Le Pragmatisme : un nouveau nom pour d'anciennes manières de penser
Titre original : Pragmatism: A New Name for Some Old Ways of Thinking
Publication : 1907 (publié à New York chez Longmans Green and Co
Type : Essai
Analyse
Présentation
Pragmatism: A New Name for Some Old Ways of Thinking (en français Le Pragmatisme : un nouveau nom pour d'anciennes manières de penser) est l'œuvre la plus connue et la plus diffusée de William James, publiée à New York chez Longmans, Green and Co. en mai 1907. L'ouvrage transcrit huit conférences données par James au cours de l'hiver 1906-1907 : les huit premières au Lowell Institute de Boston entre le 12 novembre et le 7 décembre 1906, puis répétées (avec quelques modifications) au Columbia University de New York en janvier-février 1907. James a alors 65 ans et il est à l'apogée de sa carrière intellectuelle, professeur émérite de l'Université Harvard depuis 1907.
L'œuvre est dédiée à la mémoire de John Stuart Mill (1806-1873), « à qui je dois d'avoir compris le premier pas vers le pragmatisme ». Cette dédicace est significative : elle place James dans la filiation de l'empirisme britannique classique tout en revendiquant l'originalité d'une méthode philosophique nouvelle. Le sous-titre (« A New Name for Some Old Ways of Thinking », « un nouveau nom pour d'anciennes manières de penser ») souligne aussi cette dualité : le pragmatisme n'invente rien d'absolument neuf, il nomme et systématise une attitude philosophique latente dans la tradition empiriste et utilitariste anglo-saxonne, en y ajoutant les apports spécifiques de Charles Sanders Peirce (le co-fondateur historique du pragmatisme américain).
Le succès est immédiat et considérable. L'ouvrage est tiré à des dizaines de milliers d'exemplaires dans les premières années, devient l'un des best-sellers philosophiques des deux premières décennies du XXᵉ siècle. Il propulse définitivement le pragmatisme comme mouvement philosophique identifié, avec James comme figure de proue et Peirce, Josiah Royce, John Dewey, F.C.S. Schiller comme alliés ou disciples (avec des divergences importantes).
L'œuvre est de format moyen (environ 230 pages dans la première édition). Elle est accessible à un public cultivé non spécialiste : James a délibérément choisi un style oral et imagé, multipliant les exemples concrets, les anecdotes, les apostrophes au lecteur. Cette accessibilité explique la large diffusion publique du livre, bien au-delà des milieux strictement académiques.
L'ouvrage articule plusieurs thèses majeures qui définissent le pragmatisme jamesien :
- La méthode pragmatiste comme règle de signification : pour déterminer le sens d'une notion philosophique, il faut examiner ses conséquences pratiques prévisibles. Si deux conceptions concurrentes ne produisent aucune différence pratique, elles n'ont pas de signification distincte réelle.
- La théorie pragmatiste de la vérité : la vérité d'une idée n'est pas une propriété statique de correspondance à une réalité extérieure indépendante, c'est un événement qui se produit dans l'expérience quand une idée se révèle utile pour relier les expériences entre elles.
- La médiation entre les grandes oppositions philosophiques classiques : rationalisme et empirisme, idéalisme et matérialisme, théisme et athéisme. Le pragmatisme se présente comme une méthode de réconciliation qui dissout les querelles métaphysiques stériles.
- La valorisation des dimensions pratique et éthique de la connaissance : nos théories ne sont jamais des représentations désintéressées de la réalité, elles sont toujours engagées dans une vie pratique qui leur donne leur véritable sens.
L'ouvrage est divisé en huit chapitres correspondant aux huit conférences :
- Le Dilemme actuel en philosophie.
- Ce que le pragmatisme signifie.
- Quelques problèmes métaphysiques pragmatiquement considérés.
- L'Un et le multiple.
- Pragmatisme et sens commun.
- Conception pragmatiste de la vérité.
- Pragmatisme et humanisme.
- Pragmatisme et religion.
Cette progression conduit d'abord du diagnostic de la philosophie contemporaine (chapitre 1) à la définition de la méthode pragmatiste (chapitre 2), puis à son application aux grands problèmes métaphysiques (chapitres 3-5), à la définition de la vérité pragmatiste (chapitre 6), à ses prolongements humanistes (chapitre 7), et à ses implications religieuses (chapitre 8). L'ordre est rigoureux malgré le style oral.
