Posidonius d'Apamée

vers 135 av. J.-C. - vers 51 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 15 min de lecture

Difficulté : 4/5

Stoïcien de Rhodes, historien, géographe et astronome, Posidonius d'Apamée a tenté de tenir ensemble la philosophie et l'enquête savante. Son œuvre est perdue, mais Cicéron, Strabon et Sénèque en ont transmis des pans considérables.

Biographie

Posidonius naît vers 135 av. J.-C. à Apamée, ville de Syrie située sur l'Oronte, dans le royaume séleucide alors en voie de délitement. Il appartient à une génération pour laquelle le monde grec n'a plus de centre unique et pour laquelle Rome devient la puissance avec laquelle il faut compter.

Athènes puis Rhodes

Il se rend à Athènes pour étudier le stoïcisme auprès de Panétios de Rhodes, alors scolarque du Portique. Il a environ vingt-cinq ans à la mort de son maître, vers 110 av. J.-C. C'est à peu près à cette date qu'il s'installe à Rhodes, dont il obtient la citoyenneté et où il ouvre sa propre école.

Le choix n'est pas anodin. En quelques décennies, cet enseignement rhodien éclipse celui d'Athènes : au Ier siècle av. J.-C., c'est à Rhodes que l'on vient entendre les stoïciens. Posidonius y exerce aussi des charges publiques, dont celle de prytane, qui associe des fonctions de présidence et d'exécutif. Vers 87 ou 86 av. J.-C., il fait partie d'une ambassade envoyée à Rome, dans une période troublée par la guerre contre Mithridate ; l'objet exact de la mission nous échappe.

Un maître écouté des Romains

Son prestige se mesure à ses auditeurs. Cicéron l'entend vers la fin des années soixante-dix, alors qu'il approche de la trentaine, et l'appellera plus tard son maître et son ami. Pompée lui rend visite en 66 puis en 62 av. J.-C., lui demande d'écrire l'histoire de ses campagnes et, si l'on en croit la tradition, fait abaisser ses faisceaux devant sa porte en signe de déférence. Ce genre d'anecdote appartient au genre de l'éloge, mais il indique une réalité : un philosophe grec pouvait alors être un interlocuteur des puissants de la République.

Le voyageur

Posidonius est l'un des rares philosophes antiques dont l'enquête a reposé sur des déplacements lointains. Il parcourt la Méditerranée occidentale, séjourne en Espagne, en Gaule et en Afrique du Nord, observe les marées de l'Atlantique à Gadès, l'actuelle Cadix, recueille des informations sur les mœurs des Celtes et sur l'exploitation des mines. Cette curiosité de terrain nourrit son histoire, sa géographie et sa physique.

Fin de vie

Il meurt vers 51 av. J.-C., âgé de plus de quatre-vingts ans. Les sources divergent sur le lieu, Rhodes ou Rome, et il est plus honnête de laisser la question ouverte. Aucun de ses ouvrages n'a survécu : nous le connaissons par des fragments répartis chez une quarantaine d'auteurs, ce qui fait de sa reconstitution l'un des chantiers les plus difficiles de l'histoire de la philosophie hellénistique.

Pensée principale

Posidonius occupe dans l'histoire du stoïcisme une position singulière. Son maître Panétios avait allégé le système en écartant ce qui lui paraissait spéculatif. Posidonius fait l'inverse : il rouvre les grandes questions cosmologiques, mais il prétend les traiter avec les ressources de l'enquête savante plutôt qu'avec celles de la seule déduction.

La sympathie universelle

Sa thèse directrice est que l'univers forme un tout organique dont les parties communiquent. Les stoïciens appelaient cette solidarité sympathie : rien ne se produit isolément, et un même souffle traverse le ciel, la mer, la plante et l'homme. Posidonius donne à cette idée un contenu empirique. S'il s'intéresse aux marées, c'est parce qu'il y voit un cas vérifiable de correspondance entre un mouvement céleste et un phénomène terrestre. S'il décrit les climats, les peuples et les ressources, c'est pour montrer que la diversité du monde habité relève d'un même ordre.

Cette conception a une conséquence que Panétios avait refusée : si tout est lié, certains signes peuvent annoncer certains événements. Posidonius admet donc la divination, y compris par les rêves et l'astrologie, non comme un commerce avec les dieux mais comme une lecture de corrélations réelles. Vous pouvez juger la position intenable ; elle est cohérente avec sa causalité généralisée et elle explique l'attention que Cicéron lui porte dans son traité sur la divination, où il entreprend précisément de la réfuter.

