Anaximandre de Milet

vers 610 av. J.-C. - vers 546 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 15 min de lecture

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Successeur de Thalès, Anaximandre cherche le principe de toutes choses non dans un élément visible mais dans l'illimité, et suspend pour la première fois la Terre au centre du monde, sans rien qui la soutienne.

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Biographie

Anaximandre naît à Milet vers 610 avant notre ère. Il est donc d'une génération plus jeune que Thalès, dont la tradition antique fait tantôt son maître, tantôt son parent ou son compagnon. Comme pour tous les penseurs de cette époque, la chronologie repose sur Apollodore, qui indique qu'Anaximandre avait soixante-quatre ans en 547 ou 546 avant notre ère et qu'il mourut peu après.

Un savant dans une cité de marins

Nous ignorons tout de son enfance et de sa formation. Le peu que nous savons de sa vie tient à quelques activités publiques rapportées par les doxographes, et toutes concernent le savoir appliqué.

On lui attribue la première carte du monde habité tracée par un Grec, que Strabon et Agathémère mentionnent. Pour une cité comme Milet, qui fondait des colonies sur tout le pourtour de la mer Noire, représenter la Terre n'était pas un exercice gratuit. Hécatée de Milet, une génération plus tard, corrigera et complétera ce travail.

On lui attribue également l'introduction en Grèce du gnomon, ce simple bâton vertical dont l'ombre permet de repérer les solstices et les équinoxes, ainsi que l'heure. Diogène Laërce précise qu'il en installa un à Sparte. Hérodote observe de son côté que les Grecs tenaient le gnomon des Babyloniens : l'invention n'est donc probablement pas de lui, mais la mise en usage systématique dans un projet d'étude du ciel peut lui revenir.

Une source le dit enfin conducteur d'une colonie milésienne à Apollonia, sur la mer Noire. L'information est isolée et vous la trouverez rarement discutée.

Le premier livre

Le fait le plus important de sa biographie est un geste d'écriture. Anaximandre passe pour le premier Grec à avoir consigné en prose un exposé sur la nature. Les commentateurs antiques lui ont donné, comme à beaucoup d'autres, le titre Sur la nature, qui est une étiquette tardive plutôt qu'un titre d'auteur. Avant lui, la parole savante passait par le vers, celui d'Hésiode ou des poètes ; après lui, la prose devient la langue de l'enquête.

De ce livre, une seule phrase nous est parvenue dans une formulation qui semble proche de l'original, citée par Simplicius d'après Théophraste. Elle est devenue le plus ancien fragment conservé de la philosophie occidentale.

Sa mort

Nous ne savons rien des circonstances de sa mort, située vers 546 avant notre ère. Milet, à cette date, vient de passer sous domination perse après la chute de Crésus, ce qui n'empêchera pas la cité de rester pendant une génération encore un foyer intellectuel actif, avec Anaximène puis Hécatée.

Pensée principale

Anaximandre est le premier penseur grec dont il nous reste une phrase à peu près sûre, et le premier à construire un modèle complet du monde. Sa pensée tient en quelques décisions d'une audace remarquable, que l'on peut suivre pas à pas.

L'illimité

Thalès avait proposé l'eau comme principe. Anaximandre refuse ce choix et lui substitue ce que les Grecs appellent l'apeiron, terme que l'on traduit par l'illimité, l'indéfini ou l'infini. Le raisonnement que les témoignages lui prêtent est le suivant : les éléments s'opposent deux à deux, le chaud au froid, le sec à l'humide, et chacun tend à détruire son contraire. Si l'un d'eux était le principe de tout, il l'aurait depuis longtemps emporté et le monde serait uniforme. Le principe ne peut donc être aucun des éléments en présence : il doit être autre chose, une réserve indéterminée et inépuisable d'où les contraires se séparent.

Ce raisonnement marque une rupture d'un genre nouveau. Le principe n'est plus tiré de l'observation, il est déduit d'une exigence de cohérence. Les témoignages décrivent l'illimité comme inengendré, impérissable, sans vieillissement, enveloppant toutes choses et les gouvernant. Aristote signale d'ailleurs que certains l'appelaient le divin, ce qui montre que cette physique n'est pas une doctrine irréligieuse.

