Sur la nature (fragments)
Titre original : Peri physeôs
Publication : vers le milieu du VIe siècle av. J.-C.
Analyse
Le livre d'Anaximandre est perdu. Il n'en reste qu'une phrase, transmise par un commentateur qui écrivait plus de mille ans après lui, et un ensemble de résumés. Cette phrase est pourtant le plus ancien fragment conservé de la philosophie occidentale, et le livre dont elle provient passe pour le premier exposé en prose qu'un Grec ait consacré à la nature. Vous avez donc affaire à une œuvre dont l'importance historique est inverse de ce qui en subsiste.
Un titre qui n'est pas de l'auteur
L'ouvrage est cité sous le titre Sur la nature, en grec Peri physeôs. Cette étiquette est le fait des bibliothécaires et des commentateurs postérieurs, qui l'ont appliquée à presque tous les penseurs archaïques : vous la trouverez également pour Anaximène, pour Héraclite, pour Parménide et pour bien d'autres. Il est donc plus exact de dire qu'Anaximandre a écrit un livre, dont nous ignorons le titre, et que la tradition l'a rangé sous cette rubrique commode.
La date de composition n'est pas connue. On la situe par commodité autour du milieu du VIe siècle avant notre ère, à partir de la chronologie d'Apollodore, qui donne Anaximandre pour âgé de soixante-quatre ans en 547 ou 546 avant notre ère. Toute précision plus grande serait une invention.
Le premier livre de prose
Thémistios signale qu'Anaximandre est le premier Grec connu à avoir publié un écrit sur la nature. La remarque mérite qu'on s'y arrête, car elle porte moins sur le contenu que sur la forme.
Avant lui, ce qui se transmettait d'une explication du monde passait par le vers : la Théogonie d'Hésiode raconte la naissance des dieux et, avec eux, celle du ciel, de la terre et de la nuit. Le vers appelle la récitation, la mémoire et l'autorité de la Muse. La prose, elle, s'adresse à un lecteur, elle expose et elle peut être discutée ligne à ligne. Le choix d'Anaximandre engage ainsi une manière nouvelle de prétendre au vrai : non plus chanter ce que la Muse a inspiré, mais écrire ce que l'on soutient.
Nous ignorons la longueur et le plan de l'ouvrage. D'après l'ordre des témoignages, qui suivent vraisemblablement celui du livre, il devait traiter successivement du principe illimité, de la formation du ciel et de la Terre, des astres, des phénomènes météorologiques et de l'apparition des vivants. Ce serait alors le premier exemple de ce genre grec appelé à une longue carrière : l'exposé complet du monde, du principe jusqu'à l'homme.
Le fragment
Simplicius, néoplatonicien du VIe siècle de notre ère, commente la Physique d'Aristote. Il y résume la doctrine d'Anaximandre d'après Théophraste, puis cite ses mots. Le passage énonce que les choses dont les êtres tiennent leur naissance sont aussi celles où ils retournent en périssant, selon la nécessité, car elles se rendent mutuellement justice et réparation de leur injustice, selon l'ordre du temps. Simplicius ajoute qu'Anaximandre s'exprime ainsi en des termes plutôt poétiques.
Trois remarques s'imposent avant toute interprétation.
La première est que nous ne savons pas où commence exactement la citation. Simplicius passe du résumé à la citation sans guillemets, puisque la ponctuation moderne n'existe pas. Les éditeurs font commencer la voix d'Anaximandre tantôt à la nécessité, tantôt à la justice, et cette différence change la portée du texte.
La deuxième est que la citation passe par deux intermédiaires au moins, Théophraste puis Simplicius, et que chacun a pu adapter le vocabulaire.
La troisième est que les mots employés appartiennent au droit et au commerce : il y est question de tort, de réparation, de compensation et d'ordre. Leur traduction française varie fortement d'une édition à l'autre, et avec elle la couleur du texte, qui devient tour à tour juridique, morale ou tragique.
