John Stuart Mill
Biographie
John Stuart Mill naît à Londres le 20 mai 1806, dans une famille intellectuelle exceptionnelle. Son père, James Mill, est philosophe, historien et économiste, membre du cercle des « radicaux philosophiques » groupés autour de Jeremy Bentham, le fondateur de l'utilitarisme. James Mill a conçu pour son fils aîné un projet éducatif d'une ambition démesurée : faire de lui un défenseur intellectuel du programme utilitariste, un esprit formé selon les meilleures méthodes de la raison.
Une éducation extraordinaire
L'éducation de John Stuart Mill, racontée par lui-même dans son Autobiographie (rédigée tardivement, publiée à titre posthume en 1873), est l'une des plus singulières de l'histoire intellectuelle. Dès l'âge de trois ans, il apprend le grec ancien. À huit ans, il commence le latin. Il lit Hérodote, Platon, Xénophon, Diogène Laërce, Lucien de Samosate dans le texte. À douze ans, il étudie la logique scolastique, à treize ans l'économie politique d'Adam Smith et de Ricardo (chez qui les Mill se rendent fréquemment), à quinze ans il édite les manuscrits de Bentham.
Cette formation, presque entièrement assurée par son père, est extraordinairement intense, mais elle laisse peu de place à l'enfance ordinaire, aux jeux, aux affections, à la vie sociale. James Mill, austère et exigeant, n'admet ni paresse, ni rêverie, ni distraction. John Stuart est tenu en outre de transmettre à ses jeunes frères et sœurs ce qu'il apprend, ce qui le force à enseigner avant même d'avoir véritablement appris.
La crise mentale de 1826
À vingt ans, en 1826, John Stuart Mill traverse une grave crise dépressive, qu'il décrira longuement dans le chapitre V de son Autobiographie. Il se demande un jour si, en supposant que tous ses objectifs intellectuels et politiques aient été atteints, cela le rendrait heureux. Et il s'aperçoit, avec une lucidité terrifiante, que la réponse est non. Le programme de vie que son père et Bentham lui ont transmis lui apparaît soudain comme un cadre vide.
Cette crise va durer plus d'un an. Mill en sort progressivement, par plusieurs voies :
- La découverte de la poésie, en particulier de Wordsworth, qui lui révèle une dimension de l'expérience humaine que l'utilitarisme benthamien ignorait : les sentiments, l'imagination, la beauté du monde naturel.
- La lecture des romantiques anglais et continentaux (Coleridge, Carlyle, Goethe, plus tard Tocqueville).
- L'amitié décisive avec Harriet Taylor, qu'il rencontre vers 1830 et qui restera sa compagne intellectuelle pendant plus de vingt ans.
Cette crise marquera profondément la pensée ultérieure de Mill, qui cherchera désormais à transformer de l'intérieur l'utilitarisme : conserver son fond éthique tout en le rendant plus large, plus attentif aux sentiments, à la culture, à l'individualité.
La carrière à l'India House
De 1823 à 1858, Mill travaille à la Compagnie des Indes orientales (East India Company), au bureau de Londres, où il rédige des dépêches diplomatiques pour le gouvernement de l'Inde britannique. Cette position lui assure une indépendance financière qui lui permet d'écrire à temps perdu. Son père y travaillait aussi. Mill prendra sa retraite en 1858, quand la Compagnie est dissoute après la grande révolte indienne de 1857.
Harriet Taylor et le mariage tardif
La relation avec Harriet Taylor est l'une des grandes histoires intellectuelles du XIXe siècle. Mill la rencontre vers 1830 : elle est mariée à John Taylor, négociant. Pendant vingt ans, ils entretiennent une relation intellectuelle d'une profondeur extraordinaire, dans le respect des conventions sociales (visites, correspondance), mais qui suscite les ragots londoniens. Mill ne cessera de reconnaître la part de Harriet dans sa propre œuvre, parfois jusqu'à l'excès (sa modestie à ce sujet a longtemps fait douter les critiques, mais les recherches récentes confirment qu'elle a effectivement contribué intellectuellement à plusieurs de ses ouvrages).
À la mort de John Taylor en 1849, Mill peut enfin épouser Harriet en 1851. Le couple s'installe à Blackheath, près de Londres, et travaille intensément. Mill rédige alors plusieurs de ses œuvres majeures : Les Principes d'économie politique (1848), De la liberté (1859, publiée juste après la mort de Harriet à Avignon en 1858), L'Utilitarisme (1861).
