Les Purifications
Titre original : Καθαρμοί
Publication : milieu du Ve siècle av. J.-C.
Analyse
Le second poème attribué à Empédocle commence par une entrée en scène. L'auteur se présente aux habitants d'Agrigente comme un dieu immortel marchant parmi les hommes, honoré, couronné, entouré de foules venues chercher des oracles et des guérisons. Aucun autre texte philosophique grec ne s'ouvre ainsi. Cette déclaration a durablement embarrassé les commentateurs, et elle donne la mesure de ce que Les Purifications ont de singulier.
Un titre et une incertitude
Le titre grec, Katharmoi, désigne les rites par lesquels on efface une souillure. Il est transmis par les sources anciennes, mais la répartition des vers entre ce poème et De la nature n'a jamais été assurée. Les citateurs antiques indiquent rarement de quel poème ils tirent un passage, et les éditeurs modernes ont réparti les fragments selon leur contenu, physique d'un côté, religieux de l'autre. Ce classement, commode, n'est pas un document.
Depuis la publication du papyrus de Strasbourg en 1999, la question est rouverte. Des vers que l'on croyait relever de la sotériologie apparaissent dans un contexte cosmologique. Plusieurs spécialistes en concluent à un projet unique, d'autres maintiennent la distinction. La fiche que vous lisez présente donc Les Purifications comme un ensemble de fragments cohérents par leur sujet, sans préjuger de leur unité matérielle.
La faute du daimôn
Le cœur du poème est un récit. Il existe un décret ancien, scellé par serment, qui frappe le daimôn ayant commis un meurtre ou s'étant parjuré. Ce daimôn est exilé du séjour des bienheureux pour des milliers de saisons et doit naître sous toutes les formes mortelles, passant d'un élément à l'autre qui le rejette tour à tour. La terre le renvoie au soleil, le soleil à l'air, l'air à la mer.
Empédocle se compte parmi ces exilés. Il dit avoir été garçon et fille, buisson, oiseau et poisson muet de la mer. La transmigration n'est donc pas une hypothèse générale sur les âmes : elle est une condition dans laquelle l'auteur s'inclut et dont il décrit la sortie.
La faute originelle est décrite en termes qui surprennent. Ce n'est pas une désobéissance mais un acte de violence, et le poème insiste sur le sang versé. L'exil est la conséquence d'une rupture d'unité, ce qui rattache le récit à la physique du cycle : la Haine sépare les éléments comme la violence sépare les vivants.
Le sacrifice et le régime
De ce récit découlent des prescriptions concrètes. Si l'âme passe d'un vivant à l'autre, le sacrifice animal devient un meurtre et le père qui immole une bête peut immoler son fils transformé. Le poème décrit cette scène avec une violence rare, celle d'un sacrificateur sourd aux cris de la victime.
Empédocle prescrit en conséquence l'abstention du sang versé et vise aussi certains végétaux, dont les fèves et le laurier. L'interdit des fèves, que la tradition attribue également au pythagorisme, a donné lieu à d'innombrables explications sans qu'aucune s'impose.
Il évoque un âge ancien où les hommes ne connaissaient ni Arès ni le tumulte de la guerre, où l'autel n'était pas souillé de sang et où l'on honorait la divinité par des offrandes de miel et de parfums. Ce tableau d'un temps sans meurtre fonctionne comme un modèle, non comme un souvenir historique.
Le retour
Le poème indique une issue. Au terme du cycle, les daimones purifiés reparaissent parmi les hommes comme devins, poètes, médecins et chefs, puis accèdent au rang des dieux, partageant leur foyer et leur table, délivrés des maux humains.
Cette gradation éclaire la déclaration inaugurale. Lorsque Empédocle se dit dieu parmi les mortels, il décrit peut-être moins une prétention personnelle qu'un état atteint au terme du parcours qu'il enseigne. Les Anciens ont surtout retenu la prétention et l'ont raillée ; plusieurs lectures contemporaines privilégient la seconde interprétation. Le texte conservé ne permet pas de trancher avec certitude.
Religion, philosophie ou les deux
On range volontiers Les Purifications du côté des courants religieux qui traversaient le monde grec, orphisme et pythagorisme. Le rapprochement est fondé, mais il ne doit pas masquer ce qui distingue Empédocle : sa doctrine du salut n'est pas juxtaposée à sa physique, elle en emprunte le vocabulaire et la structure. Le daimôn erre entre les éléments comme les racines circulent dans le cycle ; la faute est une séparation, la purification une réunion.
Cette continuité constitue l'argument le plus fort en faveur d'un projet unique. Elle explique aussi pourquoi les lecteurs postérieurs ont eu tant de mal à situer Empédocle. Les physiciens retenaient les racines et laissaient le daimôn, les auteurs religieux faisaient l'inverse. Le texte, lui, ne sépare pas.
Ce qu'il en reste
Les fragments attribués aux Purifications sont beaucoup moins nombreux que ceux de la physique. Ils nous viennent essentiellement de Plutarque, de Clément d'Alexandrie, d'Hippolyte de Rome et de Diogène Laërce. Chacun de ces auteurs cite dans une intention propre, apologétique ou polémique, ce qui a pu orienter le choix des passages retenus.
Vous lirez donc un texte lacunaire, dont l'ordre est reconstruit et dont le périmètre est discuté. Ce n'est pas une raison de le négliger. Peu de documents donnent un accès aussi direct à la manière dont un Grec du Ve siècle pouvait penser ensemble l'ordre du monde et la conduite d'une vie.
Postérité
Les Purifications ont nourri l'image d'Empédocle mage et prophète, que l'Antiquité tardive a amplifiée et que la légende de l'Etna a fixée. Au XIXe siècle, Hölderlin construit sur ce matériau le personnage de son drame inachevé, où le désir de rejoindre la nature prend la place du cycle des réincarnations. Le poème est ainsi devenu, bien au-delà de son contenu doctrinal, une source d'images pour penser le rapport de l'homme au vivant.