La Docte Ignorance
Titre original : De docta ignorantia
Publication : 1440
Type : Traite
Analyse
Il y a une manière de ne pas savoir qui est un savoir, et c'est celle que Nicolas de Cues entreprend d'établir en 1440. Le titre de son livre n'est pas une coquetterie : l'ignorance dont il parle est docte, c'est-à-dire instruite, acquise, démontrée. Elle n'est pas le point de départ de la recherche mais son résultat.
L'occasion
Nicolas de Cues rentre de Constantinople, où il avait été envoyé négocier l'union des Églises. Dans la lettre qui ouvre le traité, adressée au cardinal Julien Cesarini, il raconte que l'idée du livre lui est venue pendant la traversée du retour, comme un don reçu d'en haut. Le récit a la valeur qu'ont tous les récits de ce genre, et vous n'êtes pas obligé d'y voir autre chose qu'une manière de dire la soudaineté d'une intuition.
L'ouvrage est achevé en février 1440. Son auteur est alors un juriste et diplomate d'Église d'une quarantaine d'années, formé à Heidelberg et à Padoue, actif dans les grands débats conciliaires de son temps, et il n'a rien d'un universitaire de carrière. Cette position extérieure compte : la Docte Ignorance ne s'inscrit dans aucune école et ne se soucie guère de ménager les autorités régnantes dans les facultés.
La thèse : il n'y a pas de proportion entre le fini et l'infini
L'argument initial est d'une grande simplicité. Nous connaissons par comparaison : nous mesurons l'inconnu à l'aune du connu, nous rapportons une chose à une autre. Toute connaissance humaine est donc une affaire de proportion.
Or entre le fini et l'infini il n'y a précisément aucune proportion. Si grande soit la quantité finie dont vous disposez, elle reste sans rapport avec l'infini. Il suit de là que l'esprit humain ne peut atteindre la vérité précise de ce qui est infini, non par faiblesse accidentelle mais par la structure même de son opération. Et comme la vérité de chaque chose est en Dieu, qui est infini, cette limite affecte toute connaissance, et pas seulement la théologie.
Nicolas de Cues en donne une image géométrique qui a fait fortune. Inscrivez un polygone dans un cercle, puis multipliez ses côtés : vous vous approchez du cercle autant que vous voulez, vous ne l'atteignez jamais. Le polygone ne devient pas cercle, quel que soit le nombre de ses côtés. Ainsi de notre esprit à l'égard du vrai.
Vous remarquerez que cette conclusion n'est pas sceptique. Le sceptique dit qu'on ne peut rien savoir ; Nicolas de Cues dit qu'on peut savoir exactement pourquoi et en quoi on ne sait pas, et il tient ce savoir du second degré pour le plus haut dont nous soyons capables. La docte ignorance est une connaissance déterminée de la limite, ce qui est tout autre chose qu'un renoncement.
La coïncidence des opposés
De cette première thèse il tire la plus célèbre de ses propositions. Dans le fini, les contraires s'excluent : le maximum n'est pas le minimum, la ligne droite n'est pas la courbe. Dans l'infini, soutient-il, ces oppositions tombent.
L'exemple qu'il développe est encore géométrique. Prenez un cercle et augmentez son rayon. Plus il croît, moins sa circonférence est courbe. À l'infini, la circonférence est droite. Le maximum de courbure et son absence coïncident donc, et de même le maximum et le minimum : il n'y a rien de plus grand ni de plus petit que l'infini.
La portée de cette thèse dépasse la géométrie. Elle signifie que le principe de non-contradiction, qui gouverne légitimement tout raisonnement fini, cesse de valoir lorsqu'il s'agit de l'infini. C'est le point le plus hardi du livre et celui par lequel il a été attaqué : on ne met pas en cause ce principe sans que tout le reste vacille. Nicolas de Cues répond que l'on n'y accède pas par le raisonnement discursif mais par ce qu'il appelle l'intellect, faculté supérieure qui saisit d'un coup ce que la raison ne peut qu'enchaîner.