La mort prématurée de Harriet est un coup terrible. Mill l'enterre à Avignon, où elle est morte de tuberculose. Il achètera une maison près de la tombe et y passera désormais une partie de son temps. Sa belle-fille Helen Taylor (la fille de Harriet) prendra le relais comme compagne intellectuelle.
Les œuvres majeures et la dernière période
À partir des années 1840, Mill devient l'un des intellectuels les plus influents de l'Angleterre victorienne. Plusieurs grandes œuvres se succèdent :
- Système de logique (A System of Logic, 1843), traité épistémologique majeur, qui fonde la méthode inductive et l'empirisme.
- Les Principes d'économie politique (1848), traité d'économie classique qui sera longtemps la référence universitaire dans le monde anglo-saxon.
- De la liberté (On Liberty, 1859), court traité politique fondateur du libéralisme.
- Du gouvernement représentatif (1861), sur la démocratie représentative.
- L'Utilitarisme (publié en articles en 1861, en volume en 1863), reformulation philosophique du programme utilitariste benthamien.
- L'Asservissement des femmes (The Subjection of Women, 1869), plaidoyer pionnier pour l'égalité des sexes.
- Autobiographie, rédigée à partir de 1853 mais publiée à titre posthume en 1873.
La carrière politique
En 1865, Mill est élu député au Parlement britannique, comme candidat radical pour la circonscription de la Cité de Westminster. Il y siège trois ans, jusqu'en 1868. Cette expérience parlementaire lui permet de défendre plusieurs causes : le suffrage universel (qu'il avait défendu théoriquement dans le Gouvernement représentatif), le droit de vote des femmes (il dépose en 1867 un amendement, rejeté, en faveur du vote des femmes), l'amélioration du sort des Irlandais, la fin de l'esclavage, la condamnation du gouverneur Eyre pour ses massacres en Jamaïque.
Battu aux élections de 1868, Mill ne se représente pas. Il se retire à Avignon, où il vivra avec sa belle-fille Helen.
La fin
Mill meurt à Avignon le 8 mai 1873, à 66 ans, d'une infection. Il est enterré près de Harriet, au cimetière Saint-Véran. Sa modeste tombe, au pied d'un cyprès, ne porte qu'une longue inscription rappelant sa femme.
Le testament de Mill stipule la publication d'œuvres restées inédites, dont l'Autobiographie (publiée la même année, 1873), et plusieurs essais qui paraîtront en 1874 sous le titre Trois essais sur la religion (Nature, Sur l'utilité de la religion, Théisme).
Une figure pivot
Mill est une figure pivot de la pensée victorienne. Successeur intellectuel du radicalisme philosophique benthamien, il en transforme profondément l'esprit pour l'élargir aux dimensions oubliées de l'humain (sentiments, individualité, liberté concrète). Penseur libéral majeur, il a établi des principes fondamentaux qui restent au cœur des démocraties contemporaines. Économiste, logicien, féministe avant l'heure, défenseur des minorités, il a couvert un éventail intellectuel d'une rare largeur. Sa vie, marquée par l'éducation forcée, la crise dépressive, l'amour intellectuel pour Harriet, le veuvage, l'engagement politique, témoigne d'une cohérence remarquable entre la pensée et la pratique.
Pensée principale
La philosophie de John Stuart Mill se déploie sur une étendue considérable : épistémologie, logique, économie politique, philosophie politique, éthique, féminisme. Mais elle présente une remarquable unité, qui tient à un projet central : transformer l'utilitarisme benthamien hérité de son père et de Bentham en une philosophie morale et politique élargie, capable de penser non seulement le calcul des plaisirs et des peines, mais aussi la liberté, l'individualité, le développement de la personne humaine. Mill est l'héritier qui sauve l'utilitarisme en le rendant philosophiquement défendable.
L'utilitarisme : transformation d'un héritage
L'utilitarisme classique de Bentham reposait sur quelques principes simples. Le bien est le plaisir, le mal est la douleur. L'action moralement bonne est celle qui produit le plus grand bonheur du plus grand nombre. Bentham proposait même un calcul des plaisirs (le « felicific calculus ») permettant en principe d'évaluer mathématiquement les conséquences des actions selon sept critères (intensité, durée, certitude, etc.).