Le fragment sur la justice

Simplicius, citant Théophraste, conserve la seule phrase que l'on tienne pour à peu près authentique. Anaximandre y explique que les choses se rendent mutuellement justice et réparation de leur injustice, selon l'ordre du temps. L'expression exacte et l'étendue de la citation sont discutées depuis plus d'un siècle : les spécialistes ne s'accordent ni sur le point où commence le texte d'Anaximandre, ni sur la manière de traduire les termes juridiques employés.

La pensée reste néanmoins claire. Chaque chose, en existant, empiète sur les autres : l'été sur l'hiver, la sécheresse sur l'humidité, le vivant sur ce qu'il consomme. Cet empiètement est une injustice, au sens où il rompt un équilibre. Le temps est le juge qui rétablit la balance en faisant périr ce qui avait prévalu. Le devenir n'est donc ni un désordre ni un accident : c'est un procès réglé. Pour la première fois, un penseur emprunte au vocabulaire de la cité, celui du droit et de la compensation, pour décrire le fonctionnement de la nature entière.

Une Terre qui ne tombe pas

L'innovation la plus spectaculaire concerne la position de la Terre. Thalès la faisait flotter sur l'eau, les cosmologies orientales la posaient sur un support quelconque. Anaximandre affirme qu'elle ne repose sur rien. Elle demeure immobile au centre du monde parce qu'elle est à égale distance de tout, et qu'aucune raison ne l'incline à se déplacer d'un côté plutôt que d'un autre.

Karl Popper voyait dans cette idée l'une des plus hardies de l'histoire de la pensée, et l'on comprend pourquoi : elle rompt avec la notion même de soutien et fait reposer l'explication sur un argument de symétrie, non sur une image. La forme prêtée à la Terre est celle d'un tambour ou d'une colonne, trois fois plus large que haute, sur l'une des faces duquel nous vivons.

Le mécanisme du monde

Le reste de la cosmologie est tout aussi construit. D'une semence de chaud et de froid détachée de l'illimité naît une sphère de flamme qui entoure la Terre, puis se rompt en anneaux enveloppés de brume. Les astres sont les orifices de ces anneaux, par lesquels le feu se laisse voir ; les éclipses et les phases correspondent à l'obstruction partielle de ces ouvertures. Les distances des anneaux sont données en multiples du diamètre terrestre, les chiffres variant selon les sources, autour de vingt-sept ou vingt-huit pour le Soleil et dix-neuf pour la Lune. L'important est moins le détail que le principe : le ciel devient un dispositif mesurable, dont les dimensions se calculent.

L'origine des vivants

Anaximandre étend cette explication au vivant. Les premiers animaux se sont formés dans l'humide, enveloppés d'écorces épineuses ; en gagnant le sec, ils ont changé de forme de vie. L'homme, qui naît trop démuni pour survivre seul, a d'abord été nourri à l'intérieur de créatures semblables à des poissons, avant d'être rejeté sur terre lorsqu'il fut capable de se suffire.

On lit parfois qu'Anaximandre aurait anticipé la théorie de l'évolution. La comparaison est tentante mais trompeuse : il n'y a ici ni transformation des espèces les unes dans les autres, ni sélection, ni hérédité. Ce qui est réellement remarquable est ailleurs. L'apparition de l'humanité y est traitée comme un problème de physique, soumis à la même exigence d'explication que la pluie ou les éclipses.

Météorologie

La même méthode s'applique aux phénomènes que l'on attribuait aux dieux. Le tonnerre et la foudre viennent du vent enfermé dans un nuage qui se déchire, la pluie de l'humidité tirée de la Terre par le Soleil. Rien n'y fait intervenir Zeus.

Œuvres majeures

Anaximandre a écrit, mais son livre est perdu. Nous n'en possédons qu'une phrase et un ensemble de résumés doxographiques. Voici ce que recouvre ce dossier.

Sur la nature, le livre perdu

La tradition lui attribue un ouvrage en prose que les commentateurs désignent par le titre Sur la nature, comme ils le font pour presque tous les présocratiques. Ce titre est une commodité de bibliothécaire alexandrin, non un titre choisi par l'auteur. Le livre exposait sans doute, dans l'ordre, l'illimité, la formation du ciel et de la Terre, les phénomènes météorologiques et l'apparition des vivants. Thémistios signale qu'Anaximandre est le premier Grec connu à avoir publié un tel écrit sur la nature, ce qui lui vaut sa réputation d'inventeur de la prose savante.