Le savant et le philosophe

Posidonius a formulé, selon Sénèque, une distinction importante entre les arts et la philosophie : les techniques se préoccupent de l'utile, la philosophie de la vertu, et la première ne mène pas à la seconde. Il n'en tire pourtant aucun mépris pour les savoirs particuliers. Il mesure la circonférence de la Terre par l'observation de l'étoile Canopus depuis Rhodes puis depuis Alexandrie, cherche la distance et la taille du Soleil, décrit les tremblements de terre et les volcans, construit un modèle mécanique des mouvements du Soleil, de la Lune et des cinq planètes connues.

Ce programme suppose une hiérarchie : les sciences décrivent les parties, la philosophie en rend compte à partir des principes. On a parfois décrit Posidonius comme le dernier penseur à avoir tenté une synthèse de ce genre avant la spécialisation des savoirs. La formule est séduisante mais elle lui prête une conscience historique qu'il n'avait pas ; disons plutôt qu'il tient pour évident ce que nous avons cessé de tenir pour tel, à savoir qu'une même enquête va de la mesure des astres à la conduite de la vie.

Les passions et l'âme

C'est sur ce terrain que se joue sa réputation de dissident. Chrysippe soutenait qu'une passion est un jugement erroné, de sorte que la thérapeutique morale consiste à corriger des opinions. Galien, plusieurs siècles plus tard, rapporte que Posidonius trouvait cette explication insuffisante : elle ne rend compte ni des émotions des enfants et des animaux, ni du fait que l'on cède à une impulsion que l'on sait injustifiée. Posidonius aurait donc admis dans l'âme des mouvements affectifs et désirants distincts de la raison, se rapprochant ainsi de la division platonicienne.

Si ce témoignage est exact, les conséquences pratiques sont importantes : l'éducation morale ne peut plus se réduire à un travail sur les jugements, elle doit façonner des habitudes, utiliser la musique, le rythme et l'exemple, c'est-à-dire s'adresser à ce qui en nous n'écoute pas les raisons. La prudence s'impose toutefois, Galien ayant un intérêt manifeste à montrer qu'un grand stoïcien lui donnait raison contre son école.

Une morale du cosmos

La fin de la vie humaine reste, chez Posidonius, celle que le Portique avait fixée : vivre selon la nature, c'est-à-dire selon la raison qui ordonne le tout. Mais parce que cette nature est pour lui un objet d'enquête et non un postulat, la loi naturelle qu'il invoque se veut adossée à une connaissance du monde. Son matérialisme reste entier, l'âme étant un souffle et non une substance séparée, même lorsqu'il lui reconnaît des parties. Vous tenez là ce qui fait son intérêt et sa fragilité : une philosophie qui accepte d'être démentie par les faits, dans une science qui n'avait pas encore les moyens de trancher.

Œuvres majeures

Posidonius aurait écrit plus de vingt ouvrages, dont nous ne possédons que des titres et des fragments cités par d'autres. Les éditions modernes de référence, celle d'Edelstein et Kidd notamment, rassemblent ces témoignages et signalent à chaque fois le degré de certitude de l'attribution. Les notices ci-dessous portent donc sur des œuvres reconstituées.

Histoires

Son œuvre historique, qui prenait la suite de celle de Polybe et couvrait la période allant du milieu du IIe siècle à la fin du suivant, comptait selon la tradition une cinquantaine de livres. Elle ne se bornait pas au récit des guerres : Posidonius y expliquait les événements par le caractère des peuples, les ressources de leurs territoires et les mœurs des élites. Cette manière de lier l'histoire à la géographie et à l'ethnographie a fait de lui une source majeure pour Strabon, Diodore de Sicile et plusieurs auteurs latins.

Sur l'océan

Traité de géographie et d'océanographie où il discutait l'étendue des terres habitées, les climats et surtout les marées. Ses observations à Gadès l'avaient conduit à relier le rythme des marées quotidiennes au mouvement de la Lune et leur amplitude au cycle lunaire, ce qui constitue un résultat remarquable. Il en donnait une explication fausse, par la chaleur qu'il attribuait à la Lune, ce qui illustre bien sa méthode : l'observation est bonne, la cause avancée reste prisonnière de sa physique.

