Georg Wilhelm Friedrich Hegel
Philosophe allemand, sommet de l'idéalisme allemand. Sa dialectique, qui fait progresser la pensée et le réel par leurs contradictions, et sa philosophie de l'histoire ont profondément marqué toute la pensée moderne, de Marx à la philosophie contemporaine.
Biographie
Georg Wilhelm Friedrich Hegel naît le 27 août 1770 à Stuttgart, dans le duché de Wurtemberg, et meurt le 14 novembre 1831 à Berlin. Sa vie traverse une période de bouleversements majeurs : la Révolution française, les guerres napoléoniennes, la recomposition de l'Europe. Ces événements ne sont pas un simple arrière-plan pour Hegel, dont la philosophie fait précisément de l'histoire le lieu où se déploie la raison.
Fils d'un fonctionnaire des finances du Wurtemberg, Hegel reçoit une solide éducation. Il entre en 1788 au séminaire protestant de Tübingen, le célèbre Tübinger Stift, où il a pour condisciples le poète Hölderlin et le philosophe Schelling, de cinq ans son cadet mais plus précoce. Les trois jeunes gens partagent l'enthousiasme pour la Révolution française qui éclate en 1789, et pour les idéaux de liberté qu'elle porte.
Après ses études, Hegel exerce d'abord comme précepteur, à Berne puis à Francfort, dans une relative obscurité. Sa carrière philosophique commence véritablement à Iéna, où il rejoint Schelling et obtient un poste à l'université en 1801. C'est là qu'il achève, en 1807, son premier grand livre, la Phénoménologie de l'esprit. L'anecdote veut qu'il termine le manuscrit la veille de la bataille d'Iéna, où Napoléon écrase l'armée prussienne. Hegel aperçoit l'empereur traversant la ville à cheval et écrit à un ami qu'il a vu « l'âme du monde » chevaucher.
La fermeture de l'université d'Iéna après la bataille contraint Hegel à des fonctions plus modestes : il dirige un journal à Bamberg, puis un lycée à Nuremberg, où il rédige la Science de la logique. Il épouse Marie von Tucher en 1811. La reconnaissance vient enfin avec un poste à l'université de Heidelberg en 1816, puis, en 1818, la prestigieuse chaire de philosophie de Berlin, qu'occupait auparavant Fichte. À Berlin, au sommet de sa gloire, Hegel devient le philosophe le plus influent d'Allemagne, formant de nombreux disciples et exerçant un véritable magistère intellectuel. Il y meurt en 1831, lors d'une épidémie de choléra.
Pensée principale
La philosophie de Hegel est l'une des plus ambitieuses de toute l'histoire de la pensée. Elle vise rien de moins qu'un système complet, embrassant la totalité du réel, de la logique la plus abstraite à l'histoire concrète des peuples, en passant par la nature, le droit, l'art, la religion. Comprendre Hegel, c'est d'abord saisir cette ambition de totalité, et la méthode qui la porte : la dialectique.
La dialectique : le mouvement du réel
Le cœur de la pensée hégélienne est l'idée que le réel n'est pas un ensemble figé de choses, mais un processus, un devenir. Et ce devenir suit une logique : celle de la dialectique. Toute réalité, toute pensée, porte en elle des contradictions, des tensions internes qui la poussent à se dépasser. Une position (qu'on résume souvent, de façon simplifiée, par le terme de « thèse ») engendre son opposé (« antithèse »), et ces deux moments se résolvent dans un troisième qui les dépasse en les conservant (« synthèse »).
Ce mouvement, Hegel le nomme Aufhebung, terme intraduisible qui signifie à la fois supprimer, conserver et élever. La synthèse ne détruit pas ce qui précède : elle le dépasse en l'intégrant à un niveau supérieur. Le réel progresse ainsi, par contradictions surmontées, vers des formes toujours plus riches et plus complètes. Cette logique du dépassement par la contradiction est l'apport le plus célèbre et le plus fécond de Hegel.
