Empédocle d'Agrigente
Poète, médecin et homme politique d'Agrigente, Empédocle explique le monde par quatre racines que l'Amour rassemble et que la Haine sépare. Il est le seul présocratique dont nous lisons encore des centaines de vers.
Biographie
Empédocle naît vers 490 av. J.-C. à Agrigente, en Sicile, dans une famille de l'aristocratie locale. Les dates restent approximatives : les sources anciennes situent son activité au milieu du Ve siècle et lui prêtent une soixantaine d'années de vie, sans qu'aucun repère ferme ne permette de préciser davantage.
Un aristocrate du côté du peuple
Sa cité vient de renverser la tyrannie et s'oriente vers un régime plus ouvert. Les témoignages font d'Empédocle un acteur de ce mouvement et lui attribuent la dissolution du Conseil des Mille, institution qui réservait le pouvoir aux familles les plus riches. On rapporte aussi qu'il aurait refusé la royauté qu'on lui offrait. Ces récits, transmis par Diogène Laërce, portent la marque de l'éloge et demandent prudence ; ils s'accordent du moins sur un point, l'engagement civique d'un homme qui n'était pas un contemplatif retiré.
Cet engagement lui coûte sa place. Banni d'Agrigente, il aurait terminé sa vie dans le Péloponnèse, vers 435 av. J.-C. C'est la version la plus sobre et la plus vraisemblable de sa fin.
Médecin, devin, ingénieur
L'Antiquité lui attribue des compétences multiples. On le dit médecin et fondateur d'une école médicale sicilienne, on lui prête d'avoir assaini une ville en détournant des cours d'eau, d'avoir arrêté des vents nuisibles. Lui-même, dans ses vers, s'adresse à ses auditeurs comme à des gens venus chercher des guérisons et des oracles. Ces activités ne sont pas des ornements biographiques : elles appartiennent au personnage que ses poèmes construisent, celui d'un homme qui se déclare marchant parmi les siens « non plus mortel ».
La légende de l'Etna
La mort d'Empédocle a donné lieu au récit le plus célèbre et le plus douteux de l'histoire de la philosophie antique : il se serait jeté dans le cratère de l'Etna pour faire croire à sa divinisation, le volcan rejetant l'une de ses sandales de bronze et trahissant la manœuvre. L'anecdote était déjà contestée dans l'Antiquité, Strabon objectant que le cratère est inaccessible. Vous la retiendrez comme un fait de réception, non comme un fait de biographie : elle a nourri Hölderlin, Matthew Arnold et bien d'autres, et elle dit surtout l'embarras des Anciens devant un auteur qui se présentait lui-même comme un dieu.
Une œuvre partiellement conservée
Empédocle écrit en vers. Environ quatre cents vers nous sont parvenus par citations, ce qui fait de lui, avec Parménide, le présocratique le mieux conservé. La découverte d'un papyrus à Strasbourg, identifié dans les années 1990 et publié en 1999, a ajouté à ce total plusieurs dizaines de vers continus, cas exceptionnel pour un auteur de cette époque.
Pensée principale
Empédocle répond à un problème précis, celui que Parménide avait posé à la génération précédente. Si l'être est et si le non-être n'est pas, rien ne peut naître ni périr, et le monde changeant que vous percevez devient inintelligible. Empédocle accepte l'interdit : rien ne naît de rien, rien ne se détruit absolument. Mais il refuse d'en conclure à l'illusion du monde sensible, et il cherche une issue.
Quatre racines
Cette issue tient en une hypothèse. Ce que nous appelons naissance et mort n'est que mélange et séparation de réalités qui, elles, ne naissent ni ne périssent. Empédocle en compte quatre, qu'il nomme racines et que la tradition appellera éléments : le feu, l'air, l'eau et la terre. Chacune reste identique à elle-même ; ce sont leurs proportions dans le mélange qui font la différence entre un os, un arbre et du sang. La chair résulte d'un mélange à parts égales, l'os d'une combinaison où la terre et le feu dominent selon des rapports déterminés.
