Judith Butler

24 février 1956 - date inconnue 🇺🇸 américaine 14 min de lecture

Difficulté : 4/5

Philosophe américaine née en 1956, Judith Butler est une figure majeure des études de genre et de la théorie queer, à travers sa théorie de la performativité du genre.

Biographie

Judith Pamela Butler naît le 24 février 1956 à Cleveland, dans l'Ohio, dans une famille juive ashkénaze d'origine hongroise et russe. Son enfance est marquée par une éducation religieuse, notamment dans la synagogue de sa ville natale, où iel est pour la première fois exposé aux questions d'éthique et de théologie existentielle. Cette formation à la fois juive et intellectuelle nourrira toute son œuvre. Judith Butler utilise aujourd'hui les pronoms iel en français et they en anglais.

Formation

Judith Butler étudie la philosophie au Bennington College, dans le Vermont, puis à l'université Yale, où iel obtient un master en 1982 et un doctorat en philosophie en 1984. Sa thèse, dirigée par Maurice Natanson, porte sur la réception de Hegel dans la philosophie française du XXe siècle. Elle sera publiée en 1987 sous le titre "Subjects of Desire. Hegelian Reflections in Twentieth-Century France". Ce travail sur Alexandre Kojève, Jean Hyppolite, Jean-Paul Sartre, Jacques Lacan, Michel Foucault et Jacques Derrida constitue la matrice intellectuelle de toute son œuvre ultérieure.

Premiers postes

Judith Butler enseigne d'abord dans plusieurs universités américaines : Wesleyan, Georges Washington University, Johns Hopkins. Cette période nourrit sa réflexion sur le genre, la sexualité et le pouvoir, qui trouvera sa formulation dans le livre qui la rendra célèbre.

Trouble dans le genre et la reconnaissance internationale

En 1990, Judith Butler publie "Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity", qui devient rapidement l'un des livres les plus lus et discutés de la philosophie contemporaine. L'ouvrage soutient que le genre n'est pas l'expression d'une nature biologique fixe mais une construction sociale produite par la répétition d'actes, de gestes et de discours, ce que Judith Butler nomme la performativité. Traduit dans une vingtaine de langues, il fonde ce qu'on appellera la théorie queer et fait de Judith Butler une référence internationale.

Berkeley et la carrière

En 1993, Judith Butler rejoint l'université de Californie à Berkeley, où iel devient professeur titulaire de rhétorique et de littérature comparée. Iel y occupe depuis 1998 la chaire Maxine Elliot. Iel enseigne également à la European Graduate School en Suisse, où iel est titulaire de la chaire Hannah Arendt. Cette double appartenance, transatlantique, nourrit son dialogue permanent avec la philosophie européenne, en particulier française et allemande.

Une œuvre en constante extension

Après "Trouble dans le genre", Judith Butler prolonge et approfondit ses questions dans une série d'ouvrages majeurs : "Ces corps qui comptent" (1993), "Le Pouvoir des mots" (1997), "La Vie psychique du pouvoir" (1997). À partir des années 2000, ses questions se déplacent vers la vulnérabilité, le deuil et l'éthique politique, avec des livres comme "Vie précaire" (2004), "Ce qui fait une vie" (2009) et "Rassemblement" (2015). Iel s'engage aussi publiquement sur des questions politiques, notamment autour du conflit israélo-palestinien, du mouvement Black Lives Matter et de la défense des droits LGBTQ+.

Une intellectuelle publique

Aujourd'hui Distinguished Professor à Berkeley, Judith Butler est l'un des philosophes vivants les plus lus et discutés dans le monde. Iel intervient régulièrement dans les débats publics internationaux et son œuvre continue de nourrir des recherches dans de nombreuses disciplines, de la philosophie aux études culturelles, en passant par la sociologie, l'anthropologie et les arts.

Pensée principale

La pensée de Judith Butler est vaste et évolutive, mais elle est traversée par une exigence constante : interroger les catégories qui semblent aller de soi (le genre, l'identité, la vie qui compte) pour en révéler la construction, les rapports de pouvoir qu'elles impliquent et les possibilités de résistance qu'elles cachent. De cette exigence découle une œuvre qui a bouleversé la manière de penser le genre, la sexualité et l'éthique politique.