Plusieurs traductions françaises se succèdent :
- E. Le Brun, Le Pragmatisme, Flammarion, 1911. Première traduction française, avec préface de Henri Bergson, qui marque la réception continentale de James.
- Nathalie Ferron, Le Pragmatisme, Flammarion, coll. « Champs essais », 2007. Traduction française moderne avec introduction et notes.
- Stéphane Madelrieux (dir.), traductions actualisées dans le cadre des éditions critiques récentes de James publiées chez Empêcheurs de penser en rond et chez Vrin.
L'édition critique anglo-saxonne de référence est celle des Works of William James dirigée par Frederick H. Burkhardt et Fredson Bowers chez Harvard University Press, dont le volume Pragmatism est paru en 1975, avec un appareil critique érudit reconstituant le contexte historique et philosophique des conférences.
Contexte historique et conditions de rédaction
William James (1842-1910) prononce les conférences du Pragmatism à l'âge de 64-65 ans, alors qu'il est au sommet de sa renommée intellectuelle internationale.
Né à New York le 11 janvier 1842, fils du théologien swedenborgien Henry James Sr. (1811-1882) et frère aîné du romancier Henry James Jr. (1843-1916), William James a grandi dans un milieu intellectuel exceptionnel. Son père l'a fait éduquer alternativement aux États-Unis et en Europe (Genève, Paris, Bonn, Londres), ce qui lui a donné une culture transatlantique rare à l'époque. James parle couramment le français (qu'il maîtrise au point de pouvoir donner des conférences à Rome en 1905, voir la fiche Essais d'empirisme radical) et l'allemand.
Quelques jalons biographiques pour situer le Pragmatism :
- Formation initiale en arts plastiques (peinture, atelier de William Morris Hunt), puis en sciences naturelles à la Harvard Lawrence Scientific School, et enfin en médecine (M.D. de Harvard en 1869, mais James n'exercera jamais comme médecin).
- Crise existentielle et dépression sévère entre 1865 et 1872, marquée par une expérience de vision quasi-hallucinatoire qui le convainc de l'importance du libre arbitre et de la volonté de croire (récit dans The Will to Believe, 1897, et plusieurs textes autobiographiques).
- Mariage avec Alice Howe Gibbens en 1878. Cinq enfants. James voue à Alice une affection profonde tout au long de sa vie.
- Carrière à Harvard depuis 1873 : lecturer en physiologie comparée, puis en anatomie et physiologie, puis en psychologie (à partir de 1875, premier cours universitaire de psychologie expérimentale en Amérique), puis en philosophie (à partir de 1879).
- Publication majeure de The Principles of Psychology en 1890, traité fondateur de la psychologie scientifique américaine, qui établit définitivement sa réputation internationale.
- Conversion progressive de la psychologie à la philosophie, à partir des années 1890.
- The Will to Believe (1897), recueil d'essais sur la philosophie morale et religieuse.
- Talks to Teachers on Psychology (1899), conférences sur l'éducation.
- Varieties of Religious Experience (1902), à partir des prestigieuses Gifford Lectures données à Édimbourg en 1901-1902. Œuvre majeure de la psychologie de la religion, qui établit sa réputation auprès du grand public cultivé.
- Pragmatism (1907), l'ouvrage présenté ici.
- A Pluralistic Universe (1909), cycle de conférences à Manchester (Hibbert Lectures 1908) sur la métaphysique pluraliste.
- The Meaning of Truth (1909), recueil d'essais défendant la théorie pragmatiste de la vérité contre ses critiques.
- Essays in Radical Empiricism (1912, posthume), édité par Ralph Barton Perry.
James prend sa retraite officielle de Harvard en 1907, l'année même de la publication du Pragmatism. Il continue cependant à écrire et à donner des conférences jusqu'à sa mort, à sa résidence de Chocorua (New Hampshire), le 26 août 1910, à 68 ans.
La rédaction des conférences du Pragmatism s'étend sur l'été et l'automne 1906. James est alors marqué par plusieurs événements intellectuels :
- Le dialogue intense avec Henri Bergson. James a lu Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Matière et mémoire (1896), Le Rire (1900), et il attend avec impatience la publication de L'Évolution créatrice (qui paraîtra en 1907, simultanément à Pragmatism). La correspondance James-Bergson des années 1903-1910 est l'un des grands dialogues philosophiques transatlantiques de l'époque. James et Bergson s'estiment mutuellement et reconnaissent la convergence de leurs intuitions philosophiques (anti-substantialisme, valorisation du devenir, critique de l'intellectualisme abstrait), tout en maintenant leurs différences (vitalisme bergsonien vs empirisme radical jamesien).