Mill, après sa crise de 1826, sent profondément les insuffisances de cette doctrine. Si tous les plaisirs sont équivalents en quantité, comment justifier qu'on préfère lire un poème à manger une orange ? Mill ne renonce pas pour autant à l'utilitarisme, mais le réforme. C'est l'objet de son traité L'Utilitarisme (1861).
Son innovation principale est la distinction entre qualités de plaisir. Tous les plaisirs ne sont pas équivalents. Il y a des plaisirs supérieurs (intellectuels, esthétiques, moraux, sociaux) et des plaisirs inférieurs (essentiellement corporels). « Il vaut mieux être un être humain insatisfait qu'un porc satisfait ; mieux vaut être un Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait » (L'Utilitarisme, chap. II).
Comment justifier cette hiérarchie ? Le critère est expérientiel : ceux qui ont expérimenté les deux types de plaisirs préfèrent presque toujours les plaisirs supérieurs. Le philosophe qui a connu à la fois la lecture profonde et la satisfaction sensible préfère la première. Cette préférence quasi unanime des connaisseurs établit la hiérarchie.
Cette innovation, parfois critiquée comme une forme de paternalisme ou d'élitisme, sauve l'utilitarisme d'une réduction au plaisir sensible pur. Elle permet d'intégrer dans le programme utilitariste les dimensions culturelles, artistiques, intellectuelles de la vie humaine. Mais elle pose des problèmes logiques : comment maintenir un principe unique (le plaisir) tout en y introduisant des qualités hétérogènes ?
De la liberté : le principe du tort à autrui
De la liberté (On Liberty, 1859) est l'œuvre la plus lue et la plus influente de Mill. Court traité (environ 200 pages) écrit en collaboration intellectuelle étroite avec Harriet Taylor, publié peu après sa mort. Il y défend une thèse simple mais puissante : le seul motif légitime pour lequel le pouvoir peut être exercé sur un individu contre sa volonté est de prévenir le tort à autrui.
C'est le célèbre harm principle (« principe du tort à autrui »), parfois traduit en français par « principe de non-nuisance ». L'État ne peut limiter la liberté individuelle que pour empêcher un dommage à autrui. La protection de l'individu contre lui-même, le souci de son bien moral, sa réputation, ses convictions religieuses ne sont pas des motifs légitimes d'intervention. Mill écrit : « Sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l'individu est souverain » (chap. I).
Trois domaines de liberté sont particulièrement défendus :
- La liberté de pensée et d'expression : même les opinions minoritaires, voire fausses, doivent pouvoir s'exprimer. Mill développe à ce sujet une analyse remarquable. Si l'opinion contestée est vraie, l'interdire prive l'humanité d'une vérité. Si elle est fausse, sa libre discussion fortifie la vérité reçue en l'obligeant à se défendre. Si elle est partiellement vraie (cas le plus fréquent), elle apporte un correctif partiel utile.
- La liberté des goûts et des modes de vie : chacun doit pouvoir mener sa vie comme il l'entend, dans les limites du tort à autrui.
- La liberté d'association : chacun doit pouvoir s'associer librement avec d'autres pour des buts non nuisibles.
L'individualité comme valeur fondamentale
Une part importante de De la liberté (le chapitre III) est consacrée à l'individualité. Mill défend l'idée que le développement de personnalités diverses, originales, autonomes, est précieux non seulement pour l'individu lui-même, mais pour la société dans son ensemble. Une société uniforme, conformiste, où chacun pense et vit comme tous les autres, est appauvrie. La pression sociale du conformisme (qu'il appelle la « tyrannie de la majorité », expression empruntée à Tocqueville) est aussi dangereuse pour la liberté que la tyrannie politique, peut-être davantage parce qu'elle est plus insidieuse.
Cette défense de l'individualité distingue radicalement Mill des autres utilitaristes. Bentham, focalisé sur le calcul utilitaire global, n'accordait pas de valeur intrinsèque à l'individualité. Mill, marqué par sa lecture des romantiques et par sa crise de jeunesse, fait de l'individualité un bien fondamental. Cette inflexion rend l'utilitarisme millien beaucoup plus proche des courants libéraux modernes que de l'utilitarisme classique.