L'absolu et l'esprit
Pour Hegel, ce qui se déploie à travers ce mouvement dialectique, c'est l'Esprit (Geist), terme qui désigne à la fois l'esprit humain, l'esprit d'un peuple ou d'une époque, et finalement l'Absolu lui-même. L'histoire entière est le processus par lequel l'Esprit prend progressivement conscience de lui-même et se réalise.
C'est ici que Hegel s'écarte de Kant et de l'idéalisme transcendantal. Kant avait posé une chose en soi inconnaissable, hors d'atteinte de la pensée. Hegel refuse cette limite : pour lui, le réel est entièrement rationnel et accessible à la pensée. Sa formule célèbre, souvent citée, l'exprime : ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel. Il n'y a pas de dehors absolu de la raison. C'est en ce sens que Hegel porte l'idéalisme allemand à son sommet, en éliminant la chose en soi kantienne.
L'histoire comme déploiement de la raison
Une des dimensions les plus marquantes de Hegel est sa philosophie de l'histoire. L'histoire des peuples n'est pas pour lui une succession de hasards et de violences sans signification, mais le théâtre où l'Esprit se réalise progressivement, en avançant vers une conscience toujours plus grande de la liberté.
Cette vision donne un sens au devenir historique, mais elle a aussi un versant redoutable : les individus, et même les grands hommes, ne sont souvent que des instruments par lesquels la raison historique poursuit ses fins, ce que Hegel appelle la « ruse de la raison ». La célèbre dialectique du maître et de l'esclave, dans la Phénoménologie de l'esprit, montre comment la conscience advient à elle-même par la lutte et le travail, et nourrit toute une réflexion ultérieure sur la reconnaissance, l'aliénation et l'émancipation.
Œuvres majeures
Hegel a publié relativement peu de livres de son vivant, mais chacun est un monument. Une part importante de son influence vient aussi de ses cours, publiés après sa mort par ses disciples à partir de leurs notes.
La Phénoménologie de l'esprit (1807) est sans doute son œuvre la plus lue et la plus commentée. Elle retrace l'itinéraire de la conscience, depuis la certitude sensible la plus immédiate jusqu'au savoir absolu, à travers une série de figures dont la célèbre dialectique du maître et de l'esclave. C'est une œuvre difficile mais d'une richesse inépuisable.
La Science de la logique (1812-1816) est le cœur abstrait du système : Hegel y déploie l'enchaînement dialectique des catégories de la pensée et de l'être, de l'être le plus indéterminé jusqu'à l'Idée absolue.
L'Encyclopédie des sciences philosophiques (1817) présente le système complet sous forme condensée, en trois parties : la logique, la philosophie de la nature, la philosophie de l'esprit.
Les Principes de la philosophie du droit (1821) exposent sa philosophie politique, du droit abstrait à l'État, en passant par la moralité et la famille, la société civile.
Enfin, les leçons publiées de façon posthume sur la philosophie de l'histoire, l'esthétique, la philosophie de la religion et l'histoire de la philosophie, ont profondément marqué ces différents domaines.
Postérité et influence
Peu de philosophes ont exercé une influence aussi vaste et aussi durable que Hegel, et peu ont suscité des lectures aussi opposées. Dès après sa mort, ses disciples se divisent en deux camps. La « droite hégélienne » lit Hegel dans un sens conservateur et religieux. La « gauche hégélienne » en tire des conséquences critiques, notamment à l'égard de la religion et de l'ordre établi.
C'est de cette gauche hégélienne qu'émerge la postérité la plus retentissante : celle de Karl Marx. Marx reprend la dialectique hégélienne mais la « remet sur ses pieds », selon sa propre expression. Là où Hegel voyait le mouvement de l'Esprit, Marx voit celui des conditions matérielles et des rapports de production. Le matérialisme dialectique et historique, qui allait peser si lourd sur l'histoire du XXe siècle, est ainsi un héritage transformé de Hegel.
