Ernst Cassirer

28 juillet 1874 - 13 avril 1945 10 min de lecture

Difficulté : 4/5

Philosophe allemand, représentant du néokantisme et auteur de la Philosophie des formes symboliques. Il définit l'homme comme un animal symbolique, qui accède au monde à travers le langage, le mythe, l'art, la religion et la science.

Prérequis : Œuvre vaste et érudite. L'Essai sur l'homme, écrit pour un large public, est le meilleur point d'entrée avant la Philosophie des formes symboliques.

Biographie

Ernst Cassirer naît le 28 juillet 1874 à Breslau (alors en Allemagne, aujourd'hui Wrocław en Pologne), dans une famille juive aisée, et meurt le 13 avril 1945 à New York. Sa vie traverse les bouleversements du premier XXe siècle européen, et son destin d'exilé fuyant le nazisme illustre tragiquement l'époque.

Cassirer étudie dans plusieurs universités allemandes et devient l'un des principaux représentants de l'école néokantienne dite de Marbourg, où il est profondément influencé par Hermann Cohen. Il y développe une lecture de Kant attentive aux conditions de la connaissance scientifique, qu'il élargira progressivement à toutes les formes de la culture.

Sa carrière universitaire s'épanouit à Hambourg, où il devient professeur en 1919, puis recteur de l'université en 1929, l'un des premiers Juifs à occuper une telle fonction en Allemagne. C'est à Hambourg qu'il élabore son œuvre maîtresse, la Philosophie des formes symboliques. En 1929 a lieu sa célèbre confrontation avec Heidegger lors des rencontres de Davos, considérée comme un moment symbolique de l'histoire de la philosophie du XXe siècle, où s'opposent deux conceptions de l'héritage kantien et de la culture.

L'arrivée des nazis au pouvoir en 1933 contraint Cassirer, en raison de ses origines juives, à quitter l'Allemagne. Commence alors une longue période d'exil : l'Angleterre (Oxford), puis la Suède (Göteborg), enfin les États-Unis, où il enseigne à Yale puis à Columbia. C'est durant cet exil américain qu'il écrit, en anglais, des œuvres de synthèse comme l'Essai sur l'homme. Il meurt brusquement à New York en 1945, peu avant la fin de la guerre.

Pensée principale

Ernst Cassirer est le philosophe des formes symboliques. Partant du criticisme de Kant, il en opère un élargissement décisif : là où Kant avait analysé les conditions de la connaissance scientifique de la nature, Cassirer étend l'enquête à l'ensemble des activités par lesquelles l'homme donne forme et sens au monde. L'homme, pour lui, n'est pas tant un animal rationnel qu'un animal symbolique.

L'homme comme animal symbolique

Le point de départ de Cassirer est une observation sur le rapport de l'homme au réel. L'homme n'accède jamais à la réalité de façon immédiate, brute : il y accède toujours à travers des médiations, des systèmes de signes et de symboles qui mettent en forme son expérience. Le langage, le mythe, la religion, l'art, l'histoire, la science sont autant de ces systèmes, que Cassirer appelle des formes symboliques.

Chaque forme symbolique est une manière propre de configurer le monde, de lui conférer un sens, selon ses lois et sa logique. Le mythe ne structure pas l'expérience comme la science, l'art comme le langage. Aucune n'est la simple copie d'une réalité préexistante : chacune est une activité créatrice de l'esprit, une façon de constituer un monde de signification. C'est en ce sens que l'homme est un animal symbolique : il vit moins dans un univers physique que dans un univers symbolique tissé par ses propres productions. Cette définition, que Cassirer oppose à la définition classique de l'homme comme animal rationnel, déplace le centre de la philosophie de la raison vers la culture dans toute son étendue.

Une philosophie de la culture

Cette approche fait de Cassirer un grand philosophe de la culture. Au lieu de hiérarchiser les formes symboliques en plaçant la science au sommet et le mythe au plus bas, il s'efforce de comprendre chacune dans sa logique propre et dans sa fonction. Le mythe n'est pas une science ratée, c'est une forme autonome de mise en sens du monde, qui obéit à ses propres règles.

Cassirer retrace ainsi un mouvement de l'esprit humain, depuis les formes les plus immédiates de l'expression jusqu'aux formes les plus élaborées de la pensée conceptuelle. Son ambition est de saisir l'unité de la culture humaine à travers la diversité de ses formes, sans réduire les unes aux autres. Cette philosophie, héritière de Kant mais ouverte à l'anthropologie, à l'histoire des sciences, à la linguistique et à l'étude des religions, est l'une des entreprises les plus vastes et les plus humanistes de la philosophie du XXe siècle. Elle comporte aussi une dimension politique : dans son dernier ouvrage, Le Mythe de l'État, Cassirer analyse la résurgence du mythe politique dans les totalitarismes, lecture éclairée par sa propre expérience de l'exil.

Œuvres majeures

La Philosophie des formes symboliques (1923-1929), en trois volumes, est l'œuvre maîtresse de Cassirer. Le premier volume est consacré au langage, le deuxième à la pensée mythique, le troisième à la phénoménologie de la connaissance. Cassirer y déploie son ambition de comprendre l'ensemble des formes par lesquelles l'esprit humain donne sens au monde. Un quatrième volume, sur la métaphysique des formes symboliques, est resté inachevé à sa mort.

Substance et fonction (1910) est une œuvre plus ancienne, importante pour la philosophie des sciences : Cassirer y analyse l'évolution des concepts scientifiques, du concept de substance vers le concept de fonction et de relation.