La méthode démocratique : Du gouvernement représentatif
Dans Considérations sur le gouvernement représentatif (1861), Mill traite des institutions démocratiques. Il défend la démocratie représentative comme le meilleur régime, mais en proposant plusieurs précautions :
- Un suffrage quasi universel, étendu progressivement, sans privilège de classe, et notamment ouvert aux femmes (point sur lequel Mill est largement en avance sur son temps).
- Une éducation publique obligatoire, pour permettre l'exercice éclairé du droit de vote.
- Une représentation proportionnelle, pour empêcher la dictature des majorités ordinaires.
- Une protection des minorités contre les passions majoritaires.
Mill est conscient que la démocratie peut dégénérer en « tyrannie de la majorité ». Son programme institutionnel cherche à articuler le principe démocratique fondamental avec des garde-fous contre ses dérives possibles.
L'Asservissement des femmes : un féminisme philosophique
The Subjection of Women (1869) est l'un des textes féministes les plus importants du XIXe siècle. Mill y défend l'égalité des sexes sur tous les plans : juridique, économique, éducatif, politique. Il dénonce le mariage comme un contrat profondément inégalitaire qui réduit l'épouse à un statut quasi-esclavagiste. Il plaide pour l'éducation des filles, l'accès des femmes aux professions, leur droit de vote.
Les arguments sont à la fois moraux (l'inégalité est injuste en soi) et utilitaires (l'inégalité gaspille la moitié des ressources intellectuelles de l'humanité ; elle dégrade aussi les hommes en les habituant à la domination). Le texte est l'œuvre commune de Mill et Harriet Taylor, dont l'influence est ici manifeste.
Ce texte aura une influence considérable sur le féminisme britannique et américain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle (les suffragettes).
Le Système de logique : l'empirisme inductif
Avant ses œuvres morales et politiques, Mill avait publié son traité épistémologique majeur, A System of Logic, Ratiocinative and Inductive (1843). Il y défend un empirisme radical : toute connaissance humaine procède de l'expérience, par induction. Les vérités mathématiques elles-mêmes, contrairement à ce que pensait Kant, sont des généralisations inductives à partir de l'expérience perceptive, et non des vérités a priori.
Mill formule, dans ce traité, plusieurs méthodes de l'induction (concordance, différence, variations concomitantes, résidus) qui restent un classique de la méthodologie scientifique. Sa philosophie des sciences est une référence pour le positivisme du XIXe siècle.
Sur les sciences humaines (qu'il appelle « sciences morales »), Mill défend une approche méthodologique nuancée : les sciences sociales sont des sciences véritables, mais leurs lois sont moins exactes que celles des sciences naturelles, à cause de la complexité des phénomènes. Cette position influencera durablement la sociologie naissante.
L'économie politique : un libéralisme tempéré
Comme économiste, Mill prolonge la tradition d'Adam Smith et de Ricardo, dans laquelle il a été éduqué. Ses Principes d'économie politique (1848) seront longtemps la référence universitaire dans le monde anglo-saxon.
Mais Mill, là encore, infléchit l'orthodoxie classique. Il distingue les lois de la production (qui dépendent des conditions physiques et techniques) et les lois de la distribution (qui dépendent des choix institutionnels et politiques). Cette distinction lui permet de défendre un libéralisme tempéré : on peut accepter le marché comme principe de production efficace, tout en réformant la distribution par des mécanismes politiques (impôts, coopératives, droits sociaux).
Mill se montre sympathisant des coopératives ouvrières et de certaines formes de socialisme modéré. À la fin de sa vie, il se rapproche de positions socialistes : sa dernière œuvre économique, Chapters on Socialism (publiée à titre posthume en 1879), examine avec sympathie diverses propositions socialistes, même s'il maintient certaines réserves.
Une œuvre cohérente
Toutes ces dimensions de la pensée de Mill, qui peuvent sembler disparates (logique, économie, politique, éthique, féminisme), présentent en réalité une remarquable cohérence. Il s'agit toujours, pour Mill, de fonder une vision morale et politique articulée autour de quelques principes : l'expérience comme source de la connaissance, le bonheur comme fin de l'action, mais un bonheur enrichi par les dimensions supérieures (intellectuelles, esthétiques, morales), la liberté comme condition de l'épanouissement individuel, et la justice sociale comme exigence de cet épanouissement pour tous. Cette synthèse, où Mill a su intégrer son héritage utilitariste, sa découverte du romantisme et son engagement progressiste, constitue l'une des grandes formulations du libéralisme moderne.