L'influence de Hegel ne se limite pas au marxisme. Sa pensée de l'histoire, de l'aliénation et de la reconnaissance irrigue d'innombrables courants : l'existentialisme, la phénoménologie, l'École de Francfort, et jusqu'à la philosophie politique contemporaine, où la question hégélienne de la reconnaissance connaît un vif regain d'intérêt.
Hegel a aussi suscité de fortes oppositions, qui font partie de son rayonnement. Kierkegaard lui reproche d'écraser l'individu existant sous le système. Plus tard, Karl Popper voit en lui, de façon très polémique et contestée, un ancêtre du totalitarisme. Toute une part de la philosophie ultérieure se construit dans le refus des grands systèmes et de la prétention au savoir absolu, dont Hegel est le symbole. Que ce soit par filiation ou par rejet, il reste impossible de penser après Hegel sans se situer par rapport à lui.
Controverses et débats
La pensée de Hegel est l'objet de débats interprétatifs parmi les plus vifs de l'histoire de la philosophie, à la mesure de sa difficulté et de son ambition.
Le premier débat concerne le sens même du système. Hegel est-il le penseur d'un savoir clos, achevé, où l'histoire et la raison atteindraient leur terme ? Ou sa dialectique ouvre-t-elle au contraire un mouvement indéfini ? Les lectures « de droite » et « de gauche », dès le XIXe siècle, témoignent de cette ambivalence, que les commentateurs continuent de discuter sans trancher définitivement.
Un deuxième débat, célèbre, porte sur la formule « ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel ». Faut-il y lire une justification de l'ordre établi, un conservatisme politique ? Ou bien une thèse plus subtile sur le caractère intelligible du réel, qui n'interdit pas la critique ? Les deux lectures ont leurs défenseurs.
Un troisième débat, particulièrement chargé, concerne le rapport de Hegel à la politique et au totalitarisme. Au XXe siècle, Karl Popper a fait de Hegel, dans La Société ouverte et ses ennemis, l'un des ennemis de la liberté et un précurseur des totalitarismes. Cette accusation est aujourd'hui largement jugée excessive et fondée sur une lecture partielle, et de nombreux spécialistes ont défendu Hegel comme un penseur de l'État de droit moderne. Le débat illustre la difficulté de fixer le sens politique d'une œuvre aussi vaste.
Enfin, l'usage du schéma « thèse, antithèse, synthèse » pour résumer la dialectique hégélienne est contesté : Hegel lui-même n'emploie pratiquement pas ces termes, qui viennent surtout de ses interprètes. La présenter ainsi est commode mais réducteur, et les lecteurs attentifs préfèrent suivre le mouvement réel des textes.
Pour aller plus loin
Hegel est réputé, à juste titre, pour la difficulté de son écriture. On ne saurait trop conseiller de commencer par des présentations et des introductions avant d'aborder les textes eux-mêmes.
Pour une première approche, les introductions générales à Hegel proposées dans les collections de poche philosophiques offrent un point d'entrée accessible. Elles permettent de saisir l'architecture du système et le sens de la dialectique avant la lecture directe.
Parmi les œuvres de Hegel, la Phénoménologie de l'esprit est la plus abordée, mais elle est exigeante : il est utile de l'accompagner d'un commentaire suivi. Les Principes de la philosophie du droit offrent un accès un peu plus direct à la pensée politique. Les leçons sur la philosophie de l'histoire, par leur sujet concret, sont parfois recommandées comme porte d'entrée.
L'article « Hegel » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, ainsi que l'article spécifique sur la dialectique hégélienne, fournissent une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, particulièrement précieuse pour clarifier les points les plus discutés.
Avertissement de lecture : Hegel demande du temps et de la patience. Mieux vaut accepter de ne pas tout comprendre d'emblée et procéder par étapes, en s'appuyant sur des guides, que de se décourager devant l'opacité apparente des textes.