Deux conceptions de la liberté
Titre original : Two Concepts of Liberty
Publication : 1958, repris en 1969
Type : Article
Analyse
Le 31 octobre 1958, Isaiah Berlin prononce à Oxford sa leçon inaugurale de professeur de théorie sociale et politique. Elle dure une heure, elle est publiée aussitôt, et elle devient le texte le plus commenté de la philosophie politique de langue anglaise du XXe siècle. Berlin la reprendra, en répondant longuement à ses critiques, dans le recueil Quatre essais sur la liberté, onze ans plus tard.
Le propos n'est pas de définir la liberté, mais de montrer que deux questions différentes se cachent sous le même mot, et que la confusion des deux a eu des conséquences politiques considérables.
Deux questions, pas deux degrés
La première question est : jusqu'où le gouvernement, ou les autres, peuvent-ils intervenir dans ma vie ? Elle appelle une réponse en termes de zone protégée. Je suis libre dans la mesure où personne ne m'empêche de faire ce que je pourrais faire. C'est ce que Berlin nomme la liberté négative, non par dépréciation, mais parce qu'elle se définit par une absence : l'absence d'obstacle mis par d'autres.
Il en tire aussitôt deux précisions. L'incapacité n'est pas l'asservissement : je ne suis pas moins libre parce que je ne sais pas voler. Et l'obstacle doit venir d'un acte humain : la pauvreté ne limite ma liberté que si je tiens qu'elle résulte d'arrangements que des hommes ont faits et pourraient défaire. Berlin accepte cette conséquence, et c'est l'un des endroits où on lui a le plus reproché sa position.
La seconde question est : qui me gouverne ? Elle appelle une réponse en termes de maîtrise. Je suis libre dans la mesure où je me dirige moi-même, où mes décisions viennent de moi et non d'une volonté étrangère. C'est la liberté positive, celle de l'autonomie, de la participation, du gouvernement de soi.
Berlin souligne que ces deux questions ne sont pas contradictoires, et qu'un même homme peut vouloir les deux. Mais elles ne se répondent pas l'une l'autre : un peuple peut se gouverner lui-même et laisser à chacun une zone très étroite, et un despote éclairé peut laisser aux particuliers une très grande latitude.
Le point dangereux
Le cœur de la leçon est l'analyse du glissement que la liberté positive rend possible.
Se gouverner soi-même suppose un soi qui commande. Or il est tentant de distinguer dans l'individu un moi supérieur, rationnel, qui veut ce qui est vraiment bon, et un moi empirique, livré aux désirs du moment. La liberté devient alors la victoire du premier sur le second.
Le pas suivant se fait presque sans qu'on le voie. Si ce moi supérieur peut être mieux connu par d'autres que par moi-même, par un parti, une église, un État, une classe, alors ceux-là peuvent me contraindre au nom de ma propre liberté. La formule de Rousseau, selon laquelle on forcera celui qui refuse d'obéir à la volonté générale à être libre, devient littéralement praticable.
Berlin ne dit pas que la liberté positive est fausse ni qu'elle conduit nécessairement à la tyrannie. Il dit qu'elle se prête à ce retournement, et il montre comment des doctrines du gouvernement de soi ont servi à justifier des contraintes que personne n'aurait acceptées sous un autre nom.
Le pluralisme des valeurs
La leçon se termine sur une thèse qui déborde la question de la liberté et que Berlin a défendue toute sa vie.
Les fins humaines sont multiples, elles n'ont pas toutes la même mesure, et elles entrent en conflit. La liberté peut s'opposer à l'égalité, la justice à la miséricorde, la sécurité à la spontanéité. Ces conflits ne sont pas le signe que nous nous trompons quelque part : ils tiennent à ce que les valeurs sont réellement plusieurs.
De là vient son refus du monisme, cette idée que toutes les vraies questions ont une seule réponse vraie, que ces réponses sont compatibles, et qu'un ordre social parfait serait donc possible. Berlin tient cette croyance pour la racine philosophique des politiques qui sacrifient des générations entières à l'ordre à venir, et il rappelle que les œufs cassés ne font pas toujours une omelette.
La conclusion est modeste et nette. Nous devons choisir, et tout choix coûte quelque chose d'irréparable. Mieux vaut une société qui garde des zones de liberté négative, parce qu'elle laisse ouverte la possibilité de se tromper et de changer d'avis.
Ce que la critique a objecté
Trois objections importantes ont suivi.
Gerald MacCallum a soutenu en 1967 qu'il n'y a pas deux concepts mais un seul, qui est une relation à trois termes : un agent est libre de telle contrainte pour faire telle chose. Les doctrines qu'oppose Berlin ne différeraient que par ce qu'elles mettent dans les variables, et la distinction s'effondrerait.
Charles Taylor a répondu en 1979 que la liberté négative est une conception de l'occasion, et la positive une conception de l'exercice : on peut avoir toutes les occasions et n'être pas libre, si l'on est prisonnier de peurs ou de désirs qu'on désavoue. Il a aussi fait valoir qu'un pays sans feux rouges n'est pas plus libre qu'un pays qui en a, preuve que le simple décompte des obstacles ne mesure rien.
Quentin Skinner, enfin, a rappelé une troisième tradition, celle des républicains romains et de leurs héritiers, pour qui être libre, c'est ne dépendre de la volonté arbitraire de personne. Le serviteur d'un maître bienveillant qui n'intervient jamais n'est pas libre, puisque le maître pourrait intervenir. Cette liberté comme non-domination n'est ni l'une ni l'autre des deux conceptions de Berlin.
Portée
Le texte n'a pas vieilli parce que la confusion qu'il dénonce reste courante. On la retrouve chaque fois qu'un pouvoir déclare protéger les gens contre eux-mêmes au nom de leur véritable intérêt, chaque fois qu'un débat public oppose deux camps dont l'un parle de contraintes et l'autre de capacités, sans voir qu'ils ne répondent pas à la même question.
Berlin lui-même était né à Riga, avait vu la révolution de 1917 à Petrograd enfant, et n'a jamais caché que son travail d'historien des idées cherchait l'origine intellectuelle des catastrophes politiques de son siècle.
Sources
Sources principales
Berlin, Isaiah, « Two Concepts of Liberty », leçon inaugurale prononcée à Oxford le 31 octobre 1958, reprise dans Four Essays on Liberty,
- Texte primaire, lu intégralement, avec l'introduction de 1969 où
Berlin répond à ses premiers critiques.
Berlin, Isaiah, The Crooked Timber of Humanity, 1990. Texte primaire, pour le pluralisme des valeurs et la critique de la recherche de la société parfaite.
MacCallum, Gerald, « Negative and Positive Freedom », The Philosophical Review, 1967. Cet article a servi pour l'objection de la relation triadique.
Taylor, Charles, « What's Wrong with Negative Liberty », 1979. Cet article a servi pour la distinction entre conception de l'occasion et conception de l'exercice.
Skinner, Quentin, La liberté avant le libéralisme, 1998. Cet ouvrage a servi pour la tradition néo-romaine de la liberté comme non-domination.
Bibliographie et lectures recommandées
Rousseau, Jean-Jacques, Du contrat social, livre I, pour la formule qu'on forcera d'être libre, que Berlin prend pour exemple du retournement.
Constant, Benjamin, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, 1819, dont la distinction est proche sans se confondre avec celle de Berlin.
Wikipédia FR et EN, articles « Deux conceptions de la liberté » et « Two Concepts of Liberty », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Charles Margrave Taylor a commenté
- Jean-Jacques Rousseau figure dans le dialogue
- John Stuart Mill figure dans le dialogue