Œuvres majeures
L'œuvre de John Stuart Mill est abondante : une dizaine de grands livres, plusieurs centaines d'articles et essais, une correspondance considérable. Toute l'œuvre est rassemblée dans les trente-trois volumes des Collected Works of John Stuart Mill (University of Toronto Press, 1963-1991), édition critique de référence.
Système de logique (1843)
Titre original : A System of Logic, Ratiocinative and Inductive. Premier grand livre de Mill, publié à 37 ans après vingt ans de travail. Traité monumental en deux volumes. Mill y développe son empirisme radical, ses méthodes inductives, et étend la réflexion logique aux sciences morales. Œuvre fondatrice du positivisme logique anglo-saxon.
Principes d'économie politique (1848)
Titre original : Principles of Political Economy, with some of their Applications to Social Philosophy. Long traité en deux volumes, qui devient immédiatement le manuel d'économie de référence dans le monde anglo-saxon. Six éditions du vivant de Mill, qui le révise constamment. Synthèse de l'économie classique (Smith, Ricardo) avec une ouverture aux questions sociales.
De la liberté (1859)
Titre original : On Liberty. Court traité (environ 200 pages), achevé peu avant la mort de Harriet Taylor en 1858 et publié l'année suivante. Mill le considère comme « le seul de mes ouvrages qui survivra ». Œuvre fondatrice du libéralisme politique moderne. Cinq chapitres :
- I. Introduction (le principe du tort à autrui)
- II. De la liberté de pensée et de discussion
- III. De l'individualité comme l'un des éléments du bien-être
- IV. Des limites de l'autorité de la société sur l'individu
- V. Applications
Considérations sur le gouvernement représentatif (1861)
Titre original : Considerations on Representative Government. Traité de philosophie politique sur les institutions démocratiques. Défense de la démocratie représentative avec un système de représentation proportionnelle, suffrage étendu (y compris aux femmes), garanties pour les minorités.
L'Utilitarisme (1861, livre 1863)
Titre original : Utilitarianism. D'abord publié en série dans le Fraser's Magazine en 1861, puis en volume en 1863. Court traité (cinq chapitres) qui propose la version millienne de l'utilitarisme, avec la distinction qualitative des plaisirs. Considéré comme l'exposition canonique de l'utilitarisme philosophique du XIXe siècle.
Auguste Comte et le positivisme (1865)
Examen critique de la philosophie d'Auguste Comte, dont Mill a été un correspondant. Sympathie pour la première philosophie de Comte (les Cours de philosophie positive), réserves importantes sur le « positivisme religieux » de la seconde période (le Système de politique positive).
Examen de la philosophie de Sir William Hamilton (1865)
Long traité de critique philosophique, dirigé contre l'école intuitive écossaise représentée par William Hamilton. Œuvre technique, importante pour la philosophie analytique naissante.
L'Asservissement des femmes (1869)
Titre original : The Subjection of Women. Œuvre commune avec Harriet Taylor (qui en avait inspiré la matière) et Helen Taylor. Plaidoyer pour l'égalité des sexes : éducation, professions, mariage, droit de vote. Texte fondateur du féminisme philosophique moderne.
Œuvres publiées à titre posthume
À la mort de Mill (1873), plusieurs œuvres restées inédites sont publiées par Helen Taylor :
- Autobiographie (1873) : récit autobiographique rédigé entre 1853 et la fin de la vie. Document exceptionnel sur la formation intellectuelle.
- Trois essais sur la religion (1874) : trois textes sur La Nature, L'Utilité de la religion, Le Théisme. Plus libres que les œuvres publiées du vivant, plus ouverts à une forme de religion philosophique.
- Chapters on Socialism (1879) : examen sympathique de propositions socialistes contemporaines. Témoigne du rapprochement de Mill, à la fin de sa vie, de positions socialistes modérées.
Essais et articles
Mill a publié des centaines d'essais et articles dans des revues majeures de l'Angleterre victorienne (Westminster Review, Edinburgh Review, Fraser's Magazine, Fortnightly Review). Quelques essais notables :
- Bentham (1838) : portrait critique de Bentham. Reconnaissance de sa grandeur, mais soulignement de ses limitations (notamment l'ignorance de l'imagination, des sentiments, de la culture).
- Coleridge (1840) : contrepartie au précédent, portrait élogieux du romantique anglais.
