La Distinction
Titre original : La Distinction. Critique sociale du jugement
Publication : 1979
Type : Essai
Analyse
Sous-titré Critique sociale du jugement, l'ouvrage que Pierre Bourdieu publie en 1979 est sans doute le plus lu de son œuvre, et le plus discuté. Il repose sur des enquêtes par questionnaire menées en France dans les années 1960, complétées par des observations, des entretiens et des statistiques officielles. Sa thèse tient en une phrase : le goût, que nous éprouvons comme la plus personnelle de nos inclinations, est socialement construit, et il fonctionne comme un marqueur de position dans l'espace social.
Une critique sociale du jugement
Le sous-titre est un clin d'œil appuyé à la Critique de la faculté de juger de Kant. Là où Kant cherche les conditions universelles du jugement de goût et définit le beau comme ce qui plaît sans intérêt, Bourdieu entend montrer que cette esthétique du désintéressement est elle-même située : elle exprime les conditions d'existence de ceux qui, libérés de l'urgence matérielle, peuvent se permettre de suspendre la question de l'usage.
À cette disposition esthétique, qu'il nomme parfois le regard pur, Bourdieu oppose ce qu'il décrit comme une esthétique populaire, qui juge les œuvres et les objets à l'aune de leur fonction, de leur adéquation à la vie ordinaire et du plaisir qu'ils procurent. L'opposition n'est pas hiérarchique dans son esprit, elle est structurale : chacune des deux dispositions correspond à une position et à un rapport pratique au monde.
Capitaux, habitus, espace social
Trois notions structurent l'analyse.
Le capital ne se réduit pas à l'argent. Bourdieu distingue le capital économique, le capital culturel, qui existe à l'état incorporé sous forme de dispositions, à l'état objectivé sous forme de biens et à l'état institutionnalisé sous forme de diplômes, et le capital social, fait de relations mobilisables. Le volume total de capital et sa composition, c'est-à-dire le poids relatif de l'économique et du culturel, définissent une position.
L'habitus désigne le système de dispositions durables acquises par l'incorporation des conditions d'existence. Il fonctionne comme un principe générateur : il produit des pratiques et des préférences ajustées à la position occupée, sans que l'individu ait besoin de calculer ni même de le savoir. C'est ce qui permet à Bourdieu de rendre compte de la cohérence d'un style de vie, qui associe des choix aussi divers que la musique écoutée, les plats préférés, les sports pratiqués et les meubles choisis.
L'espace social enfin est représenté comme un espace à deux dimensions, le volume et la structure du capital, auquel se superpose un espace des styles de vie. L'homologie entre les deux espaces est le cœur de la démonstration : à des positions voisines correspondent des goûts voisins.
Le goût comme classement
De cette construction découle la formule la plus reprise du livre : le goût classe, et il classe celui qui classe. Exprimer une préférence, c'est se situer et se laisser situer par d'autres. Le dégoût pour les goûts des autres, que Bourdieu décrit comme particulièrement violent en matière esthétique, est de ce point de vue un opérateur de distinction majeur.
Bourdieu montre que les préférences culturelles varient fortement avec le capital culturel, souvent davantage qu'avec le revenu. La légitimité culturelle est un enjeu de lutte : les fractions les mieux dotées en capital culturel mais moins en capital économique, enseignants et professions intellectuelles, s'opposent ainsi aux fractions dotées surtout de capital économique, chefs d'entreprise et professions du commerce.
Il décrit aussi des dynamiques temporelles. La bonne volonté culturelle des classes moyennes, qui s'approprient les biens légitimes avec application et un certain décalage, la prétention et le déclassement des pratiques à mesure qu'elles se diffusent sont autant de mécanismes par lesquels la distinction se reproduit tout en changeant de contenu.
La violence symbolique
L'ordre des goûts ne s'impose pas par la contrainte. Il s'impose parce que les dominés reconnaissent comme légitime la culture des dominants, y compris lorsqu'ils ne la possèdent pas et s'en jugent eux-mêmes indignes. Bourdieu nomme cette forme d'imposition la violence symbolique : une domination qui obtient l'assentiment de ceux qui la subissent, parce qu'ils la perçoivent avec des catégories qu'elle a elle-même façonnées.
L'école occupe dans ce dispositif une place décisive, comme Bourdieu l'avait déjà soutenu dans des travaux antérieurs sur le système d'enseignement. Elle convertit des héritages culturels inégaux en réussites scolaires inégales, et les consacre en diplômes présentés comme le fruit du seul mérite.
Postérité
La Distinction a durablement transformé la sociologie de la culture, en France et à l'étranger. Les notions de capital culturel et d'habitus sont devenues des outils de travail courants, bien au-delà du cercle des lecteurs de Bourdieu, et jusque dans des disciplines comme l'histoire de l'art, les études littéraires ou la science politique.
L'ouvrage a également nourri les débats sur la démocratisation de la culture, en fournissant un argumentaire sur les limites de l'accès formel aux œuvres lorsque les dispositions manquent pour se les approprier.
Controverses
Les objections sont nombreuses et sérieuses, et elles n'ont pas été tranchées.
On reproche d'abord au livre son déterminisme. Si l'habitus produit des pratiques ajustées à la position, que reste-t-il de la liberté des personnes et de la possibilité du changement ? Bourdieu a répondu que l'habitus est un principe générateur et non un programme, qu'il produit des réponses inventives à des situations nouvelles, et que les positions contradictoires ouvrent des marges de jeu. Le débat continue.
Jacques Rancière a formulé une objection plus radicale, d'ordre politique : en démontrant que les dominés sont enfermés dans des goûts ajustés à leur condition, le sociologue leur retire la capacité de penser autrement, et se réserve le savoir de leur situation. La sociologie critique produirait ainsi ce qu'elle dénonce.
Une troisième série de critiques porte sur la méthode et l'actualité des résultats. Les enquêtes datent des années 1960 et décrivent une société française où la hiérarchie culturelle était plus nette qu'aujourd'hui. Des travaux ultérieurs ont montré que les individus combinent souvent des goûts hétérogènes, savants et populaires, ce qui affaiblit l'idée d'une correspondance stricte entre position et style de vie. La thèse d'un éclectisme des mieux dotés culturellement a été soutenue dans plusieurs pays.
On a enfin discuté la construction de l'objet : la définition des classes et fractions de classe, le choix des indicateurs de goût et la généralisation à partir d'un contexte national particulier. Les défenseurs de l'ouvrage font valoir que les mécanismes décrits, et non les contenus datés qui les illustrent, constituent l'apport durable du livre.
Pour aller plus loin
Le livre est long et l'appareil statistique peut décourager. Vous pouvez entrer par l'introduction et par le post-scriptum consacré à la critique de l'esthétique kantienne, qui exposent l'argument dans sa forme la plus ramassée, avant de parcourir les analyses de détail. La lecture gagne à être complétée par les travaux qui, depuis, ont testé et nuancé ses conclusions dans d'autres contextes.