Trois livres, trois maxima
L'architecture du traité suit un seul fil. Le premier livre traite du maximum absolu, qui est Dieu : la théologie y est négative, c'est-à-dire qu'elle avance en niant que les noms que nous donnons soient adéquats, tout en reconnaissant qu'ils ne sont pas vides.
Le deuxième livre traite du maximum contracté, qui est l'univers. L'univers n'est pas Dieu, mais il en est l'image : il contracte à sa manière l'infinité du principe. Chaque chose, dans cet univers, contracte à son tour le tout selon son mode propre, de sorte que tout est en tout.
C'est dans ce deuxième livre que se trouvent les affirmations cosmologiques qui ont rendu Nicolas de Cues célèbre bien au-delà de la philosophie. L'univers, écrit-il, n'a pas de circonférence et son centre est partout ; la Terre n'est donc ni au centre ni immobile ; aucune sphère n'est fixe ; la Terre est un astre comme les autres, et il n'y a pas lieu de la juger plus vile. On a souvent vu là une anticipation de Copernic. La prudence s'impose : il ne s'agit pas d'astronomie, il n'y a ici ni observation ni calcul, et la thèse est déduite d'une métaphysique de l'infini. Le résultat ressemble, la démarche n'a rien de commun.
Le troisième livre traite du maximum à la fois absolu et contracté, et il est christologique. La coïncidence que les deux premiers livres avaient posée comme requise se réalise, selon Nicolas de Cues, en une personne. Les lecteurs qui ne partagent pas sa foi laissent parfois ce livre de côté ; ils ont tort de croire qu'il s'agit d'un appendice, car c'est pour lui le point où la construction s'achève.
La querelle avec Wenck
Le livre a été attaqué peu après sa parution par Johannes Wenck, théologien de Heidelberg, dans un écrit intitulé De ignota litteratura. Les griefs sont de deux ordres. D'une part, l'identification de Dieu et du tout mènerait au panthéisme, et la formule selon laquelle tout est en tout dissoudrait la distinction du créateur et de la créature. D'autre part, la suspension du principe de non-contradiction ruinerait la possibilité même d'un discours rationnel sur Dieu, et par là toute théologie.
Nicolas de Cues répondit en 1449 par une Apologie de la docte ignorance, où il distingue les plans et maintient que la coïncidence des opposés ne vaut qu'à l'infini. Le débat est intéressant parce qu'il ne se réduit pas à un procès d'orthodoxie : Wenck pose une objection philosophique sérieuse, à laquelle on peut juger que la réponse de Nicolas de Cues n'est pas entièrement satisfaisante.
Postérité
Au XVIe siècle, Giordano Bruno s'en nourrit et radicalise la cosmologie de l'univers sans centre, dans une direction que Nicolas de Cues n'avait pas prise. Au XVIIe, Leibniz connaît son nom. Puis l'œuvre s'efface des histoires de la philosophie pendant deux siècles, entre une scolastique dont elle ne relève pas et une modernité qui ne s'y reconnaît pas.
Sa réhabilitation est l'œuvre du XXe siècle. Ernst Cassirer, dans Individu et cosmos dans la philosophie de la Renaissance (1927), ouvre son livre sur Nicolas de Cues et en fait le premier penseur moderne, celui par qui l'esprit prend conscience de sa propre activité dans la connaissance. Alexandre Koyré puis Hans Blumenberg ont prolongé et discuté cette lecture, le second en se montrant plus réservé sur la modernité du personnage.
On lit aujourd'hui La Docte Ignorance pour plusieurs raisons qui ne se recouvrent pas : comme un sommet de la théologie négative, comme un moment de l'histoire de la cosmologie, et comme une réflexion sur les limites de la connaissance qui ne débouche ni sur le scepticisme ni sur le dogmatisme. Cette dernière lecture est probablement celle qui lui donne aujourd'hui le plus d'actualité.