- De Tocqueville on Democracy in America (1835, 1840) : longues recensions de La Démocratie en Amérique, dont Mill se montre profondément marqué.
- The Negro Question (1850) : contre Carlyle, défense de l'égalité des races.
Discours parlementaires
Pendant ses trois années de mandat parlementaire (1865-1868), Mill prononce de nombreux discours, plusieurs ayant marqué le débat public : sur le suffrage des femmes (1867), sur la réforme électorale, sur la situation en Irlande, sur l'affaire Eyre en Jamaïque.
Correspondance
La correspondance de Mill, qui couvre les Earlier Letters (1812-1848, deux volumes des Collected Works) et les Later Letters (1849-1873, quatre volumes), est l'une des plus précieuses sources sur la pensée victorienne. Échanges avec Comte, Tocqueville, Carlyle, Bain, Spencer, et beaucoup d'autres.
Éditions et traductions françaises
Plusieurs œuvres de Mill sont disponibles en français :
- De la liberté : édition Folio essais (Gallimard), traduction de Laurence Lenglet.
- L'Utilitarisme : édition Champs-Flammarion, traduction de Catherine Audard.
- L'Asservissement des femmes : édition Avant-Propos, ou édition Payot.
- Autobiographie : édition Aubier, traduction de Georges Villey.
- Principes d'économie politique : édition partielle disponible chez Vrin (livre IV) et Garnier.
- Système de logique : édition Mardaga, traduction de Louis Peisse (XIXe siècle, à utiliser avec précaution).
Pour une première approche, De la liberté (court et fondamental) constitue le point d'entrée idéal. L'Utilitarisme le complète sur le versant éthique. L'Autobiographie éclaire l'ensemble de manière intime.
Postérité et influence
John Stuart Mill est l'un des philosophes les plus influents du XIXe siècle, et son influence ne s'est pas démentie au XXe et au XXIe siècles. Penseur de référence du libéralisme politique moderne, classique de l'utilitarisme reformulé, défenseur précoce du féminisme, méthodologue des sciences, il a laissé une empreinte durable dans des champs très divers.
L'influence immédiate dans le monde anglo-saxon
Dès la parution de ses grandes œuvres, Mill devient une figure majeure de la culture anglo-saxonne. De la liberté (1859) est immédiatement reconnu comme un grand texte politique. Les milieux libéraux britanniques s'y reconnaissent ; les milieux conservateurs le critiquent (notamment James Fitzjames Stephen, dans Liberty, Equality, Fraternity, 1873, contre-classique conservateur dirigé directement contre Mill).
L'Utilitarisme devient le manuel de référence de l'éthique utilitariste dans les universités. Henry Sidgwick, le successeur de Mill dans l'utilitarisme académique, publie The Methods of Ethics (1874) qui prolonge et raffine la pensée millienne. Sidgwick lui-même sera plus tard, au XXe siècle, redécouvert comme l'un des classiques majeurs de l'utilitarisme.
Aux États-Unis, William James et John Dewey lisent attentivement Mill, dont l'empirisme et le réformisme nourrissent le pragmatisme américain naissant.
Les sciences sociales
L'influence de Mill sur les sciences sociales est considérable. Sa méthodologie des sciences morales, exposée dans le livre VI du Système de logique, est l'une des sources de la sociologie naissante. Émile Durkheim discute Mill dans ses propres travaux. Max Weber le lit attentivement. La distinction millienne entre lois de production et lois de distribution influence durablement la pensée économique.
En économie, Les Principes d'économie politique restent un manuel universitaire pendant un demi-siècle. Alfred Marshall, le grand économiste néoclassique de la fin du XIXe siècle, en est l'héritier direct. Le passage du marginalisme (Jevons, puis Marshall) marque une rupture méthodologique, mais l'esprit réformiste millien continue à inspirer une partie de l'économie britannique du XXe siècle.
Le féminisme
L'Asservissement des femmes (1869) est l'un des textes fondateurs du féminisme philosophique moderne. Il influence directement le mouvement des suffragettes en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Millicent Fawcett, leader du mouvement britannique pour le droit de vote des femmes, cite régulièrement Mill. Mary Wollstonecraft avait, plus tôt (Défense des droits de la femme, 1792), formulé un programme similaire ; Mill en propose une articulation philosophique systématique qui en amplifie la portée.