La performativité du genre

L'intuition la plus célèbre de Judith Butler tient dans la théorie de la performativité du genre, formulée dans "Trouble dans le genre" (1990). Contre l'idée que le genre exprimerait une nature masculine ou féminine préexistante, iel soutient que le genre est produit par la répétition d'actes, de gestes, de discours et de manières de porter le corps, qui donnent l'illusion d'une essence stable. Nous ne sommes pas homme ou femme parce que nous aurions une identité intérieure de ce type ; nous le devenons parce que nous répétons quotidiennement les codes qui donnent forme à ces catégories. Cette théorie s'appuie sur un triple héritage : la théorie austinienne des actes de langage (dire c'est faire), le féminisme français (en particulier Simone de Beauvoir et Monique Wittig) ainsi que la déconstruction de Jacques Derrida.

La subversion des normes

De cette théorie découle une conséquence politique majeure. Si le genre est produit par la répétition, alors il peut être subverti par des répétitions décalées, parodiques, imprévues. Le drag, la parodie de genre, les identités trans ne sont pas des déviations par rapport à une norme naturelle : ce sont des révélations, à leur manière, du caractère toujours construit de tout genre, y compris des identités qui se présentent comme naturelles. Cette conception ouvre un espace politique nouveau : la possibilité de troubler les identités assignées, de les déjouer, de les recomposer.

Le pouvoir et le sujet

Un fil traverse toute l'œuvre de Judith Butler : la question du rapport entre pouvoir et subjectivité. Reprenant l'analyse foucaldienne, iel montre que le sujet n'est pas une conscience préexistante qui rencontrerait ensuite un pouvoir extérieur. Le sujet est produit par les mêmes rapports de pouvoir qu'il peut ensuite contester. Nous ne devenons sujets qu'en nous soumettant à des normes qui, en même temps, nous constituent. Cette ambivalence, développée notamment dans "La Vie psychique du pouvoir" (1997), a nourri une riche réflexion sur les conditions politiques et psychiques de la résistance.

Le pouvoir des mots

Dans "Le Pouvoir des mots" (1997), Judith Butler analyse la question des discours injurieux et de la performativité du langage. Iel y étudie comment certains mots blessent, comment ils constituent leurs cibles comme cibles et comment ces mêmes mots peuvent être resignifiés, retournés, arrachés à leurs auteurs. Cette réflexion propose une position originale entre la censure et la liberté absolue de parole, en insistant sur le pouvoir performatif du langage sans le figer dans un contrôle définitif de ses effets.

La vulnérabilité et le deuil

À partir des attentats du 11 septembre 2001, l'œuvre de Judith Butler prend un tournant éthique et politique. Dans "Vie précaire" (2004) puis "Ce qui fait une vie" (2009), iel réfléchit à la manière dont certaines vies sont reconnues comme dignes d'être pleurées quand d'autres ne le sont pas. Cette inégalité dans la reconnaissance du deuil est pour Judith Butler l'un des mécanismes fondamentaux de la biopolitique contemporaine. Iel appelle à une éthique fondée sur la vulnérabilité commune, condition partagée qui nous rend responsables les uns des autres avant tout contrat.

L'assemblée et l'action politique

Dans "Rassemblement" (2015), Judith Butler prolonge cette réflexion en s'intéressant aux mouvements sociaux contemporains, des Indignés à Occupy en passant par les printemps arabes. Iel y développe une théorie de la performativité de l'assemblée : le simple fait pour des corps de se rassembler dans l'espace public constitue déjà, indépendamment de tout discours, un acte politique majeur. Cette pensée articule sa théorie de la performativité à une réflexion contemporaine sur les nouvelles formes de mobilisation.

Une éthique du non-violent

Un dernier trait, plus récent, de la pensée de Judith Butler concerne l'éthique de la non-violence. Dans "La Force de la non-violence" (2020), iel propose une refondation politique de la non-violence, non pas comme passivité, mais comme lutte active pour préserver et défendre les vies. Cette position, développée dans un contexte marqué par les violences policières et les guerres contemporaines, montre la constance d'un engagement qui articule rigueur philosophique et intervention publique.