- L'opposition structurante au monisme absolutiste anglo-américain dominant. Francis Herbert Bradley (1846-1924) à Oxford, Josiah Royce (1855-1916) à Harvard (collègue immédiat de James), John McTaggart Ellis McTaggart (1866-1925) à Cambridge représentent un néo-hégélianisme anglo-saxon qui défend une métaphysique de l'Absolu : toute réalité est moment d'une réalité unique et infinie. James combat ce monisme au nom du pluralisme et de l'empirisme.
- Le dialogue avec Charles Sanders Peirce (1839-1914), philosophe-scientifique américain plus âgé que James et auteur des premiers textes pragmatistes (« How to Make Our Ideas Clear », 1878, dans le Popular Science Monthly). Peirce et James se connaissent depuis les années 1860 (Cambridge Metaphysical Club, vers 1872). Mais ils divergent intellectuellement : Peirce est un logicien-scientifique rigoureux ; James est un psychologue-philosophe plus littéraire. Après la publication de Pragmatism, Peirce renommera sa propre doctrine « pragmaticisme » pour la distinguer du pragmatisme jamesien, qu'il juge trop psychologisant et trop populiste. James, dans le Pragmatism, reconnaît la priorité de Peirce dans la formulation de la méthode pragmatiste.
- L'émergence du mouvement pragmatiste autour de John Dewey (1859-1952) à Chicago puis à Columbia, qui développe une version sociologique et politique du pragmatisme.
Le contexte intellectuel américain et européen des années 1905-1910 est marqué par :
- L'hégémonie des sciences expérimentales (physique de Helmholtz et Maxwell ; biologie post-darwinienne ; chimie organique ; physiologie expérimentale). James a été formé par cette tradition scientifique, sans la déifier.
- L'émergence de la philosophie analytique (Russell, Moore à Cambridge, Wittgenstein à Vienne) et de la phénoménologie (Husserl à Göttingen). James connaît Russell et l'estime ; il est lu par Husserl qui le cite avec respect. Mais les voies philosophiques divergent.
- L'explosion du modernisme culturel : peinture (impressionnisme tardif, post-impressionnisme), musique (Debussy, Mahler, Stravinsky), littérature (le frère Henry James, Conrad, Joyce, Proust). James est sensible à ces mutations et y voit la confirmation de son pluralisme philosophique.
C'est dans ce contexte que James prononce les conférences qui deviendront Pragmatism. L'ouvrage se présente à la fois comme un manifeste philosophique et comme un outil de clarification des grandes questions héritées de la tradition.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage suit l'ordre des huit conférences, chacune correspondant à un chapitre de l'édition publiée.
Chapitre I : Le Dilemme actuel en philosophie.
James commence par un diagnostic de l'état présent de la philosophie. Il oppose deux tempéraments philosophiques irréductibles :
- Le tempérament rationaliste (tender-minded, « tendre d'esprit ») : intellectualiste, idéaliste, optimiste, religieux, partisan du libre arbitre, moniste, dogmatique.
- Le tempérament empiriste (tough-minded, « dur d'esprit ») : sensualiste, matérialiste, pessimiste, irréligieux, fataliste, pluraliste, sceptique.
Cette opposition structure toute la philosophie occidentale depuis des siècles. Le pragmatisme se présente comme une voie médiane qui permet de réconcilier les deux tempéraments, en gardant la rigueur factuelle des empiristes et l'ouverture vitale des rationalistes.
Chapitre II : Ce que le pragmatisme signifie.
Chapitre fondamental où James expose la méthode pragmatiste. Il rappelle d'abord la formulation originale de Peirce (« How to Make Our Ideas Clear », 1878) : pour clarifier le sens d'une notion, il faut examiner ses conséquences pratiques prévisibles. Si deux conceptions concurrentes (par exemple, théiste et athée, déterministe et libertaire) ne produisent aucune différence pratique discernable, elles n'ont pas de signification distincte réelle, et le débat entre elles est stérile.
James étend ensuite la méthode à la théorie de la vérité elle-même (extension que Peirce désapprouvera) : une idée est vraie dans la mesure où elle se révèle utile pour relier les expériences entre elles, fructueuse dans la conduite de la vie. Cette extension transforme le pragmatisme de méthode logique en doctrine philosophique plus large.