Vous mesurez la portée du geste. Le changement qualitatif devient une question de dosage, donc de rapport numérique. Sans être mathématicien, Empédocle introduit dans la physique une idée que la chimie reprendra vingt-trois siècles plus tard, celle de composition définie.
L'Amour et la Haine
Les racines ne se mélangent pas d'elles-mêmes. Il faut deux forces, et Empédocle les nomme Philotès, l'Amour ou l'Amitié, et Neikos, la Haine ou la Discorde. L'une rassemble, l'autre sépare. Aristote verra dans cette dualité le premier effort grec pour poser une cause motrice distincte de la matière, tout en lui reprochant de l'employer sans constance.
Le choix des noms mérite attention. Ce ne sont pas des concepts techniques mais des puissances empruntées au vocabulaire des relations humaines et divines. Chez Empédocle, la physique n'est pas séparée de l'éthique, et le même mot décrit l'union des éléments et l'union des hommes.
Le cycle cosmique
De l'alternance de ces deux forces naît une cosmologie cyclique. Sous le règne complet de l'Amour, tout est rassemblé en une sphère homogène, le Sphairos, où aucune chose distincte n'existe. La Haine s'y introduit, sépare progressivement les racines jusqu'à l'isolement total, puis l'Amour reprend son travail. Notre monde, avec ses vivants et ses saisons, occupe une phase intermédiaire de ce mouvement.
Le détail de ce cycle est l'un des points les plus disputés de l'interprétation d'Empédocle, notamment la question de savoir s'il existe deux périodes de vie organisée par cycle ou une seule. Les fragments autorisent les deux lectures.
La naissance des vivants
Empédocle décrit une zoogonie par étapes. Des membres isolés errent d'abord, têtes sans cou et bras sans épaules, puis se combinent au hasard en assemblages souvent monstrueux dont seuls survivent ceux qui se trouvent viables. Les êtres à reproduction sexuée n'apparaissent qu'ensuite. Ce récit a souvent été rapproché de la sélection naturelle ; le rapprochement éclaire mais il force le texte, car Empédocle ne dispose ni de l'hérédité ni du temps long qu'exige la théorie darwinienne.
La perception et les effluves
La théorie de la connaissance suit la même logique. Tout corps émet des effluves et présente des pores ; vous percevez lorsque les effluves d'un objet s'ajustent aux pores de votre organe. Le semblable connaît le semblable : c'est par le feu que nous voyons le feu, par la terre la terre. Empédocle applique le modèle à la respiration et l'illustre par la clepsydre, ce vase percé où l'eau ne monte pas tant que l'air n'est pas sorti, expérience souvent citée comme l'une des premières démonstrations de la corporéité de l'air.
L'âme et la faute
À cette physique s'ajoute un enseignement sur la destinée de l'âme. Un daimôn qui a commis un meurtre ou violé un serment est exilé du séjour des bienheureux et condamné à parcourir des milliers de saisons sous des formes mortelles successives. Empédocle dit avoir été garçon et fille, arbuste et oiseau. De cette doctrine découlent des prescriptions concrètes : abstention du sang versé, refus du sacrifice animal, régime alimentaire réglé.
Le rapport entre cet enseignement et la physique des racines constitue la grande question posée par l'œuvre, et la fiche consacrée aux Purifications y revient.
Œuvres majeures
L'Antiquité attribuait à Empédocle deux poèmes en hexamètres, De la nature et Les Purifications. Nous n'en avons que des citations, quelque quatre cents vers au total, auxquels s'ajoutent les vers du papyrus de Strasbourg.
De la nature
Adressé à un disciple nommé Pausanias, ce poème expose la doctrine des quatre racines, l'action de l'Amour et de la Haine, le cycle cosmique, la formation des vivants et la théorie de la perception. Il comptait selon les sources anciennes plusieurs milliers de vers, dont nous lisons une fraction. C'est le texte auquel se réfèrent Aristote et la tradition physique postérieure.
