David Ricardo
Courtier devenu économiste après avoir ouvert par hasard La Richesse des nations, Ricardo déplace l'objet de la discipline : il ne s'agit plus de savoir combien un pays produit, mais comment le produit se partage entre propriétaires, capitalistes et travailleurs.
Biographie
David Ricardo naît à Londres le 18 avril 1772, troisième des dix-sept enfants d'Abraham Israel Ricardo, courtier en Bourse venu d'Amsterdam et membre de la communauté juive séfarade de la City.
Il n'a pas d'instruction savante. Après quelques années d'école, dont une partie passée chez des parents aux Pays-Bas, il entre à quatorze ans dans le bureau de son père et apprend le métier sur le parquet.
À vingt et un ans, il épouse Priscilla Anne Wilkinson, qui est quaker, et se détache du judaïsme pour l'unitarisme. Sa famille rompt avec lui. Il s'établit seul, avec un capital restreint et la réputation d'un homme qui calcule juste. En quelques années, il fait fortune : la spéculation sur les emprunts d'État lui réussit, et l'on a longtemps répété qu'il avait gagné une somme considérable en pariant sur l'issue de Waterloo. L'anecdote est invérifiable dans le détail, mais l'ordre de grandeur de sa fortune ne l'est pas.
En 1799, en cure à Bath, il tombe par hasard sur La Richesse des nations d'Adam Smith. Il a vingt-sept ans et vient de découvrir ce qui l'occupera jusqu'à sa mort.
Il se met à écrire tard et peu. Ses premiers textes, publiés à partir de 1809, portent sur le prix de l'or et sur la dépréciation des billets de banque. En 1815, un essai de quelques dizaines de pages sur le prix du blé contient déjà l'essentiel de sa théorie de la rente. Ses amis, et surtout James Mill, le pressent d'en faire un livre. Les Principes de l'économie politique et de l'impôt paraissent en 1817.
Retiré des affaires, il achète en 1814 le domaine de Gatcomb Park, dans le Gloucestershire. En 1819, il entre aux Communes comme député de Portarlington, un bourg irlandais dont il a acheté le siège. Il y parle peu, sur les questions monétaires et sur les lois céréalières, et soutient des positions qui déplaisent aux propriétaires fonciers dont il fait désormais partie.
Il entretient avec Malthus une correspondance de huit ans où les deux hommes ne tombent presque jamais d'accord. Ricardo lui écrit peu avant sa mort qu'il n'y eut jamais de désaccord aussi amical que le leur.
Il meurt à Gatcomb Park le 11 septembre 1823, d'une infection de l'oreille mal soignée, à cinquante et un ans.
Pensée principale
Ricardo change l'objet de l'économie politique. Adam Smith avait cherché les causes de la richesse des nations ; Ricardo annonce dès sa préface que le problème principal de la discipline est de déterminer les lois qui règlent le partage du produit entre les trois classes qui concourent à le produire : les propriétaires du sol, les détenteurs de capitaux et les travailleurs.
Le déplacement est considérable. La question n'est plus combien on produit, mais qui reçoit quoi, et pourquoi les parts varient dans le temps.
La rente
Sa première démonstration porte sur la rente foncière, et elle renverse une évidence.
On croyait que le blé coûtait cher parce que les propriétaires exigeaient une rente. Ricardo montre l'inverse. Une population qui croît oblige à cultiver des terres de moins en moins bonnes. Le prix du blé doit alors couvrir les frais de la dernière terre mise en culture, la plus ingrate, sinon personne ne la cultiverait. Mais ce prix s'applique à tout le blé vendu. Les terres meilleures produisent donc au même prix un surplus, et ce surplus va au propriétaire.
La rente n'est pas une cause du prix, elle en est l'effet. Elle ne rémunère aucun travail et aucune avance : elle est le prix de la différence entre une terre et la plus mauvaise en exploitation.
Ricardo en tire une conséquence politique immédiate. Protéger l'agriculture nationale par des droits sur le blé importé revient à obliger le pays à cultiver ses plus mauvaises terres, donc à enrichir les propriétaires fonciers aux dépens de tous les autres. C'est l'argument qui servira pendant trente ans contre les lois céréalières britanniques.
La valeur et le travail
Ricardo reprend de Smith l'idée que la valeur d'échange des marchandises dépend de la quantité de travail qu'elles exigent, et il s'efforce de la tenir avec plus de rigueur que lui.
L'entreprise rencontre une difficulté qu'il n'a jamais résolue et qu'il n'a pas dissimulée. Deux marchandises qui demandent la même quantité de travail n'ont pas la même valeur si l'une exige une longue avance de capital et l'autre non, car il faut rémunérer le temps. Ricardo passa ses dernières années à chercher ce qu'il appelait une mesure invariable de la valeur, une marchandise dont la valeur ne bougerait pas quand les salaires et les profits varient, et il mourut sur ce problème.
