Le Livre de la Cité des dames
Publication : vers 1405
Type : Dialogue
Analyse
Une femme est assise dans son cabinet de travail. Elle vient d'ouvrir, par distraction, un petit livre qui traîne sur sa table et qu'un ami lui a prêté. C'est un ouvrage de clerc, qui explique par le menu tout le mal que les femmes font aux hommes. Elle le repose, troublée. Puis elle se met à repasser dans sa tête tout ce qu'elle a lu depuis des années, chez les philosophes, les poètes et les orateurs, et elle constate qu'ils disent tous à peu près la même chose. Alors elle en vient à douter d'elle-même et de son propre sexe, et elle se demande pourquoi Dieu l'a faite femme.
C'est sur cette scène que s'ouvre Le Livre de la Cité des dames, achevé par Christine de Pizan vers 1405. Elle en est le personnage principal autant que l'auteur. Trois dames allégoriques lui apparaissent alors pour la tirer de son abattement et lui confier une tâche : bâtir une cité où les femmes de mérite seront en sécurité.
Une femme de lettres qui vit de sa plume
L'auteur n'est pas une amatrice. Née à Venise vers 1364, fille d'un médecin et astrologue appelé à la cour de Charles V, Christine de Pizan grandit à Paris, se marie à quinze ans puis se retrouve veuve à vingt-cinq, avec trois enfants et des procès sur les bras. Elle choisit alors de vivre de l'écriture, ce qui fait d'elle l'une des premières femmes de lettres professionnelles d'Europe. Elle écrit des ballades, des traités politiques, des manuels militaires et des ouvrages de morale, pour des commanditaires qui la paient.
Quelques années avant la Cité des dames, elle s'est signalée dans ce qu'on appelle la querelle du Roman de la Rose, un débat épistolaire avec des humanistes de l'entourage royal sur la valeur du poème de Jean de Meun, dont elle dénonçait la misogynie et la grossièreté. Elle entre donc dans ce livre avec une expérience polémique et une réputation.
Trois dames et une cité
Les visiteuses se nomment Raison, Droiture et Justice. Chacune apporte à Christine un instrument et lui assigne une part du travail de construction.
Raison intervient la première. Elle aide à creuser les fondations et à élever les murailles. Son office est de déblayer : elle démonte une à une les accusations portées contre les femmes et montre d'où vient la médisance des hommes, l'aigreur, la jalousie, la mauvaise foi ou la simple répétition de ce que d'autres ont écrit. Son matériau est constitué d'exemples : reines, guerrières, inventrices, femmes savantes.
Droiture construit ensuite les maisons et peuple la cité. Elle amène les prophétesses, les épouses fidèles, les filles dévouées, les femmes constantes. Elle répond aux lieux communs sur le mariage, sur la parole féminine, sur l'instruction des filles.
Justice achève l'ouvrage, en couvre les toits et y installe les saintes et les martyres. Elle donne enfin à la cité sa souveraine, la Vierge Marie, entourée des femmes qui ont donné leur vie pour leur foi.
Le livre suit cette répartition : trois parties, trois voix, et une progression qui va de la réfutation à l'édification.
Une architecture qui est un argument
La métaphore de la cité n'est pas un simple ornement. Christine de Pizan la tire d'une longue tradition, celle de la cité de Dieu d'Augustin, mais elle lui donne un emploi nouveau. Si les femmes n'ont pas de place dans les cités réelles, où elles ne votent pas, ne plaident pas et n'enseignent pas, il faut leur en construire une. Les murailles ne servent pas à conquérir : elles protègent. Les pierres sont des exemples, c'est-à-dire des récits de vies.
Ce choix méthodologique mérite attention. Christine ne procède pas par démonstration abstraite de l'égalité des sexes. Elle procède par accumulation de cas. L'argument est le suivant : si l'on prétend que les femmes sont incapables de gouverner, d'inventer, de rester fidèles ou de penser, il suffit de produire celles qui l'ont fait. La misogynie savante se présentait comme un savoir général ; la Cité lui oppose des faits particuliers, en nombre.
Les sources et leur retournement
L'essentiel du matériau des deux premières parties vient de Boccace, et plus précisément de son recueil latin consacré aux femmes illustres, que Christine a pu lire dans une traduction française. La troisième partie s'appuie surtout sur le Miroir historial de Jean de Vignay, version française de la grande compilation de Vincent de Beauvais, qui lui fournit les vies de saintes.
Le rapport à Boccace est instructif. Il avait rassemblé ces vies pour l'édification et pour le plaisir de l'érudit, en louant chez ses héroïnes la chasteté, le silence et l'obéissance, et en traitant souvent leurs exploits comme des exceptions qui confirment la faiblesse du sexe. Christine reprend les récits et change leur fonction : ce qui était chez lui curiosité devient chez elle preuve. Plusieurs commentateurs ont souligné cette torsion, qui est l'une des opérations intellectuelles les plus intéressantes du livre.
La cible explicite, elle, est double. Il y a les Lamentations de Matheolus, pamphlet misogyne du XIIIe siècle, dont la lecture déclenche la crise initiale. Et il y a, en arrière-plan, le Roman de la Rose et toute la tradition cléricale qui en relaie les thèmes.
Ce que le livre demande, et ce qu'il ne demande pas
Il serait anachronique de lire la Cité des dames comme un programme d'émancipation. Christine de Pizan ne réclame ni l'égalité juridique, ni l'accès des femmes aux charges publiques, ni la transformation du mariage. Elle défend l'idée que les femmes ont les mêmes capacités intellectuelles et morales que les hommes, que leur réputation est salie par des écrits de mauvaise foi, et qu'elles doivent être instruites. Elle reste par ailleurs attachée à l'ordre social et religieux de son temps.
C'est précisément ce qui rend le livre intéressant pour l'histoire de la philosophie. Il montre comment une contestation peut s'élaborer à l'intérieur d'un cadre qu'elle ne remet pas en cause, en travaillant sur la question de la preuve et de l'autorité. Qui a le droit de dire ce que les femmes sont ? Sur quelles sources s'appuie-t-on ? Que vaut un témoignage de seconde main répété pendant mille ans ? Ces questions sont épistémologiques avant d'être politiques.
Une suite immédiate
Christine de Pizan a donné la même année un prolongement à ce livre, Le Livre des trois vertus, parfois appelé Le Trésor de la Cité des dames. Les trois dames y reviennent, mais pour un tout autre usage : il ne s'agit plus de bâtir une cité idéale, il s'agit d'apprendre aux femmes de chaque condition, de la princesse à la paysanne, comment se conduire dans celle qui existe. Les deux ouvrages se complètent, l'un établissant la dignité, l'autre en tirant les conséquences pratiques.
Postérité
Le livre a connu une diffusion manuscrite notable, puis une traduction anglaise imprimée au début du XVIe siècle. Il a ensuite disparu des mémoires pendant plusieurs siècles, comme la plupart de l'œuvre de Christine de Pizan, avant d'être redécouvert au XXe siècle. Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, en fait un moment inaugural : la première fois, écrit-elle, qu'une femme prend la plume pour défendre son sexe.
Les travaux des cinquante dernières années ont déplacé l'attention de la question « Christine de Pizan était-elle féministe ? », qui reste disputée et sans doute mal posée, vers l'analyse de ses méthodes : le traitement des sources, la construction de l'autorité d'une femme écrivain, la fabrique du livre dans les ateliers parisiens qu'elle supervisait elle-même.