Chapitre III : Quelques problèmes métaphysiques pragmatiquement considérés.
James applique la méthode aux grands problèmes traditionnels :
- La matière et l'esprit : si la différence n'a pas de conséquence pratique, la querelle est vaine.
- Le dessein dans la nature : la question n'est pas de savoir si la nature obéit à un plan, mais quelle différence pratique fait pour ma vie de croire qu'elle obéit ou n'obéit pas à un plan.
- Le libre arbitre : non comme problème métaphysique abstrait, mais comme éthique vécue (qu'est-ce qui change dans ma vie si je crois être libre ou non ?).
- L'Absolu théologique : si croire à un Absolu hégélien ne produit aucun changement dans la vie, à quoi bon en débattre ?
Chapitre IV : L'Un et le multiple.
James s'attaque à la question métaphysique classique de l'unité et de la multiplicité du monde. Contre le monisme absolutiste (le monde est un par essence), il défend le pluralisme : le monde est composé d'une multiplicité de termes et de relations, sans qu'aucune unité totale ne les englobe nécessairement. Mais cette opposition même doit être réexaminée pragmatiquement : il y a plusieurs sens d'« être un » (continuité dans le temps, connexion causale, unité esthétique, identité métaphysique), et chacun appelle un traitement différent.
Chapitre V : Pragmatisme et sens commun.
James examine la continuité entre le pragmatisme et le sens commun. Le sens commun a élaboré, par sélection historique, un outillage conceptuel robuste (chose, propriété, cause, espace, temps, esprit) que la philosophie a ensuite radicalisé pour le meilleur et pour le pire. Le pragmatisme valorise ce sens commun comme base opérationnelle de la pensée, sans en faire l'absolu ultime (le sens commun peut être révisé par la science et par la philosophie).
Chapitre VI : Conception pragmatiste de la vérité.
Chapitre crucial et controversé. James y développe sa théorie pragmatiste de la vérité :
- La vérité d'une idée n'est pas une propriété statique de correspondance à une réalité indépendante. C'est un événement qui se produit dans l'expérience.
- Une idée est vraie quand elle « fonctionne » : quand elle nous permet de relier les expériences entre elles, d'anticiper correctement, d'agir efficacement.
- La vérité d'une idée est ainsi un processus de vérification au sens étymologique (faire-vrai, devenir-vrai).
- Cette conception dynamique s'oppose à la conception statique de la vérité comme correspondance.
James précise que cette conception ne signifie pas un subjectivisme ou un relativisme : il y a des réalités indépendantes de nous (les sens et la science nous le montrent constamment) ; mais la vérité sur ces réalités n'est pas une simple copie passive, c'est une construction active de notre pensée qui interagit avec elles.
Cette théorie pragmatiste de la vérité sera vivement contestée par les philosophes analytiques naissants (Russell, Moore) et par les néo-thomistes (Maritain). James y répondra dans The Meaning of Truth (1909).
Chapitre VII : Pragmatisme et humanisme.
James associe le pragmatisme à l'humanisme philosophique défendu en Angleterre par F.C.S. Schiller (1864-1937) à Oxford, qui soutient que les vérités humaines sont construites par les humains en fonction de leurs besoins, de leurs intérêts, de leurs valeurs. Cette « humanisation » de la connaissance est partagée par le pragmatisme jamesien, tout en restant compatible avec la réalité objective des objets connus.
Chapitre VIII : Pragmatisme et religion.
James clôt l'ouvrage par une application de la méthode aux questions religieuses. Le pragmatisme n'impose pas une réponse aux questions théologiques (existence de Dieu, immortalité de l'âme, providence). Il propose une méthode d'examen : ces croyances font-elles une différence pratique dans la vie de ceux qui les adoptent ? Si oui, et si cette différence est bénéfique, la croyance a une valeur pragmatique légitime.
Cette position modérément religieuse correspond aux convictions personnelles de James : non-orthodoxe, sympathique à toutes les formes d'expérience religieuse authentique (voir Varieties of Religious Experience, 1902), mais sans dogmatisme particulier. James se rapproche d'une forme de théisme pluraliste non confessionnel.