Les Purifications
Adressé cette fois aux habitants d'Agrigente, ce poème s'ouvre sur la déclaration d'un homme qui se présente comme un dieu parmi les mortels. Il traite de la faute originelle du daimôn, de l'exil hors du séjour des bienheureux, du cycle des réincarnations et des règles de vie qui permettent d'y échapper. Le ton y est prophétique là où le premier poème est didactique.
Un ou deux poèmes
La distinction entre ces deux titres est aujourd'hui l'objet d'un débat nourri. Les citations anciennes ne les séparent pas toujours nettement et le papyrus de Strasbourg a montré que certains vers rangés d'un côté pouvaient appartenir à l'autre. Plusieurs spécialistes soutiennent désormais l'existence d'un projet unique, où physique et sotériologie s'articulent ; d'autres maintiennent la dualité traditionnelle. Le dossier n'est pas clos et les deux fiches d'œuvres de Philotopie signalent cette incertitude plutôt que de trancher.
Le papyrus de Strasbourg
Conservé à Strasbourg, ce papyrus du Ier siècle de notre ère a été identifié dans les années 1990 et publié en 1999 par Alain Martin et Oliver Primavesi. Il a livré des ensembles de vers continus, ce qui est rare pour un présocratique, et permet de vérifier comment les citateurs anciens découpaient le texte. Sa publication a relancé la discussion sur l'unité de l'œuvre.
Les écrits perdus
Les catalogues antiques mentionnent d'autres textes attribués à Empédocle, dont un traité médical et des écrits politiques. Rien n'en subsiste et leur existence même reste incertaine. Diogène Laërce rapporte également qu'il aurait composé des tragédies, attribution que les Anciens contestaient déjà.
Postérité et influence
Dans la physique grecque
La doctrine des quatre éléments est le legs le plus visible d'Empédocle. Aristote la reprend, la corrige en ajoutant l'éther des corps célestes et en faisant des éléments des composés de qualités opposées, et c'est sous cette forme aristotélicienne qu'elle traverse l'Antiquité tardive, le monde arabe et le Moyen Âge latin. Jusqu'au XVIIe siècle, le schéma des quatre éléments organise la physique et la médecine savantes.
La médecine hippocratique, puis Galien, articulent à ce schéma la théorie des humeurs. L'idée qu'un état du corps résulte d'une proportion entre composants, et que la santé est un équilibre, doit à Empédocle sa première formulation claire.
Atomisme et épicurisme
Démocrite et les atomistes retiennent le principe empédocléen selon lequel il n'y a ni naissance ni destruction véritables, mais composition et décomposition, tout en remplaçant les quatre racines par des corpuscules insécables. Lucrèce rend à Empédocle un hommage explicite dans le De rerum natura, tout en combattant sa physique : il lui doit surtout la forme du grand poème philosophique en hexamètres.
Une lecture sélective
La postérité a longtemps séparé ce qu'Empédocle avait joint. Les physiciens retenaient les racines et oubliaient le daimôn exilé ; les néoplatoniciens et les auteurs religieux faisaient l'inverse. Cette division du butin explique la place ambiguë qu'il occupe dans les histoires de la philosophie, tantôt savant précurseur, tantôt mage archaïque.
Réception littéraire et moderne
La mort supposée dans l'Etna a fait d'Empédocle un personnage littéraire durable. Hölderlin lui consacre un drame inachevé, La Mort d'Empédocle, où le philosophe incarne le désir de rejoindre la nature. Matthew Arnold reprend le motif au XIXe siècle, Nietzsche projette d'écrire sur lui. Chez Nietzsche justement, Empédocle figure parmi les Grecs de la grande époque, avant ce qu'il considère comme le tournant socratique.