Œuvres majeures

Subjects of Desire. Hegelian Reflections in Twentieth-Century France (1987)

Issu de sa thèse de doctorat à Yale, ce premier livre étudie la réception de la dialectique hégélienne dans la philosophie française du XXe siècle, à travers Kojève, Hyppolite, Sartre, Lacan, Foucault et Derrida. Souvent méconnu, il constitue pourtant la matrice conceptuelle de toute l'œuvre ultérieure de Judith Butler. Il a été traduit en français chez Puf en 2011.

Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité (1990)

Ouvrage majeur qui a rendu Judith Butler mondialement célèbre. Iel y théorise la performativité du genre, contre l'idée d'une nature masculine ou féminine préexistante. Livre fondateur des études queer, il a été traduit dans une vingtaine de langues. Sa traduction française tardive (La Découverte, 2005, préfacée par Éric Fassin) a marqué le débat féministe francophone.

Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du sexe (1993)

Prolongement direct de "Trouble dans le genre", ce livre répond à ceux qui reprochaient à Judith Butler d'oublier la matérialité du corps. Iel y déploie une pensée du corps comme sédimentation des normes, sans nier sa réalité physique. Traduit en français chez Amsterdam en 2009.

Le Pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif (1997)

Livre important sur les discours injurieux, la question de la censure et les possibilités de resignification. Judith Butler y déploie une position originale entre la répression étatique et la liberté absolue de parole. Traduit en français chez Amsterdam en 2004.

Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001 (2004)

Livre qui marque un tournant dans l'œuvre. Judith Butler y déplace ses questions vers l'éthique politique, en analysant la manière dont certaines vies sont reconnues comme dignes d'être pleurées quand d'autres ne le sont pas. Traduit en français chez Amsterdam en 2005.

Rassemblement. Pluralité, performativité et politique (2015)

Judith Butler y déploie une théorie de la performativité de l'assemblée en s'appuyant sur les mouvements sociaux contemporains, des Indignés à Occupy. Un des livres les plus directement politiques de son œuvre. Traduit en français chez Fayard en 2016.

Postérité et influence

L'influence de Judith Butler sur la philosophie contemporaine, sur les études de genre et sur la vie intellectuelle mondiale est immense. Peu de philosophes vivants sont aussi lus et discutés.

La fondation de la théorie queer

Le rôle de Judith Butler dans la constitution de la théorie queer comme champ académique et politique est central. En proposant une critique radicale de l'identité, y compris de l'identité homosexuelle stable, iel a ouvert un espace conceptuel où les catégories du genre et de la sexualité peuvent être interrogées, subverties, recomposées. Toute une génération de chercheurs et de militants s'inscrit dans son sillage, en particulier dans le monde anglophone.

Une influence transatlantique

L'œuvre de Judith Butler illustre un cas rare de circulation intellectuelle réussie. Formée à la French Theory, iel en a reformulé les intuitions dans un contexte américain, avant que ses propres livres ne soient à leur tour traduits en français et discutés en France. Cette circulation nourrit un dialogue franco-américain particulièrement fécond dans les études de genre et la théorie politique.

Une réception francophone dense

En France, la réception de Judith Butler est aujourd'hui très dense, portée par des traductions dans plusieurs maisons d'édition (Amsterdam, La Découverte, Fayard, Puf) et par une communauté de commentateurs et de commentatrices. Des philosophes comme Elsa Dorlin mobilisent ses concepts pour leurs propres travaux, tandis que d'autres, comme Geneviève Fraisse, dialoguent avec elle de manière plus critique. La revue Nouvelles Questions Féministes lui a consacré plusieurs numéros.

Une intellectuelle publique globale

Au-delà de son influence académique, Judith Butler est devenu l'un des rares intellectuels contemporains dont les prises de position politiques sont écoutées à l'échelle internationale. Son engagement pour les droits LGBTQ+, sur les questions israélo-palestiniennes ou sur les mouvements sociaux contemporains fait d'elle une voix majeure de la vie intellectuelle mondiale. Cette visibilité est aussi la source de vives controverses, notamment sur ses positions au Moyen-Orient.

Une pensée en dialogue

L'œuvre de Judith Butler entretient un dialogue nourri avec plusieurs traditions : la French Theory (Foucault, Derrida, Lacan), le féminisme français (Beauvoir, Wittig, Cixous, Kristeva), la philosophie allemande (Hegel, Adorno, Benjamin), l'école de Francfort et, plus récemment, les traditions non occidentales de la non-violence. Cette capacité à faire dialoguer des traditions différentes est l'une des raisons de la fécondité de son œuvre.