Thèses centrales
Le pragmatisme comme méthode. Thèse méthodologique fondamentale. Le pragmatisme n'est pas d'abord une doctrine philosophique (sur la nature de l'être, du monde, de l'esprit), mais une méthode d'examen des questions philosophiques. La méthode consiste à traduire chaque question abstraite en termes de conséquences pratiques prévisibles. Si une question ne fait aucune différence pratique, elle n'a pas de sens philosophique réel : c'est un pseudo-problème. Cette méthode permet de dissoudre beaucoup de querelles métaphysiques stériles.
La règle pragmatiste de signification. Formulation héritée de Peirce (« How to Make Our Ideas Clear », 1878), reprise et popularisée par James : « Considérez les effets pratiques que l'objet de notre conception pourrait avoir. Notre conception de ces effets est l'entièreté de notre conception de l'objet. » Cette règle transforme la sémantique philosophique : le sens d'un concept est l'ensemble de ses conséquences pratiques anticipables, non sa définition abstraite.
La théorie pragmatiste de la vérité. Thèse la plus contestée. La vérité d'une idée est ce qui fonctionne dans l'expérience : ce qui permet de prédire correctement, d'agir efficacement, de relier harmonieusement les expériences entre elles. Cette conception dynamique de la vérité s'oppose à la conception classique de la correspondance statique entre l'idée et l'objet. James insiste : il ne s'agit pas de réduire la vérité à l'utilité subjective (objection de Russell), mais de reconnaître que la vérification est un processus actif qui transforme la simple affirmation en vérité éprouvée.
L'opposition rationaliste / empiriste comme tempéraments. Thèse psychologique-philosophique. Les grandes oppositions philosophiques (rationalisme/empirisme, idéalisme/matérialisme, théisme/athéisme, monisme/pluralisme) ne sont pas seulement des positions doctrinales : elles expriment des tempéraments psychologiques différents. Cette lucidité sur les motivations psychologiques de la philosophie est l'un des apports propres de James (psychologue avant d'être philosophe). Le pragmatisme propose une voie médiane qui peut accommoder les deux tempéraments en explicitant leurs conséquences pratiques respectives.
Le pluralisme métaphysique. Thèse héritée des Pragmatism Lectures et systématisée dans A Pluralistic Universe (1909). Le monde n'est pas un Absolu unifié (contre l'idéalisme hégélien anglo-américain), mais une multiplicité de termes et de relations, où la nouveauté peut surgir et où la liberté humaine a un sens. Ce pluralisme s'oppose au monisme absolutiste (Bradley, Royce, McTaggart) et fonde une vision ouverte de la réalité.
L'expérience comme étoffe ultime. Thèse partagée avec l'empirisme radical (voir Essays in Radical Empiricism, 1912, posthume). La réalité ultime est l'expérience dans sa diversité concrète : sensations, pensées, relations, sentiments, valeurs. Il n'y a pas de substance cachée derrière les phénomènes, pas d'Absolu transcendant l'expérience. Cette immanence radicale est l'arrière-plan métaphysique du pragmatisme jamesien.
La continuité du sens commun et de la philosophie. Thèse anti-spéculative. La philosophie ne doit pas rompre avec le sens commun pour se réfugier dans des abstractions techniques. Le sens commun a élaboré des outils conceptuels robustes (chose, cause, esprit, valeur) qui méritent le respect philosophique. La philosophie affine et critique ces outils, mais elle ne peut pas les remplacer par des constructions purement spéculatives sans perdre son ancrage dans l'expérience vécue.
L'humanisation de la connaissance. Thèse partagée avec F.C.S. Schiller. Les vérités humaines ne sont pas des copies passives d'une réalité indifférente : elles sont construites par les humains en fonction de leurs besoins, intérêts, valeurs. Cette anthropomorphisation de la connaissance n'est pas un défaut à corriger, c'est une caractéristique constitutive de toute pensée humaine. Mais cette construction reste contrainte par la réalité, qui résiste et qui sanctionne nos erreurs : il y a une interaction entre la créativité humaine et la résistance du réel.
La volonté de croire et le droit de croire. Thèse héritée de The Will to Believe (1897) et présente en arrière-plan du Pragmatism. Dans les questions où la preuve rationnelle est insuffisante (en particulier les questions religieuses et morales), nous avons le droit de choisir notre croyance en fonction de ses conséquences vitales. La position purement « rationaliste » (suspendre tout jugement en l'absence de preuve suffisante) est elle-même une décision existentielle qui a ses propres conséquences pratiques. Il n'y a pas de neutralité philosophique pure devant les questions ultimes.
