Le Deuxième Sexe

Simone de Beauvoir

Publication : 1949 (deux tomes, juin et novembre)

Type : Essai

Analyse

Tout le monde connaît une phrase de ce livre, et presque personne ne l'a lu. Elle fait sept mots, elle ouvre le second des deux volumes, et les mille pages qui l'entourent servent à l'établir. Cette fiche part de la phrase et remonte vers le livre.

La phrase

On ne naît pas femme : on le devient.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tome II

Elle se lit au seuil du tome II, sous-titré L'expérience vécue, paru chez Gallimard en novembre 1949, cinq mois après le tome I. Sa forme est celle d'une négation suivie d'une substitution : d'abord on écarte, ensuite on remplace. C'est exactement le mouvement du livre entier.

Ce que la phrase nie : trois explications écartées

Le tome I s'ouvre sur une section intitulée Destin, qui examine les trois grandes réponses disponibles en 1949 à la question « qu'est-ce qu'une femme ? », et les refuse l'une après l'autre. Chacune est prise au sérieux avant d'être écartée, et l'ordre n'est pas indifférent : il va du plus matériel au plus savant.

La biologie

Beauvoir accorde tout ce qu'il y a à accorder : il existe des différences anatomiques et physiologiques, et elles ont des effets. Mais un fait biologique ne devient une condition qu'une fois interprété et organisé socialement. La grossesse est un fait ; la place qu'une société assigne à celle qui la vit n'en est pas la conséquence nécessaire. Le corps est une situation, pas un destin.

La psychanalyse

Elle reconnaît à Freud d'avoir montré que la sexualité ne se réduit pas à la reproduction. Elle lui reproche d'avoir pensé le développement féminin à partir du masculin, dont il ferait la norme, et d'avoir converti un manque social en manque anatomique. Une petite fille n'envie pas un organe, elle perçoit un privilège.

Le matérialisme historique

À Engels, qui lie l'oppression des femmes à l'apparition de la propriété privée, elle objecte que l'économie n'explique pas pourquoi c'est ce groupe-là qui a été subordonné, ni pourquoi la subordination survit aux transformations des rapports de production.

De ces trois refus sort la méthode du livre : aucune des trois sciences ne donne la clef, parce que la question n'est pas « qu'est-ce qu'une femme ? » mais « comment devient-on femme ? ».

Ce que la phrase affirme : devenir, et sous quel regard

La notion que Beauvoir met à la place vient de la philosophie qu'elle pratique. Elle emprunte à Hegel la dialectique du maître et du serviteur, et à Sartre, dans L'Être et le Néant, l'analyse de l'existence comme projet et du regard d'autrui comme ce qui me fige en objet.

Sa thèse est que l'humanité s'est pensée au masculin et a constitué la femme en Autre - non pas une moitié symétrique, mais le terme second par rapport auquel le premier se définit comme universel. L'homme est l'homme et l'être humain ; la femme est une femme. Ce n'est pas une inégalité de traitement, c'est une asymétrie logique inscrite dans la langue et dans les institutions.

Devenir femme, c'est donc intérioriser cette place. Et comme on l'intériorise, on peut en sortir - ce qui fait du livre un ouvrage de philosophie morale autant qu'une description.

Le tome I : l'histoire, puis les mythes

Après Destin, le premier volume déroule une histoire des sociétés et de la condition féminine, de la préhistoire à 1949, puis une longue section sur les mythes - la femme comme nature, comme mère, comme muse, comme mystère - avec des études de cas littéraires sur Montherlant, Lawrence, Claudel, Breton et Stendhal.

Cette partie est la moins lue et la plus datée ; elle est aussi celle qui a fourni la méthode à toute une génération de critique littéraire féministe, avant que le mot n'existe.

Le tome II : la vie, du berceau à la vieillesse

Le second volume suit un parcours chronologique : l'enfance, la jeune fille, l'initiation sexuelle, puis les situations - la mariée, la mère, la vie mondaine, la prostituée, la maturité - puis trois conduites que Beauvoir appelle des justifications, la narcissiste, l'amoureuse, la mystique, et enfin la femme indépendante.

La nouveauté de 1949 n'est pas seulement dans la thèse. Elle est dans la décision de traiter philosophiquement des sujets que la philosophie ne traitait pas : les règles, l'accouchement, l'avortement, le travail domestique, le vieillissement d'un corps de femme. Beauvoir s'appuie sur des témoignages, des journaux intimes, des romans, des enquêtes - un matériau que l'université ne tenait pas pour sérieux.

Le scandale de 1949

L'accueil fut violent. Le livre fut attaqué de tous les côtés à la fois : par les catholiques pour son immoralité, par les communistes pour son individualisme bourgeois, par des écrivains qui tinrent la chose pour une insulte personnelle. Beauvoir a raconté avoir reçu un courrier d'injures d'une crudité qu'elle n'attendait pas.

La violence même de la réaction a fait partie de la démonstration : un livre qui décrit une asymétrie et qu'on attaque en tant que femme confirme ce qu'il avance.

Ce que la phrase a produit

Sa postérité tient dans un mot qu'elle n'emploie pas : le genre. En séparant le fait biologique de la construction sociale, Beauvoir a rendu disponible une distinction que la pensée anglophone formalisera dans les années soixante-dix sous les termes de sex et gender, et qui est devenue l'un des outils les plus employés des sciences sociales.

Judith Butler a repris la phrase en 1990 pour la pousser plus loin et la contester : si l'on devient femme, pourquoi le sexe lui-même échapperait-il à la construction ? La distinction sexe-genre que Beauvoir rend possible est ainsi devenue le premier objet de sa critique - signe qu'un livre a réussi quand on se dispute sur son usage.

Les objections

Trois tiennent encore.

La première porte sur le sujet du livre. Beauvoir parle de la femme au singulier, et ce singulier recouvre en fait une bourgeoise occidentale instruite. Les féminismes noirs et postcoloniaux ont montré que la condition décrite n'est pas universelle et que l'oppression ne se décline pas d'une seule manière.

La deuxième porte sur la maternité, que le livre traite presque uniquement comme une entrave. Des lectrices ont objecté qu'une libération définie comme accès au modèle d'existence masculin - travail, autonomie, projet - reconduit la hiérarchie qu'elle veut défaire.

La troisième porte sur le vocabulaire. Les catégories sartriennes de projet, de liberté et de mauvaise foi rendent mal compte de ce qui n'est pas choisi, et une part du livre décrit des contraintes dans une langue faite pour décrire des choix.

Reste qu'aucune de ces objections ne se formule sans le livre. On peut refuser la réponse du Deuxième Sexe, on ne peut plus poser la question comme avant lui.

À qui le livre parle encore

On ne lit plus les mille pages d'affilée, et ce n'est pas nécessaire. L'introduction du tome I expose la thèse en une vingtaine de pages et suffit à qui veut l'argument. Le début du tome II, sur l'enfance et la jeune fille, est la partie qui a le moins vieilli et la plus saisissante. Les études littéraires du tome I intéressent surtout qui connaît les auteurs commentés.

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