Le fragment sur la justice et le temps

Une seule phrase nous est parvenue, transmise par Simplicius dans son commentaire de la Physique d'Aristote, d'après le résumé de Théophraste. Elle énonce que les choses dont les êtres proviennent sont aussi celles où ils retournent en périssant, selon la nécessité, car elles se rendent mutuellement justice et réparation de leur injustice selon l'ordre du temps. C'est le plus ancien fragment conservé de la philosophie occidentale. Son étendue exacte fait débat : selon les éditeurs, Anaximandre parle à partir du mot « nécessité », ou seulement à partir de « justice ». Il est prudent de ne jamais citer cette phrase sans signaler cette incertitude.

La carte du monde

Strabon et Agathémère lui attribuent la première carte de la Terre habitée tracée par un Grec. Elle est perdue, et les reconstitutions que vous trouverez dans les manuels, avec un disque terrestre entouré par l'Océan et partagé entre Europe, Asie et Libye, s'appuient sur des descriptions indirectes et sur l'œuvre de son successeur Hécatée de Milet.

Le gnomon et la mesure du temps

L'installation d'un gnomon à Sparte, rapportée par Diogène Laërce, relève moins de l'œuvre écrite que de l'instrument. Elle mérite pourtant d'être comptée parmi ses réalisations : un modèle du ciel n'a de valeur que s'il rend compte de ce qu'on observe, et le gnomon fournit précisément les données, solstices et équinoxes, que la théorie doit retrouver.

Les témoignages

Pour le reste, tout passe par les doxographes : Aristote et Théophraste d'abord, puis Simplicius, Hippolyte de Rome dans la Réfutation de toutes les hérésies, le Pseudo-Plutarque et Diogène Laërce. Ces textes se recoupent largement, parce qu'ils dérivent d'une source commune, le traité perdu de Théophraste. Leur accord apparent ne doit donc pas être pris pour une confirmation indépendante.

Postérité et influence

Dans l'école de Milet

L'effet le plus immédiat se lit chez Anaximène, qui revient à un élément déterminé, l'air, alors qu'Anaximandre avait cru devoir s'en affranchir. Ce retour n'est pas une régression : Anaximène gagne ce qu'Anaximandre n'avait pas, un mécanisme précis de transformation par condensation et raréfaction. La discussion milésienne montre ainsi, en trois générations, comment une tradition de recherche progresse par objections successives.

L'infini et le fond des choses

L'idée d'un fond illimité et indéterminé d'où sort tout ce qui est déterminé connaît une longue postérité. Vous la retrouvez, sous des formes très différentes, dans l'infini des mondes des atomistes comme Démocrite, dans l'indéterminé que Platon oppose à la limite dans le Philèbe, puis dans la matière première d'Aristote, qui n'est elle-même aucune chose déterminée. Aristote discute d'ailleurs longuement l'illimité au livre III de la Physique, en partie contre Anaximandre.

Une lecture moderne

Anaximandre a connu au XXe siècle un regain d'attention inattendu. Karl Popper voyait dans la Terre suspendue sans appui le modèle même de la conjecture hardie, corrigeable et rationnellement discutable, qui fait selon lui la science. Le physicien Carl Friedrich von Weizsäcker et, plus récemment, Carlo Rovelli, ont lu dans son geste l'invention de la pensée scientifique elle-même : poser un modèle qui contredit l'expérience immédiate, parce qu'il rend mieux compte de l'ensemble. Ces lectures sont stimulantes, mais elles projettent parfois sur un texte perdu des enjeux qui sont les nôtres.

Heidegger a proposé une tout autre approche dans La Parole d'Anaximandre, où le fragment sur la justice devient le premier mot occidental sur l'être et sur le temps. Vous y trouverez moins une interprétation historique qu'une méditation sur l'origine de la métaphysique, et les historiens de la philosophie antique la reçoivent avec réserve.