Au XXe siècle, l'attention s'est déplacée vers la cohérence de l'œuvre. La publication du papyrus de Strasbourg et les travaux qui l'ont suivie ont fait d'Empédocle un chantier de recherche actif, et non plus seulement une étape dans la préhistoire de la physique.
Controverses et débats
L'unité de l'œuvre
La controverse principale porte sur le rapport entre la physique et la doctrine de l'âme. Une tradition d'interprétation, longtemps dominante, tenait les deux poèmes pour deux entreprises séparées, l'une rationnelle et l'autre religieuse, appartenant peut-être à deux moments de la vie d'Empédocle. Depuis la publication du papyrus de Strasbourg, plusieurs chercheurs soutiennent au contraire qu'il faut lire un projet unique, où l'exil du daimôn s'inscrit dans le cycle de l'Amour et de la Haine. Aucune des deux lectures ne s'impose, et le choix que l'on fait ici commande toute l'interprétation.
Combien de mondes par cycle
Le cycle cosmique pose une difficulté technique lourde de conséquences. Les fragments permettent de penser qu'une zoogonie se produit lorsque la Haine s'accroît et une autre lorsque l'Amour revient, soit deux phases d'organisation par cycle, ou bien qu'une seule phase est habitable. Les partisans de chaque solution s'appuient sur des vers différents, et la durée même du cycle reste indéterminée.
Un précurseur de l'évolution
Le récit des membres épars et des assemblages non viables a été lu, dès le XIXe siècle, comme une anticipation de la sélection naturelle. La comparaison est séduisante et souvent reprise. Elle rencontre une objection sérieuse : Empédocle ne dispose d'aucun mécanisme de transmission des caractères et son récit décrit un épisode unique de la cosmogonie, non un processus continu. Y voir un darwinisme avant l'heure revient à projeter sur le texte une question qu'il ne se pose pas.
Un homme qui se dit dieu
La déclaration par laquelle Empédocle se présente comme un dieu parmi les mortels a embarrassé les commentateurs anciens comme modernes. Faut-il y lire une convention poétique, une prétention prophétique littérale, ou l'énoncé d'un état atteint au terme du cycle des purifications ? Les Anciens penchaient pour la prétention et l'ont raillée ; plusieurs lectures contemporaines préfèrent y voir la description d'une condition que tout homme purifié peut atteindre. Le vers seul ne permet pas de trancher.
Pour aller plus loin
Lire les fragments
Commencez par les fragments eux-mêmes, qui se lisent en une soirée et dont la force poétique surprend. Jean-Paul Dumont les a rassemblés dans Les Écoles présocratiques, chez Gallimard ; Jean Bollack en a donné une édition et une traduction commentées en plusieurs volumes, exigeantes mais précieuses. Pour un accès rapide, la traduction des fragments d'Empédocle publiée par Jean-Claude Picot et divers travaux francophones récents sont consultables en ligne.
Les sources anciennes
- Aristote, Métaphysique, livre A, et De la génération et de la corruption. Les discussions les plus argumentées dont nous disposions.
- Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VIII. Source des anecdotes biographiques, à manier avec précaution.
- Lucrèce, De rerum natura, livre I, pour l'hommage d'un poète rival.
Études
- Alain Martin et Oliver Primavesi, L'Empédocle de Strasbourg, De Gruyter, 1999. L'édition du papyrus et l'ouverture du débat contemporain.
- Jean Bollack, Empédocle, Éditions de Minuit. Une lecture française d'ensemble, très construite, qui a fait école et suscité des objections.
- Les articles de Patricia Curd et de Richard McKirahan sur la physique présocratique permettent de situer Empédocle parmi ses contemporains.
Prolongements
Friedrich Hölderlin, La Mort d'Empédocle. Trois versions inachevées d'un drame qui a fixé l'image romantique du philosophe. Vous y verrez comment une légende antique devient une question sur le rapport de l'homme à la nature.