La Philosophie des Lumières (1932) est une grande étude historique, à la fois érudite et sympathique, qui restitue l'unité et la fécondité de la pensée du XVIIIe siècle.

L'Essai sur l'homme (1944), écrit en anglais durant l'exil américain, offre une présentation synthétique et accessible de la philosophie des formes symboliques. C'est souvent le meilleur point d'entrée dans l'œuvre de Cassirer.

Enfin, Le Mythe de l'État (1946), publié de façon posthume, analyse le rôle du mythe dans la pensée politique et la montée des totalitarismes, ultime réflexion d'un philosophe marqué par l'exil.

Postérité et influence

L'influence de Cassirer, longtemps discrète, n'a cessé de croître, et son œuvre fait aujourd'hui l'objet d'un intérêt renouvelé.

De son vivant, Cassirer fut une figure majeure de la philosophie allemande, dernier grand représentant du néokantisme et de l'idéal humaniste qu'il incarnait. Sa confrontation avec Heidegger à Davos en 1929 est restée emblématique : elle opposa deux orientations de la philosophie du XXe siècle, l'humanisme rationaliste et ouvert de Cassirer face à la pensée de la finitude et de l'existence de Heidegger. Beaucoup virent dans l'ascendant pris par Heidegger le signe d'une époque qui se détournait de l'idéal des Lumières que Cassirer défendait.

L'exil et la mort prématurée de Cassirer, ajoutés à la domination de courants concurrents (phénoménologie, existentialisme, philosophie analytique), expliquent une relative éclipse dans les décennies qui suivirent. Mais son œuvre a profondément marqué des champs entiers du savoir : l'histoire de l'art (par son influence sur l'école d'Aby Warburg et sur Erwin Panofsky), l'anthropologie, l'histoire des idées, les études sur le mythe et le symbole.

Depuis quelques décennies, Cassirer connaît une nette redécouverte. Sa philosophie de la culture, attentive à la pluralité des formes symboliques sans les hiérarchiser, parle à une époque sensible à la diversité des productions humaines. Son humanisme, son attachement aux Lumières et sa lucidité sur les dangers du mythe politique lui valent une actualité renouvelée. Cassirer apparaît aujourd'hui comme l'un des penseurs les plus riches et les plus féconds du XXe siècle, dont l'œuvre reste largement à explorer.

Controverses et débats

L'œuvre de Cassirer a suscité plusieurs débats, dont le plus célèbre est moins une controverse interne qu'une confrontation devenue symbolique.

La rencontre de Davos, en 1929, entre Cassirer et Heidegger, est l'un des épisodes les plus commentés de la philosophie du XXe siècle. Les deux hommes y débattirent de l'interprétation de Kant et, à travers elle, de la nature et de la destination de la philosophie. Cassirer défendait un Kant ouvrant sur la culture, la raison et l'autonomie de l'esprit ; Heidegger lisait dans Kant une pensée de la finitude humaine. On a souvent vu dans cette rencontre l'affrontement de deux mondes, et le signe d'un basculement de l'époque vers la philosophie de l'existence, au détriment de l'humanisme rationaliste. L'interprétation de la portée réelle de ce débat reste discutée par les historiens de la philosophie.

Un deuxième débat porte sur le statut de la philosophie des formes symboliques. S'agit-il d'une théorie de la connaissance élargie, fidèle à l'esprit du criticisme kantien, ou d'une philosophie de la culture qui s'émancipe de Kant ? La place exacte de Cassirer entre néokantisme et pensée nouvelle fait l'objet d'interprétations divergentes.

Un troisième point concerne la hiérarchie, ou l'absence de hiérarchie, entre les formes symboliques. Cassirer cherche à comprendre chaque forme dans sa logique propre, sans réduire le mythe à une science manquée. Mais sa pensée laisse-t-elle toutes les formes sur un pied d'égalité, ou maintient-elle une progression vers la connaissance scientifique ? Les lecteurs ne s'accordent pas sur ce point, qui engage le sens même de son entreprise. Ces débats témoignent de la richesse d'une œuvre que la recherche contemporaine continue d'explorer.

Pour aller plus loin

Cassirer écrit dans une langue claire et érudite, mais son œuvre majeure est vaste. Mieux vaut commencer par ses textes de synthèse.

L'Essai sur l'homme, écrit en anglais durant l'exil et traduit en français, est le meilleur point d'entrée. Conçu comme une présentation accessible de la philosophie des formes symboliques, il en expose les grandes lignes de façon ramassée et lisible.

La Philosophie des Lumières offre une autre voie d'accès, plus historique : on y découvre Cassirer comme historien des idées, à travers une étude qui est aussi un plaidoyer pour l'héritage des Lumières.

Pour qui veut entrer dans l'œuvre maîtresse, la Philosophie des formes symboliques se lit par volumes, selon les centres d'intérêt : le langage, le mythe ou la connaissance. C'est une lecture exigeante, qu'il est utile d'aborder après l'Essai sur l'homme.

L'article « Ernst Cassirer » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre. Les nombreux travaux récents consacrés à Cassirer, ainsi que les études sur la rencontre de Davos avec Heidegger, témoignent de la vitalité de sa redécouverte.

Avertissement de lecture : la philosophie des formes symboliques mobilise un large savoir (linguistique, anthropologie, histoire des sciences). Une présentation préalable aide à en saisir l'ambition d'ensemble.

Voir la cartographie