Des passions

Ouvrage de psychologie morale dont Galien a conservé l'essentiel de ce que nous en savons. Posidonius y examinait l'origine des mouvements affectifs, l'éducation des enfants et les moyens non rationnels d'agir sur l'âme. C'est le texte autour duquel se cristallise la question de son éventuelle rupture avec l'orthodoxie chrysippéenne.

Sur les dieux et Sur le destin

Deux traités de théologie et de physique dont Cicéron porte témoignage. Le premier exposait la conception d'un dieu immanent, souffle raisonnable répandu dans la totalité. Le second traitait de l'enchaînement des causes et de la possibilité de prévoir, question où Posidonius se séparait de Panétios en accordant à la divination une portée réelle.

Traité sur les Celtes

Description des peuples de Gaule et d'Espagne, fondée sur ses propres voyages. Diodore, Strabon et d'autres auteurs y ont largement puisé, si bien que plusieurs des informations que nous lisons chez eux sur les sociétés celtiques remontent probablement à Posidonius. Les historiens contemporains s'en servent avec précaution : ce regard est celui d'un Grec attentif, mais tributaire de ses catégories.

Postérité et influence

Les trois canaux de transmission

Posidonius nous parvient par trois voies distinctes, et chacune déforme à sa façon. Strabon, qui le tient pour le plus savant des philosophes de son temps, le cite abondamment en géographie et conserve ses mesures, dont les chiffres divergents sur la circonférence terrestre. Cicéron rapporte sa théologie et sa doctrine du destin, le plus souvent pour les discuter. Galien, enfin, transmet sa psychologie, mais dans le cadre d'une polémique contre le stoïcisme. Reconstituer Posidonius consiste donc à recouper des témoins qui ne cherchaient pas la même chose que nous.

Sénèque occupe une place à part : il le range parmi ceux qui ont le plus apporté à la philosophie et lui emprunte des développements sur l'histoire des techniques et sur l'origine des arts. C'est par lui que nous connaissons la distinction posidonienne entre les métiers utiles et la philosophie.

Un modèle de philosophie encyclopédique

L'influence la plus durable de Posidonius n'est pas une thèse mais une ambition : celle d'une philosophie qui ne se sépare pas de l'enquête sur le monde. Cette figure du philosophe savant, qui mesure, voyage et décrit avant de conclure, a été reprise bien au-delà de l'Antiquité. On la reconnaît dans la cosmologie stoïcienne de la Renaissance, puis dans la tradition qui va des naturalistes du XVIIIe siècle aux géographes du XIXe, où l'idée d'une solidarité des phénomènes terrestres joue un rôle structurant.

Il faut ici résister à la facilité. Dire que Posidonius annonce l'écologie ou les sciences du système Terre serait un anachronisme : sa sympathie universelle est une thèse métaphysique sur la rationalité du tout, non une hypothèse sur des couplages mesurables. Ce qui se transmet est une attitude, non un contenu.

Une source qui a trop servi

La recherche du XIXe et du début du XXe siècle a eu tendance à voir la main de Posidonius partout, attribuant à son influence des pans entiers de la pensée romaine, du néoplatonisme et même de certains textes chrétiens. Cette méthode, que l'on a appelée la chasse aux sources, a été sévèrement critiquée depuis : faute de texte, elle permettait d'attribuer à Posidonius à peu près tout ce qui mêlait science et philosophie. Les éditions modernes de fragments ont justement pour objet de distinguer les attributions solides des conjectures.

Ce qui reste assuré

Trois acquis ne sont pas contestés. Posidonius a rendu à Rhodes un rayonnement philosophique qu'Athènes avait monopolisé. Il a lié le lien entre les marées et la Lune, résultat juste obtenu par observation. Il a transmis à la culture romaine une version du stoïcisme où l'étude de la nature n'était pas facultative. Pour un auteur dont il ne subsiste pas une page continue, c'est une empreinte considérable.

Controverses et débats

A-t-il rompu avec la psychologie stoïcienne ?