De cette analyse il tire néanmoins une loi qui a fait sa réputation : le salaire et le profit varient en sens inverse. Ce que l'un gagne, l'autre le perd, puisque le produit se partage. Il n'y a pas d'harmonie spontanée des intérêts, il y a un conflit de distribution.
L'avantage comparatif
Le chapitre sept des Principes contient l'argument le plus connu et le plus contre-intuitif de l'ouvrage.
Supposons que le Portugal produise à la fois le vin et le drap avec moins de travail que l'Angleterre. On en conclurait qu'il n'a aucun intérêt à commercer. Ricardo montre que c'est faux. Ce qui compte n'est pas l'avantage absolu mais le rapport interne des coûts dans chaque pays. Si le Portugal est relativement meilleur en vin qu'en drap, il gagne à produire du vin et à acheter le drap, et l'Angleterre gagne symétriquement.
L'argument a fondé la théorie du commerce international et il n'a jamais cessé d'être discuté : on lui objecte qu'il suppose les capitaux immobiles entre pays, condition que Ricardo énonce explicitement et qui a largement cessé d'être remplie.
Les machines
La troisième édition des Principes, en 1821, contient un chapitre que Ricardo a ajouté contre sa propre position antérieure.
Il avait soutenu, comme ses contemporains, que les machines profitent à tous. Il écrit désormais que l'introduction de machines peut réduire le fonds destiné à payer les salaires, et donc nuire réellement aux ouvriers, sans que cela soit un préjugé ni une illusion de leur part. Reconnaître publiquement qu'il s'était trompé sur un point aussi sensible lui a valu l'embarras de ses amis et l'estime de ses adversaires.
Œuvres majeures
Le Haut Prix du lingot, preuve de la dépréciation des billets de banque (1810)
Son premier texte important, né d'une controverse monétaire. La Banque d'Angleterre avait suspendu la convertibilité de ses billets en 1797 ; l'or et les prix montaient. Ricardo soutient que la cause n'est pas la guerre ni la balance commerciale, mais l'émission excessive de billets. L'argument sera repris par le rapport parlementaire sur le lingot la même année, et il fonde la tradition qui rattache la hausse générale des prix à la quantité de monnaie.
Essai sur l'influence du bas prix du blé sur les profits du capital (1815)
Soixante pages écrites dans le feu du débat sur les lois céréalières. Ricardo y expose pour la première fois sa théorie de la rente différentielle et en tire la conséquence qui l'intéresse : protéger l'agriculture nationale enrichit les propriétaires fonciers et appauvrit tous les autres. Trois autres auteurs, dont Malthus, publient la même année une théorie voisine, ce qui a nourri une discussion durable sur la paternité de l'idée.
Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817)
Son œuvre principale, écrite à contrecœur sous la pression de ses amis. Le livre est difficile, abstrait, sans exemples historiques, et il a néanmoins dominé l'économie britannique pendant un demi-siècle. Les sept premiers chapitres portent la théorie : valeur, rente, salaires, profits, commerce extérieur. Le reste traite de l'impôt. La troisième édition de 1821 ajoute le chapitre sur les machines, où l'auteur se déjuge.
Essai sur le système de financement (1820)
Rédigé pour l'Encyclopædia Britannica, ce texte examine comment financer une guerre : par l'impôt, par l'emprunt ou par un prélèvement exceptionnel sur le capital. Ricardo y envisage l'idée qu'un contribuable rationnel verrait dans la dette publique un impôt simplement différé, et la rejette, estimant que personne ne raisonne ainsi. L'idée porte pourtant son nom depuis les années soixante-dix, sous le titre d'équivalence ricardienne.
Notes sur Malthus (1820, publiées en 1928)
Un commentaire paragraphe par paragraphe des Principes d'économie politique de Malthus, resté manuscrit plus d'un siècle. Le document montre les deux hommes aux prises sur la question qui les sépare, celle de savoir si une insuffisance générale de la demande est possible. Ricardo tient que non, Malthus que oui. Keynes relira ce débat en 1936 et donnera raison au second.
Postérité et influence
Le règne et la chute
Pendant cinquante ans, l'économie politique britannique est ricardienne. John Stuart Mill range ses Principes de 1848 dans ce cadre et croit la théorie de la valeur définitivement close. Elle ne l'était pas : la révolution marginaliste des années 1870 déplace la valeur du côté de l'utilité et de la rareté, et Ricardo cesse d'être lu autrement que comme un ancêtre.
Marx
Karl Marx le tenait pour le dernier grand représentant de l'économie politique classique, et c'est de lui qu'il part. Il lui reprend la thèse du travail comme source de la valeur, l'opposition entre salaires et profits, et l'idée que le partage du produit est l'objet véritable de la discipline.
