une autre lorsque l'Amour revient. Le débat sur ce point est technique mais il commande la lecture d'ensemble, et les fragments conservés ne permettent pas de le clore.
La formation des vivants
Le poème décrit la naissance des espèces en plusieurs temps. Des membres isolés surgissent d'abord de la terre, têtes sans cou, bras sans épaules, yeux errants. L'Amour les assemble au hasard, produisant des composés souvent impossibles, hommes à tête de bœuf, créatures à double visage. Seuls subsistent les assemblages capables de se maintenir. Vient ensuite l'âge des vivants complets et de la reproduction sexuée.
Ce passage est le plus cité du poème et le plus discuté. On y a vu une préfiguration de la sélection naturelle. La ressemblance est frappante, l'assimilation reste contestable : il s'agit d'un épisode unique de la cosmogonie, sans hérédité ni transformation graduelle. Ce qui mérite d'être retenu, c'est la forme de l'explication, où l'ordre apparent résulte de l'élimination du non-viable et non d'un dessein.
Connaître et respirer
Le poème contient enfin une théorie de la sensation. Tout corps émet des effluves et porte des pores ; vous percevez quand les unes s'ajustent aux autres. Le semblable connaît le semblable, de sorte que c'est par la terre en nous que nous connaissons la terre. Empédocle applique ce modèle à la respiration et l'illustre par la clepsydre, vase percé dans lequel l'eau ne pénètre pas tant que l'air n'a pas été évacué. L'expérience, décrite en une douzaine de vers, passe pour l'une des plus anciennes démonstrations grecques de la corporéité de l'air.
Ce qui nous en reste
Les sources anciennes attribuaient au poème plusieurs milliers de vers. Nous en lisons une fraction, conservée par citation chez Aristote, Plutarque, Sextus Empiricus, Simplicius et d'autres. Le papyrus de Strasbourg, papyrus du Ier siècle de notre ère identifié dans les années 1990 et publié en 1999 par Alain Martin et Oliver Primavesi, y a ajouté des ensembles de vers continus, cas rare pour un présocratique.
Cette publication a eu un effet inattendu. Certains vers que la tradition rangeait du côté des Purifications apparaissent dans un contexte physique, ce qui a conduit plusieurs chercheurs à soutenir que les deux titres désignent un projet unique. D'autres maintiennent la dualité. Vous lirez donc ce poème en sachant que sa délimitation même est une question ouverte.
Pourquoi le lire aujourd'hui
De la nature ne vaut pas seulement comme document sur un état ancien de la pensée. Il montre un moment où l'explication du monde n'a pas encore choisi entre le chant et le raisonnement, entre l'analyse des composants et le souci de la conduite. Cette indivision, que nous avons perdue, rend la lecture déroutante et féconde. Elle explique aussi la fascination qu'Empédocle a exercée sur des poètes autant que sur des physiciens.