C'est le débat principal et il est d'abord un problème de témoin. Galien affirme que Posidonius a reconnu dans l'âme des parties irrationnelles, abandonnant ainsi la thèse de Chrysippe selon laquelle une passion est un jugement. Galien étant platonisant et hostile au Portique, plusieurs chercheurs estiment qu'il a durci la position de Posidonius pour s'en faire un allié. Ils observent que Cicéron et Sénèque, qui connaissaient ses traités éthiques, le citent aux côtés de Chrysippe sans signaler de rupture.

La discussion reste ouverte et elle a une portée générale : elle montre comment une doctrine antique perdue peut nous arriver déjà interprétée, et combien la question de savoir ce qu'un auteur a pensé se confond parfois avec celle de savoir à qui profite le témoignage.

Quelle mesure de la Terre ?

Les sources attribuent à Posidonius deux résultats différents pour la circonférence terrestre, l'un proche de la valeur réelle, l'autre sensiblement plus faible, rapporté par Strabon. On ne sait pas s'il a révisé son calcul, si les témoins ont confondu des étapes de son raisonnement, ou si l'unité de longueur employée n'était pas la même. La question n'est pas anecdotique : la valeur basse, reprise par Ptolémée, a longtemps circulé et a contribué à faire croire que les terres habitées s'étendaient bien plus loin vers l'ouest qu'elles ne le font.

Jusqu'où va son influence ?

La troisième controverse porte sur l'usage que les historiens ont fait de lui. Pendant des décennies, on a reconstitué des traités posidoniens entiers à partir de ressemblances thématiques chez des auteurs tardifs. Les éditeurs modernes des fragments ont réagi en durcissant les critères et en classant à part les attributions douteuses. Le résultat est un Posidonius moins grandiose et plus sûr. Certains regrettent cette réduction, estimant qu'elle efface un penseur dont l'ampleur était réelle ; d'autres y voient la condition d'une connaissance honnête.

Divination et rationalité

Son acceptation de la divination embarrasse les lecteurs modernes. Deux lectures s'opposent. La première y voit une inconséquence, voire une concession à la superstition de son temps. La seconde souligne qu'elle découle rigoureusement de sa physique : si toutes les parties du monde sont solidaires, des corrélations lisibles existent, et les chercher relève d'une démarche d'enquête et non de crédulité. Cicéron, qui le réfute, ne lui reproche pas son incohérence mais l'absence de preuves. Le désaccord porte donc moins sur la logique de Posidonius que sur ce qui compte comme vérification.

Pour aller plus loin

Les fragments

L'édition de référence est celle de Ludwig Edelstein et Ian Kidd, Posidonius, chez Cambridge University Press, en plusieurs volumes dont un commentaire détaillé. Elle est en anglais et en grec, mais elle a le mérite de signaler le statut de chaque témoignage, ce qui est indispensable sur un auteur aussi reconstruit. En français, Les Philosophes hellénistiques d'Anthony Long et David Sedley, aux éditions GF Flammarion, donne un choix de textes traduits et commentés.

Les témoins à lire directement

Trois lectures vous mettront en contact avec Posidonius tel qu'il nous est parvenu. Le De la divination de Cicéron, où sa doctrine est exposée puis démontée. Les Lettres à Lucilius de Sénèque, en particulier celles qui traitent de l'origine des techniques et des arts. Et la Géographie de Strabon, dont les passages sur l'océan, les marées et l'Espagne reposent largement sur lui.

Études

La Cambridge History of Hellenistic Philosophy, dirigée par Keimpe Algra et ses collaborateurs, consacre à Posidonius des pages qui font le point sur les attributions contestées. Jean-Baptiste Gourinat, dans Le Stoïcisme publié aux Presses universitaires de France, situe brièvement sa place dans l'évolution de l'école. La Stanford Encyclopedia of Philosophy propose une entrée sur le stoïcisme utile pour replacer sa psychologie dans le débat d'ensemble.

Sur la question des sources, les travaux consacrés à la critique de la chasse aux influences posidoniennes constituent un cas d'école pour quiconque s'intéresse à la méthode en histoire de la philosophie.

Un exercice

Comparez le traitement des marées chez Posidonius, tel que Strabon le rapporte, avec une explication contemporaine du phénomène. Vous verrez une observation juste, une corrélation correctement établie et une cause entièrement fausse. C'est une bonne occasion de réfléchir à ce qui distingue, dans une science, le constat d'un fait et l'explication qu'on en donne.

Voir la cartographie

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Posidonius d'Apamée », Philotopie, - CC BY-SA 4.0