Le Livre des trois vertus
Publication : vers 1405
Type : Traite
Analyse
Quand Christine de Pizan achève Le Livre de la Cité des dames, vers 1405, elle a bâti une cité imaginaire où les femmes de mérite sont à l'abri. Reste un problème : la plupart de ses lectrices vivent ailleurs. Elles sont princesses, bourgeoises, religieuses, veuves, artisanes, paysannes, et elles doivent se conduire dans un monde qui ne ressemble guère à la cité. Le Livre des trois vertus, écrit dans la foulée et souvent appelé Le Trésor de la Cité des dames, répond à cette difficulté. Les mêmes dames allégoriques y reviennent, cette fois pour enseigner.
Du plaidoyer au manuel
Le changement de registre est net. La Cité des dames réfutait, prouvait, célébrait. Le Livre des trois vertus conseille. Il ne cherche plus à établir que les femmes sont capables : il part de ce point acquis et se demande ce qu'elles doivent faire de leurs capacités, étant donné les conditions réelles où elles se trouvent.
Ce déplacement n'est pas une reculade. Il correspond à une conviction que l'on retrouve dans toute l'œuvre de Christine de Pizan : la morale n'est pas une doctrine générale, elle se décline selon les états. Ce que doit une princesse n'est pas ce que doit une veuve sans fortune, et conseiller l'une comme l'autre serait ne conseiller personne. Le livre est donc organisé par conditions sociales, et c'est ce qui en fait, pour l'historien, un document d'une richesse inhabituelle sur la vie des femmes à la fin du Moyen Âge.
À qui le livre s'adresse
L'ouvrage est dédié à Marguerite de Bourgogne, alors toute jeune épouse du dauphin. Il commence par les princesses et les dames de haut rang, pour qui la question est celle du gouvernement : comment tenir une maison, administrer des terres, arbitrer des conflits, entretenir des relations avec le roi et avec les grands, se conduire dans les intrigues de cour. Christine de Pizan y traite la vie de cour comme un milieu dangereux où la réputation se perd vite et où la prudence est la première des vertus politiques.
Il descend ensuite l'échelle sociale : femmes de la noblesse moyenne, religieuses, épouses de bourgeois et de marchands, femmes d'artisans, servantes, prostituées, paysannes. À chaque condition correspondent des situations concrètes, un mari ivrogne, un procès à soutenir, un commerce à tenir pendant l'absence du mari, un maître difficile, des voisines médisantes.
Une morale de la situation
Le conseil le plus souvent cité du livre, et le plus souvent mal compris, concerne la femme dont le mari se conduit mal. Christine de Pizan lui recommande de garder un visage aimable et de ne pas afficher son ressentiment. Lue hors contexte, la recommandation passe pour une invitation à la soumission. Lue dans le livre, elle apparaît comme un calcul : la femme n'a aucun recours juridique, la rupture la ruinerait, l'éclat public lui coûterait sa réputation sans rien changer à sa situation, et la patience lui laisse une marge de manœuvre.
C'est tout le caractère de l'ouvrage. Il s'agit d'une morale pratique destinée à des personnes qui n'ont pas le pouvoir de changer les règles du jeu et qui doivent pourtant y jouer. Ce réalisme a parfois déçu les lecteurs modernes venus y chercher la hardiesse de la Cité des dames. Il mérite plutôt d'être pris au sérieux comme une réflexion sur l'action sous contrainte, question qui n'a rien de médiéval.
Prudence, parole et réputation
Trois thèmes traversent le livre.
La prudence d'abord, entendue au sens classique : la capacité de juger des circonstances particulières, qui ne se déduit d'aucune règle. Christine de Pizan en fait la vertu maîtresse des femmes de pouvoir, et elle la décrit par des cas plutôt que par des définitions.
La parole ensuite. Savoir quand parler, devant qui, en quels termes, est présenté comme un art décisif. La médisance, les rapports faits au mari ou au seigneur, les lettres mal tournées peuvent défaire en un jour ce que des années de conduite ont construit.
La réputation enfin, qu'elle appelle le bon renom. Dans une société où le crédit social d'une femme est son principal bien, la réputation n'est pas de la vanité, c'est une ressource. Le livre y consacre des pages où l'on sent l'expérience d'une veuve qui a plaidé pendant des années pour récupérer les biens de son mari.
Place dans l'œuvre et postérité
Le Livre des trois vertus a circulé en manuscrit et a été imprimé dès la fin du XVe siècle, puis traduit, notamment en portugais. Il a été lu comme un livre d'éducation pour princesses, usage que son auteur avait prévu.
Sa réception moderne a longtemps souffert de la comparaison avec le livre dont il est la suite. On y a vu un ouvrage de convenance, moins audacieux. Les travaux récents l'abordent autrement, comme le volet pratique d'un projet cohérent : établir d'abord la dignité des femmes, puis leur donner les moyens d'agir là où elles sont. Lire les deux livres l'un après l'autre, dans l'ordre où ils ont été écrits, est la meilleure façon de comprendre ce que Christine de Pizan cherchait à faire.