Au XXe siècle, le féminisme académique redécouvre Mill comme l'un des grands ancêtres masculins de la pensée féministe. Susan Moller Okin (Women in Western Political Thought, 1979) lui consacre des analyses fondatrices. Plus récemment, des recherches ont aussi remis en lumière la contribution intellectuelle propre de Harriet Taylor Mill.
La méthodologie scientifique
En philosophie des sciences, les « méthodes de Mill » (concordance, différence, variations concomitantes, résidus) restent un classique de l'épistémologie. Le positivisme logique du XXe siècle (Carnap, Hempel) y revient comme à une source. Hilary Putnam et d'autres analytiques contemporains discutent encore les analyses milliennes de la logique inductive.
La philosophie politique libérale
Au XXe siècle, Mill devient une référence centrale du libéralisme politique. Isaiah Berlin, dans Quatre essais sur la liberté (1969), s'y réfère constamment. Sa distinction entre « liberté négative » et « liberté positive » est en partie issue de la lecture de Mill. La défense de la liberté d'expression dans De la liberté est invoquée dans tous les grands débats juridiques sur la liberté de la presse, la censure, la liberté académique.
L'œuvre de John Rawls (Théorie de la justice, 1971) dialogue constamment avec Mill, dont elle prolonge le libéralisme tout en s'en éloignant méthodologiquement. Les libertariens contemporains (Robert Nozick) trouvent aussi chez Mill des arguments, même s'ils s'éloignent de son réformisme social.
Les critiques
Mill a aussi suscité de vives critiques.
Du côté conservateur, James Fitzjames Stephen (déjà cité) le critique pour son individualisme excessif et son optimisme rationaliste. Cette critique sera reprise et amplifiée par Carl Schmitt et la tradition antilibérale du XXe siècle.
Du côté marxiste, Mill apparaît comme l'un des grands théoriciens de l'idéologie bourgeoise. Sa croyance dans le progrès graduel par les réformes (et non par la révolution) est critiquée. La distinction qu'il opère entre production et distribution, pour défendre certaines limitations du marché, est jugée insuffisante par les marxistes plus radicaux.
Du côté communautarien (Charles Taylor, Alasdair MacIntyre, Michael Sandel), Mill est critiqué pour avoir abstrait l'individu de ses communautés d'appartenance, de ses traditions, de ses liens historiques. Le « moi désengagé » du libéralisme millien serait une fiction philosophiquement intenable.
Du côté féministe contemporain, Mill est parfois critiqué pour avoir maintenu, malgré sa défense de l'égalité, des conceptions traditionnelles sur la division sexuelle du travail (notamment dans le mariage). Mais cette critique est nuancée par la reconnaissance du caractère pionnier de son féminisme.
L'utilitarisme contemporain
En éthique normative, l'utilitarisme reste un courant majeur. Peter Singer (La Libération animale, 1975 ; Practical Ethics, 1979) propose un utilitarisme conséquentialiste contemporain qui se réclame de la lignée Bentham-Mill, étendu aux animaux non humains. Derek Parfit (Reasons and Persons, 1984) examine de manière rigoureuse les apories de l'utilitarisme, prolongeant la discussion millienne.
D'autres courants éthiques contemporains se définissent contre Mill : déontologistes (héritiers de Kant : John Rawls, Christine Korsgaard, Thomas Nagel), éthiciens des vertus (héritiers d'Aristote : MacIntyre, Foot, Anscombe), éthiciens de la responsabilité (Hans Jonas). Mais Mill reste l'interlocuteur permanent.
Mill en France
La réception française de Mill a été relativement discrète au XIXe siècle (la philosophie française était alors marquée par Comte, Renouvier, le spiritualisme universitaire), plus active au XXe siècle. Henri Marion publie une De la solidarité morale (1880) inspirée en partie de Mill. Au XXe siècle, Raymond Aron, Bertrand de Jouvenel, plus récemment Catherine Audard (traductrice et commentatrice), Monique Canto-Sperber redonnent leur juste place aux œuvres milliennes dans le débat philosophique français.
L'héritage politique contemporain
Au XXIe siècle, les principes milliens restent au cœur des démocraties libérales :
- Le principe du tort à autrui structure les débats juridiques sur la liberté d'expression, l'usage des drogues, la pornographie, l'euthanasie.
- La défense de l'individualité contre la pression du conformisme social inspire les débats sur la diversité culturelle, l'autonomie personnelle, l'identité de genre.