Il lui reproche en revanche de traiter les rapports sociaux comme des données naturelles : chez Ricardo, le capital est une chose, un stock d'avances, alors qu'il est pour Marx un rapport entre des hommes. Entre les deux, une génération d'auteurs britanniques, qu'on a appelés les socialistes ricardiens, avait déjà tiré de la théorie de la valeur-travail une conclusion que son auteur n'avait pas voulue : si le travail produit toute la valeur, le profit est un prélèvement.
La redécouverte
Le XXᵉ siècle l'a relu deux fois.
Piero Sraffa édite ses Œuvres et correspondance en onze volumes entre 1951 et 1973, travail qui a renouvelé la connaissance de l'auteur et exhumé les Notes sur Malthus. Sraffa publie ensuite, en 1960, Production de marchandises par des marchandises, qui reprend le problème ricardien de la mesure invariable et fonde ce qu'on appellera le néoricardisme.
Parallèlement, l'avantage comparatif est devenu le socle de la théorie du commerce international, enseigné dans tous les manuels, discuté dans tous les débats sur la mondialisation. Peu d'arguments de deux cents ans ont gardé une telle actualité polémique.
Le vice ricardien
Joseph Schumpeter a donné un nom à ce qu'il tenait pour le défaut de méthode de Ricardo : construire un modèle très abstrait, geler par hypothèse tout ce qui gêne, puis appliquer directement le résultat à une question de politique publique. La formule a fait fortune, et elle vise aujourd'hui bien d'autres que lui.
Controverses et débats
La mesure invariable
Ricardo voulait fonder la valeur sur le travail, et il a passé ses dernières années à buter sur la difficulté que son propre système lui opposait. Deux marchandises exigeant la même quantité de travail n'ont pas la même valeur si les capitaux avancés diffèrent en durée. Il cherchait donc une marchandise étalon dont la valeur ne bougerait pas quand le partage entre salaires et profits se modifie.
Il est mort sans l'avoir trouvée. Pour une partie des commentateurs, l'échec est celui de la théorie de la valeur-travail elle-même, et la révolution marginaliste en a tiré la leçon. Pour d'autres, dont Piero Sraffa, le problème était bien posé et il a reçu une solution en 1960, au prix d'un appareil mathématique que Ricardo n'avait pas.
La paternité de la rente
Quatre auteurs publient en 1815 une théorie de la rente différentielle : Ricardo, Malthus, Edward West et Robert Torrens. Aucun ne s'est accusé de plagiat, et les historiens parlent d'une découverte simultanée, favorisée par un débat public très intense sur les lois céréalières.
Le cas est intéressant pour une autre raison : les quatre tirent de la même analyse des conclusions politiques opposées. Ricardo en conclut qu'il faut ouvrir les frontières au blé étranger, Malthus qu'il faut les fermer.
Le théorème de l'avantage comparatif
L'argument du chapitre sept est inattaquable dans ses termes et contesté dans ses conditions.
Il suppose que les capitaux ne franchissent pas les frontières, hypothèse que Ricardo énonce lui-même et qu'il justifie par l'attachement des hommes à leur pays. Si les capitaux circulent, rien n'oblige le Portugal à se spécialiser selon son avantage relatif : il peut perdre les deux industries. Ses critiques en concluent que le théorème ne dit rien du commerce contemporain ; ses défenseurs répondent qu'il conserve sa valeur comme démonstration qu'un pays moins productif en tout a néanmoins quelque chose à échanger.
Une théorie, ou une politique ?
Ricardo était un rentier devenu propriétaire foncier, et il a soutenu des positions contraires aux intérêts de sa classe. On en a conclu tantôt à sa probité intellectuelle, tantôt à ce qu'il défendait en réalité les intérêts du capital industriel contre ceux de la propriété du sol. Les deux lectures sont compatibles, et aucune ne décide de la valeur de ses arguments.
Pour aller plus loin
Lire Ricardo
Des principes de l'économie politique et de l'impôt, GF-Flammarion, traduction de Cécile Soudan. Les sept premiers chapitres suffisent à qui veut la théorie ; le reste est fiscal.
Essai sur l'influence du bas prix du blé sur les profits du capital, 1815, disponible en ligne. Soixante pages, et la théorie de la rente y tient déjà tout entière.
Études
Sraffa, Piero (dir.), The Works and Correspondence of David Ricardo, Cambridge University Press, 11 volumes, 1951-1973. L'édition de référence, dont l'introduction du premier volume est une étude en soi.
Deleplace, Ghislain, Histoire de la pensée économique, Dunod, pour situer Ricardo entre Smith et Marx.
Schumpeter, Joseph, Histoire de l'analyse économique, Gallimard, tome II, pour le jugement sévère sur sa méthode.
Autour
Sraffa, Piero, Production de marchandises par des marchandises, Dunod, 1970. La reprise moderne du problème de la mesure invariable.
Marx, Karl, Théories sur la plus-value, Éditions sociales, pour sa lecture critique.
Keynes, John Maynard, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Payot, chapitre 3, où il donne raison à Malthus contre Ricardo.