Jean-Pierre Vernant et la cité

Une autre postérité, historienne celle-là, tient au rapprochement établi par Jean-Pierre Vernant entre la cosmologie d'Anaximandre et l'espace politique de la cité grecque. Une Terre au centre, sans maître et maintenue par la seule symétrie, ressemble à cet espace civique où le pouvoir est placé au milieu, également partagé. L'analogie est éclairante ; elle reste une hypothèse sur les conditions sociales d'une pensée, non une preuve de ce qu'Anaximandre avait en tête.

Controverses et débats

Que dit exactement le fragment ? C'est la controverse la plus ancienne et la plus technique. Simplicius mêle à la citation ses propres mots et ceux de Théophraste, et les éditeurs ne s'accordent pas sur l'endroit où commence la voix d'Anaximandre. La traduction des termes juridiques est tout aussi disputée : faut-il parler d'injustice et de châtiment, de dette et de réparation, ou de tort et de compensation ? Selon le choix retenu, la phrase devient une méditation morale sur la faute d'exister ou la description neutre d'un équilibre physique.

Qu'est-ce que l'illimité ? Les interprétations se partagent depuis l'Antiquité. Pour les uns, l'apeiron est illimité en extension, une masse spatialement inépuisable. Pour les autres, il est indéterminé en qualité, un mélange où rien n'est encore distinct. Aristote hésite lui-même et rapporte les deux lectures. Une troisième interprétation, défendue par plusieurs commentateurs modernes, tient les deux aspects pour inséparables dans un vocabulaire qui n'avait pas encore les moyens de les distinguer.

Les mondes sont-ils innombrables ? Les témoignages attribuent à Anaximandre une pluralité de mondes. Mais s'agit-il de mondes qui se succèdent dans le temps, chacun naissant de l'illimité et y retournant, ou de mondes coexistants, comme chez les atomistes ? Les sources sont ambiguës et les spécialistes restent divisés. Il est possible que les doxographes tardifs aient prêté à Anaximandre une thèse atomiste postérieure.

Une anticipation de l'évolution ? L'idée que l'homme vient d'un vivant marin a souvent valu à Anaximandre le titre de précurseur de Darwin. Le rapprochement ne résiste pas à l'examen : il n'y a chez lui ni descendance avec modification, ni sélection, ni continuité entre espèces. Ce qui mérite d'être retenu est la méthode, non la conclusion.

Peut-on encore reconstituer sa cosmologie ? Les chiffres donnés pour les distances des anneaux varient d'un témoignage à l'autre, et les reconstitutions publiées dans les manuels comportent une part d'interprétation que les schémas ne laissent pas voir. Il est plus honnête de présenter le modèle dans ses principes que d'en garantir les proportions.

Pour aller plus loin

Les textes

Les témoignages sont rassemblés sous la section 12 de l'édition Diels-Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker. En français, l'anthologie de Jean-Paul Dumont, Les Écoles présocratiques, en Folio Essais, donne l'ensemble traduit et annoté. Le commentaire de Simplicius à la Physique d'Aristote est la source du fragment ; le livre III de la Physique d'Aristote contient sa discussion de l'illimité.

Études

Geoffrey S. Kirk, John E. Raven et Malcolm Schofield, Les Philosophes présocratiques, discutent chaque témoignage avec prudence et restent la référence. Charles H. Kahn, Anaximander and the Origins of Greek Cosmology, demeure l'étude de fond sur la cosmologie milésienne, en anglais. Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, propose le rapprochement entre la géométrie du cosmos et l'espace politique de la cité.

Lectures philosophiques

Martin Heidegger, La Parole d'Anaximandre, dans Chemins qui ne mènent nulle part, propose une lecture ontologique du fragment, discutée mais influente. Carlo Rovelli, Anaximandre de Milet ou la naissance de la pensée scientifique, défend une lecture épistémologique accessible et engagée, qu'il faut lire en sachant qu'elle prend parti.

En ligne

La Stanford Encyclopedia of Philosophy consacre une notice à Anaximandre et une autre à la philosophie présocratique, avec une bibliographie tenue à jour. L'Internet Encyclopedia of Philosophy propose un exposé plus détaillé sur la cosmologie et le fragment.

Sur Philotopie

La suite naturelle est Thalès, dont il hérite la question, puis Aristote, qui discute l'illimité et transmet l'essentiel des témoignages.

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