- Le féminisme millien reste une référence pour les luttes contemporaines pour l'égalité hommes-femmes.
Que l'on adhère ou non aux thèses de Mill, on ne peut pas faire de philosophie politique contemporaine sans dialoguer avec lui. C'est probablement la marque la plus sûre de son importance durable.
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Catherine Audard, John Stuart Mill, PUF, coll. « Philosophies », 1999. Courte synthèse par la grande spécialiste française de Mill.
- John Skorupski, John Stuart Mill, Routledge, 1989. Introduction de référence en anglais, très complète.
- John Gray, Mill on Liberty: A Defence, Routledge, 1983 (2e éd. 1996). Défense vigoureuse de Mill par un philosophe politique britannique.
- Monique Canto-Sperber, La Philosophie morale britannique, PUF, 1994. Pour situer Mill dans la tradition morale anglo-saxonne.
Études approfondies
- Alan Ryan, John Stuart Mill, Routledge & Kegan Paul, 1974 (rééd. 1987). Étude complète, dans une perspective de philosophie politique.
- John Skorupski (dir.), The Cambridge Companion to Mill, Cambridge UP, 1998. Recueil d'études par les grands spécialistes.
- Catherine Audard, Anthologie historique et critique de l'utilitarisme, PUF, 1999, vol. II (sur Mill). Documents et commentaires.
- Geneviève Fraisse, Muse de la raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, Folio histoire, 1995. Sur Mill et le féminisme philosophique.
- Wendy Donner, The Liberal Self. John Stuart Mill's Moral and Political Philosophy, Cornell UP, 1991. Étude philosophique d'ensemble.
Œuvres de Mill : par où commencer
- De la liberté : court (200 pages), accessible, fondamental. Le point d'entrée idéal. Édition Folio essais (Gallimard), traduction Laurence Lenglet.
- L'Utilitarisme : court traité d'éthique, complémentaire du précédent. Édition Champs-Flammarion, traduction Catherine Audard.
- Autobiographie : pour découvrir l'homme derrière l'œuvre, et notamment la crise de 1826 et la relation avec Harriet Taylor. Édition Aubier.
- L'Asservissement des femmes : texte féministe pionnier, court et puissant.
Pour approfondir :
- Considérations sur le gouvernement représentatif : pour la philosophie politique.
- Système de logique, livre VI (sur les sciences morales) : pour l'épistémologie des sciences humaines.
Sur l'utilitarisme
- Catherine Audard, Qu'est-ce que le libéralisme ?, Folio essais, 2009. Pour situer Mill dans le libéralisme.
- Bart Schultz, Henry Sidgwick: Eye of the Universe, Cambridge UP, 2004. Sur Sidgwick, successeur de Mill dans l'utilitarisme académique.
- Geoffrey Scarre, Utilitarianism, Routledge, 1996. Synthèse anglo-saxonne.
- J.J.C. Smart et Bernard Williams, Utilitarisme : le pour et le contre, Labor et Fides, 1997 (1973). Classique du débat contemporain.
Sur le libéralisme
- Catherine Audard, Le Libéralisme. Anthologie, GF-Flammarion, 2009. Anthologie de référence en français.
- Isaiah Berlin, Éloge de la liberté, Calmann-Lévy, 1988 (recueil des Four Essays on Liberty, 1969). Quatre essais classiques, dont « Deux concepts de la liberté » qui dialogue directement avec Mill.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « John Stuart Mill » par Christopher Macleod, plato.stanford.edu.
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Mill's Moral and Political Philosophy » par David Brink.
- Internet Encyclopedia of Philosophy, article « Mill, John Stuart: Ethics ».
- Le site Online Library of Liberty propose les œuvres complètes en anglais (édition des Collected Works de Toronto).
Sur Harriet Taylor
- Jo Ellen Jacobs, The Voice of Harriet Taylor Mill, Indiana UP, 2002. Recherche sur la contribution propre de Harriet Taylor à l'œuvre commune.
- Dale E. Miller, J. S. Mill: Moral, Social and Political Thought, Polity, 2010. Aborde la collaboration intellectuelle.
Mill est un philosophe accessible : sa prose anglaise est claire, ses arguments généralement bien structurés, ses exemples concrets. De la liberté peut se lire en quelques heures et donne une excellente première idée de sa pensée. C'est probablement le point d'entrée le plus efficace dans toute son œuvre.