Controverses et débats

L'œuvre de Judith Butler, à la mesure de son influence, a suscité des controverses importantes, à la fois philosophiques et politiques.

La question de la matérialité du corps

La critique philosophique la plus fréquente concerne le rapport de sa théorie à la matérialité du corps. En insistant sur la construction discursive du genre, Judith Butler ne finit-iel pas par dissoudre le corps physique dans le discours ? Cette critique, formulée notamment par Martha Nussbaum dans un essai controversé de 1999, a été rejointe par d'autres. Judith Butler a répondu dès 1993 dans "Ces corps qui comptent", en soutenant que reconnaître la construction sociale du genre n'implique pas de nier la matérialité du corps, mais de la penser autrement, comme sédimentation historique des normes.

Un féminisme trop théorique ?

Une seconde critique vient de féministes plus attachées à l'action politique concrète. Elles reprochent à Judith Butler un féminisme excessivement théorique, dont le vocabulaire complexe et les positions abstraites resteraient inaccessibles aux mobilisations pratiques. Ses défenseurs répondent que la théorie n'est pas séparable de la pratique. Les concepts de performativité et de subversion ont en réalité inspiré des mouvements sociaux concrets, notamment autour des identités trans et non binaires.

Les débats sur les identités trans

Les positions de Judith Butler sur les identités trans, tenues dès "Trouble dans le genre" et développées depuis, sont aujourd'hui au cœur de vives controverses féministes. Certaines féministes, souvent qualifiées de féministes critiques du genre, considèrent que la performativité érige la construction sociale contre la réalité biologique et menacerait ainsi les droits acquis des femmes. Judith Butler défend au contraire une position pleinement inclusive à l'égard des personnes trans et non binaires, y voyant l'un des enjeux politiques majeurs de notre temps.

Les prises de position sur Israël et la Palestine

Sur le plan politique, ses positions critiques à l'égard de la politique de l'État d'Israël, développées notamment dans "Vers la cohabitation" (2013), lui ont valu de vives attaques. Judith Butler, qui revendique son identité juive, défend une position anti-sioniste au nom même de valeurs juives d'universalité. Cette prise de position complexe est régulièrement caricaturée dans les débats médiatiques.

Le style philosophique

Enfin, le style d'écriture de Judith Butler, dense, exigeant, souvent difficile, a été critiqué comme obscur ou pompeux. En 1998, la revue Philosophy and Literature lui a même décerné, non sans polémique, un prix de mauvaise écriture. Cette critique du style masque souvent, selon ses défenseurs, une résistance de fond à la radicalité des positions philosophiques défendues.

Pour aller plus loin

Lire Judith Butler

Pour découvrir sa pensée, "Trouble dans le genre" (La Découverte, 2005, préface d'Éric Fassin) est l'ouvrage central et incontournable. "Défaire le genre" (Amsterdam, 2006), plus accessible, prolonge et clarifie certaines thèses. Pour la période éthique et politique, "Vie précaire" (Amsterdam, 2005) offre une entrée courte et frappante. Pour saisir le fondement hégélien de sa pensée, "Sujets du désir" (Puf, 2011) est plus exigeant. Un bon complément critique est le collectif "Judith Butler. Le trouble du sujet", dirigé par Guy Le Gaufey.

Autour de son œuvre

Sa pensée dialogue avec de nombreuses traditions. Elle reprend et déplace Simone de Beauvoir, en particulier la thèse selon laquelle on ne naît pas femme, on le devient. Elle est traversée par la lecture de Hegel, à laquelle elle a consacré sa thèse. Elle mobilise abondamment Michel Foucault sur le pouvoir et Jacques Derrida sur la déconstruction. Pour situer sa réception francophone, on lira Elsa Dorlin, qui prolonge ses questions dans le contexte français. Geneviève Fraisse dialogue avec elle de manière plus distante.

Écouter et voir

Judith Butler est régulièrement filmé lors de conférences et d'entretiens, accessibles en ligne. Le documentaire "Judith Butler. Philosophe en tout genre" (Paule Zajdermann, 2006) offre un portrait accessible. En français, plusieurs entretiens sur France Culture et Mediapart permettent d'entrer dans sa pensée. Le site personnel de son département à Berkeley recense ses interventions récentes.

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