Discours sur la première décade de Tite-Live
Titre original : Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio
Publication : 1531 (posthume)
Type : Traite
Analyse
Machiavel écrit ce livre dans la même disgrâce que Le Prince. Chassé de la chancellerie florentine au retour des Médicis en 1512, emprisonné, torturé puis relégué dans sa petite propriété de Sant'Andrea in Percussina, il lit les Anciens le soir et rédige. Les Discours occupent, selon les reconstitutions, les années 1513 à 1519 environ, avec une interruption pendant laquelle il compose Le Prince. Le livre paraît en 1531, quatre ans après sa mort.
Son prétexte est un commentaire. Tite-Live avait raconté l'histoire de Rome en cent quarante-deux livres, dont les dix premiers, la « première décade », couvrent la période des rois jusqu'à la troisième guerre samnite. Machiavel s'y réfère chapitre après chapitre, cent quarante-deux chapitres répartis en trois livres. Mais l'exercice n'a rien d'un commentaire scolaire : Tite-Live fournit les cas, Machiavel en tire des règles, et ces règles concernent Florence autant que Rome.
Pourquoi les Discours et Le Prince ne se contredisent pas
La question se pose depuis le XVIe siècle : comment le même homme a-t-il pu écrire un manuel à l'usage d'un prince qui veut conquérir un État, et un traité qui tient la république pour la meilleure forme de gouvernement ?
Les réponses ont varié. Rousseau, dans Du contrat social, soutient que Le Prince est un livre de républicain, qui a feint de donner des leçons aux rois pour en donner aux peuples. Cette lecture est séduisante et sans doute trop généreuse. Les interprètes contemporains, Quentin Skinner et John Pocock en tête, préfèrent une explication plus simple : les deux livres traitent de situations différentes. Le Prince examine comment fonder ou sauver un État dans la corruption et l'urgence, les Discours comment faire durer une communauté libre. Machiavel ne change pas de principes, il change d'objet, et sa préférence pour la république est déclarée sans ambiguïté.
Le conflit comme condition de la liberté
C'est la thèse du livre, et c'est ce qui le sépare de toute la tradition politique antérieure. Au chapitre 4 du livre I, Machiavel soutient que les désunions entre le Sénat et le peuple romain ont rendu Rome libre et puissante. L'affirmation heurtait de front un consensus vieux de deux millénaires, pour lequel la concorde était la santé d'une cité et la discorde sa maladie.
L'argument est le suivant. Dans toute cité il y a deux humeurs, celle des grands qui veulent dominer et celle du peuple qui ne veut pas être dominé. Ces deux désirs sont inégalement légitimes - Machiavel penche nettement pour le second - et ils sont inconciliables. Une cité qui les étouffe ne produit pas la paix, elle produit l'écrasement de l'un par l'autre. Une cité qui leur donne des institutions où s'exprimer, comme le tribunat de la plèbe à Rome, convertit l'affrontement en lois.
Le conflit ainsi institué fait trois choses : il empêche les grands de s'emparer de tout, il fournit aux lois leur occasion, il entretient dans le peuple la vigilance sans laquelle la liberté se perd. C'est la raison pour laquelle les tumultes romains, que les historiens déploraient, doivent selon Machiavel être loués.
Vertu, fortune, corruption
Trois notions soutiennent l'analyse, et aucune ne garde son sens chrétien.
La virtù n'est pas la vertu morale. C'est l'énergie, la capacité d'agir à propos, la force d'âme qui permet de saisir l'occasion et de tenir face à l'adversité. Elle peut s'allier à des actes qu'une morale réprouve, et Machiavel ne s'en cache pas.
La fortuna est la part des événements qui échappe au calcul. Machiavel lui accorde environ la moitié de nos affaires, et laisse l'autre moitié à notre action. Son conseil n'est pas de la vaincre, ce qui est impossible, mais de s'y préparer par des digues et des remparts construits en temps calme.
La corruption est l'état d'un peuple qui a perdu le goût de la chose publique, où chacun poursuit son intérêt privé et où les lois ne tiennent plus. Machiavel la tient pour presque irréversible : une république corrompue ne se redresse que par une main quasi royale, ce qui explique que Le Prince et les Discours puissent coexister. Il recommande de ramener périodiquement l'État à ses principes, c'est-à-dire de le replonger dans la crainte qui l'avait fondé.
La religion comme instrument civique
Machiavel consacre plusieurs chapitres à la religion, et son traitement a scandalisé. Il la considère du dehors, selon son efficacité politique : Numa a donné des dieux à Rome parce qu'un peuple qui craint les dieux obéit plus facilement aux lois et tient mieux ses serments. La religion romaine était donc un excellent instrument civique.
Il reproche au christianisme l'inverse. En plaçant le souverain bien dans l'humilité et le mépris des choses du monde, il a rendu les hommes moins disposés à défendre leur liberté. Machiavel vise moins la doctrine que l'interprétation qu'en a faite l'Église de son temps, et il accuse nommément la papauté d'avoir empêché l'unité de l'Italie tout en étant trop faible pour la réaliser elle-même. Le livre a été mis à l'Index en 1559.
Postérité : l'invention du républicanisme moderne
Pendant longtemps, on n'a lu que Le Prince, et « machiavélisme » a désigné le cynisme politique. Le XXe siècle a renversé la perspective.
John Pocock, dans Le Moment machiavélien (1975), a montré que les Discours forment le maillon central d'une tradition qui court de la Florence républicaine à l'Angleterre de Harrington puis aux fondateurs américains : une tradition qui pense la liberté comme participation active du citoyen et comme fragilité d'une cité exposée au temps. Quentin Skinner a prolongé cette lecture en dégageant une conception républicaine de la liberté, définie comme absence de dépendance plutôt que comme absence d'interférence, que Philip Pettit a reprise sous le nom de non-domination.
Cette relecture n'a pas fait l'unanimité. Plusieurs travaux récents rappellent que Machiavel est moins univoque qu'on ne le dit : son éloge du conflit comporte des limites explicites, il admire aussi des fondateurs solitaires, et sa préférence pour le peuple s'accompagne d'un jugement sévère sur son inconstance. Claude Lefort, dans Le Travail de l'œuvre Machiavel (1972), avait déjà soutenu que l'indécision du texte fait partie de sa portée.
Sources
Sources principales
Machiavel, Nicolas, Discours sur la première décade de Tite-Live, écrits vers 1513-1519, publiés en 1531. Texte primaire, consulté en traduction française et dans la version anglaise du Projet Gutenberg. Les chapitres I, 2 à 6 et I, 11 à 15 ont été relus pour le conflit et pour la religion.
Pocock, John G. A., Le Moment machiavélien. La pensée politique florentine et la tradition républicaine atlantique, PUF, 1997 pour la traduction française. Cet ouvrage a servi pour la place des Discours dans la tradition républicaine.
Skinner, Quentin, Machiavel, Seuil, 1989, et ses travaux sur la liberté républicaine. Utilisés pour l'articulation entre Le Prince et les Discours.
Lefort, Claude, Le Travail de l'œuvre Machiavel, Gallimard, 1972, pour la lecture qui prend au sérieux les tensions du texte.
Bibliographie et lectures recommandées
Revue Philosophiques, articles sur la liberté politique chez Machiavel et sur le conflit entre le peuple et les grands.
Pettit, Philip, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Gallimard, 2004.
Ménissier, Thierry, Machiavel, la politique et l'histoire, PUF, 2001.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Jean-Jacques Rousseau a commenté