La compatibilité du pragmatisme et de la religion. Thèse personnelle de James. La méthode pragmatiste n'impose pas l'athéisme ; elle laisse ouverte la possibilité d'une religion modérée, pluraliste, non dogmatique, dont les bénéfices pratiques (sens de la vie, force morale, joie partagée) peuvent être empiriquement attestés (voir Varieties of Religious Experience). Cette position mesure distingue le pragmatisme jamesien du pragmatisme plus athée de Dewey ultérieur.
Postérité et influence
Influence sur le pragmatisme américain. Pragmatism fonde définitivement le mouvement pragmatiste comme école philosophique américaine identifiée. John Dewey (1859-1952), à Chicago puis à Columbia, développe une version plus sociologique et politique du pragmatisme (How We Think, 1910 ; Democracy and Education, 1916 ; Experience and Nature, 1925 ; The Quest for Certainty, 1929). George Herbert Mead (1863-1931) prolonge dans une direction sociologique. F.C.S. Schiller (1864-1937) à Oxford diffuse l'humanisme pragmatiste en Europe. Sidney Hook (1902-1989) prolongera après-guerre.
Influence sur la philosophie continentale. Le dialogue James-Bergson des années 1900-1910 est l'un des plus fertiles de la philosophie transatlantique. Bergson reconnaît sa proximité avec James (Pragmatism est traduit en français par E. Le Brun avec une préface de Bergson en 1911) tout en s'en distinguant. Edmund Husserl lit James (notamment Principles of Psychology, 1890) et reconnaît une dette dans plusieurs textes. La filiation James-Husserl-phénoménologie est l'une des rares passerelles entre pragmatisme américain et philosophie européenne du XXᵉ siècle.
Influence sur la philosophie analytique. Le rapport entre James et la philosophie analytique naissante est ambivalent. Bertrand Russell, dans plusieurs articles polémiques (notamment « William James's Conception of Truth », 1908), attaque durement la théorie pragmatiste de la vérité, accusée de réduire la vérité à l'utilité subjective. Cette attaque russellienne marginalise longuement le pragmatisme dans le monde analytique anglo-saxon. Il faudra attendre le néo-pragmatisme des années 1970-1980 (Quine, Rorty, Putnam) pour une réhabilitation.
Influence sur le néo-pragmatisme. À partir des années 1950-1960, plusieurs philosophes analytiques renouent avec la tradition pragmatiste :
- Willard Van Orman Quine (1908-2000), avec son holisme épistémologique et sa critique des dogmes de l'empirisme (Two Dogmas of Empiricism, 1951), reprend implicitement des thèses jamesiennes.
- Hilary Putnam (1926-2016), surtout dans sa période tardive, se réclame explicitement de James et de Dewey.
- Richard Rorty (1931-2007), avec Philosophy and the Mirror of Nature (1979) et Consequences of Pragmatism (1982), opère un retour spectaculaire à James et Dewey, considérés comme les vrais précurseurs d'une philosophie post-analytique. Rorty est l'un des philosophes contemporains qui ont le plus contribué à la réhabilitation internationale de James.
Influence sur la psychologie. Au-delà du Principles of Psychology (1890) qui reste sa contribution majeure, le Pragmatism a influencé plusieurs courants psychologiques : la psychologie fonctionnaliste américaine (John Dewey, Edward Thorndike), la psychologie écologique (James J. Gibson), la psychologie sociale symbolique-interactionniste (George Herbert Mead, Herbert Blumer). La théorie James-Lange des émotions reste un classique de la psychologie.
Influence sur la pédagogie. Via Dewey, le pragmatisme jamesien a transformé la pédagogie américaine et au-delà. L'éducation progressiste (progressive education) du XXᵉ siècle, avec son insistance sur l'apprentissage par l'expérience, la résolution de problèmes concrets, l'engagement démocratique des élèves, doit beaucoup au pragmatisme. Cette filiation est l'une des postérités les plus pratiques de James et Dewey.
Influence dans le monde francophone. La réception française a été contrastée. Au tournant du XXᵉ siècle, James est lu en France (par Bergson, par Émile Boutroux, par Édouard Le Roy et l'école de la « philosophie nouvelle »). Mais la philosophie analytique anglo-saxonne et l'existentialisme français le marginalisent pendant des décennies. Stéphane Madelrieux, Mathias Girel, Guillaume Garreta, Jean-Pierre Cometti ont relancé les études jamesiennes en France à partir des années 1990-2000. Pragmatism est aujourd'hui largement disponible dans plusieurs traductions françaises et fait l'objet d'une redécouverte universitaire.