Ce que dit le fragment
L'idée est néanmoins saisissable. Les choses ne se contentent pas d'apparaître et de disparaître : elles empiètent les unes sur les autres. L'été empiète sur l'hiver, le sec sur l'humide, le vivant sur ce qu'il dévore. Cet empiètement est nommé injustice, non pas au sens d'une faute morale commise par une personne, mais au sens d'une rupture d'équilibre. Le temps est l'instance qui rétablit la balance, en faisant périr ce qui avait prévalu.
Le devenir cesse ainsi d'être un désordre. Il devient un procès réglé, dont la règle est la compensation. C'est la première fois qu'un texte grec emprunte au vocabulaire de la cité, celui du droit et de la peine, pour décrire le fonctionnement de la nature entière. La cosmologie et la politique y parlent la même langue, ce qui a nourri de nombreuses interprétations sur les liens entre la naissance de la philosophie et celle de la cité.
Le contenu perdu
Autour de cette phrase, les résumés doxographiques permettent de reconstituer les thèses principales du livre, sans jamais en restituer les mots.
Le principe est l'illimité, l'apeiron, inengendré, impérissable, sans vieillissement, enveloppant et gouvernant toutes choses. Aucun élément déterminé ne peut jouer ce rôle, puisque les contraires se détruisent et que l'un d'eux, s'il était le principe, aurait depuis longtemps éliminé les autres.
La Terre est immobile au centre du monde et ne repose sur rien : à égale distance de tout, elle n'a aucune raison de se porter d'un côté plutôt que d'un autre. Elle a la forme d'un tambour, trois fois plus large que haut.
Les astres sont les orifices d'anneaux de feu enveloppés de brume, dont les dimensions sont données en multiples du diamètre terrestre. Les chiffres varient selon les témoignages.
Les premiers vivants se sont formés dans l'humide, et les hommes ont grandi à l'intérieur de créatures semblables à des poissons avant d'être capables de se nourrir seuls.
Enfin, le tonnerre, la foudre et la pluie reçoivent des explications mécaniques, sans intervention divine.
Postérité
Un texte dont il reste une phrase a connu une postérité disproportionnée.
Aristote discute l'illimité au livre III de sa Physique, en partie contre Anaximandre, et c'est par lui que la question de l'infini entre dans la métaphysique. Théophraste en donne le résumé dont dépend toute la doxographie ultérieure, et c'est à travers ce filtre que les néoplatoniciens, puis les modernes, ont lu le texte.
À l'époque contemporaine, le fragment a été relu par Nietzsche dans La Philosophie à l'époque tragique des Grecs, qui y entend une condamnation de l'existence individuelle, puis par Heidegger dans La Parole d'Anaximandre, où il devient le premier mot occidental sur l'être et le temps. Ces lectures ont leur intérêt propre ; les historiens de la philosophie antique soulignent qu'elles engagent surtout les questions de leurs auteurs.
Karl Popper, de son côté, a tiré de la Terre suspendue sans appui un exemple de conjecture hardie, et le physicien Carlo Rovelli a fait du livre perdu l'acte de naissance de la pensée scientifique. Là encore, l'hommage est réel et la prudence nécessaire : nous jugeons un ouvrage que nous ne pouvons pas lire.
Comment lire ces fragments aujourd'hui
Vous ne lirez jamais ce livre, mais vous pouvez lire son dossier, et c'est un exercice formateur. Prenez le texte de Simplicius dans une édition qui distingue typographiquement le résumé et la citation. Comparez deux traductions françaises du fragment et observez ce que chacune décide. Lisez ensuite les résumés d'Hippolyte et du Pseudo-Plutarque en repérant ce qu'ils ajoutent l'un à l'autre.
Vous apprendrez ainsi ce que signifie travailler sur un texte perdu, et pourquoi l'histoire de la philosophie ancienne est d'abord un travail de critique des sources.