Influence dans les sciences sociales. La sociologie pragmatiste américaine (École de Chicago : Robert Park, Herbert Blumer, Erving Goffman) prolonge l'attention jamesienne à l'expérience vécue, aux interactions symboliques, à la construction sociale du sens. Plus récemment, des sociologues français (Luc Boltanski, Bruno Latour, Antoine Hennion) se réclament d'une inspiration pragmatiste.
Influence sur les sciences cognitives. La psychologie cognitive contemporaine, l'énactivisme (Francisco Varela, Evan Thompson), les approches incarnées (embodied cognition) de la cognition prolongent à des titres divers l'intuition jamesienne d'une cognition active, située, ancrée dans la pratique.
Critiques principales.
- Critique de Russell : la théorie pragmatiste de la vérité confond vérité et utilité. Une croyance peut être utile sans être vraie (par exemple une croyance religieuse fausse mais consolante) ; inversement, une vérité désagréable reste vraie même si elle est inutile. James répond dans The Meaning of Truth (1909) en distinguant utilité immédiate (psychologique) et fécondité à long terme (épistémique) ; mais l'objection russellienne reste influente.
- Critique néo-thomiste : pour Jacques Maritain et la tradition thomiste, le pragmatisme dissout la notion classique de vérité comme correspondance (adaequatio rei et intellectus) et ouvre la voie au relativisme. Cette critique est apparentée à la critique russellienne mais formulée dans un cadre métaphysique différent.
- Critique « peircienne » » : Peirce lui-même, dès 1905, renomme sa propre doctrine « pragmaticisme » pour la distinguer du pragmatisme jamesien, qu'il juge trop psychologisant, trop populaire**, et qui aurait dévié de la rigueur logique originelle. Cette critique de l'intérieur du pragmatisme est l'une des plus instructives.
- Critique marxiste : pour les marxistes, le pragmatisme jamesien (et plus encore deweyien) reste une idéologie bourgeoise libérale qui occulte les rapports de force sociaux derrière l'utilité supposée. Le pragmatisme américain serait l'expression philosophique du capitalisme américain.
Lectures contemporaines. Pragmatism est aujourd'hui largement lu et enseigné, comme texte fondateur du pragmatisme américain et comme l'une des œuvres philosophiques les plus accessibles du XXᵉ siècle. Le renouveau néo-pragmatiste (Rorty, Putnam, Brandom, Cheryl Misak) maintient la pertinence contemporaine de James. Pragmatism reste l'une des œuvres par lesquelles les étudiants découvrent souvent la philosophie américaine.
Controverses et débats
James a-t-il déformé Peirce ? Question d'histoire de la philosophie. Peirce a accusé James d'avoir étendu indûment la méthode pragmatiste (qui était pour lui une simple règle de clarification logique) à une doctrine plus large sur la vérité et le sens. James a-t-il trahi la pensée de son aîné, ou a-t-il développé légitimement ses intuitions ? Position partagée : James a effectivement élargi la méthode peircienne d'une manière que Peirce n'avait pas voulue, mais cette extension est cohérente avec d'autres aspects de la pensée jamesienne (empirisme radical, Will to Believe, Varieties of Religious Experience).
La théorie pragmatiste de la vérité est-elle viable ? Question philosophique de fond. Si une idée est « vraie » quand elle « fonctionne », cela ne réduit-il pas la vérité à l'utilité subjective ? James a-t-il une réponse convaincante à l'objection russellienne ? Position des défenseurs : oui, parce que James distingue utilité ponctuelle et fécondité à long terme dans le tissu des expériences. Position des critiques : non, la distinction reste floue et le pragmatisme glisse irréductiblement vers le relativisme.
Pragmatisme et religion : compatibilité ? James défend une compatibilité modérée entre la méthode pragmatiste et la croyance religieuse. Mais cette position est-elle cohérente ? Les croyances religieuses se vérifient-elles vraiment par leurs effets pratiques au sens jamesien, ou bien sont-elles d'un autre ordre (transcendant, non vérifiable empiriquement) ? Le pragmatisme proprement compris ne devrait-il pas conduire à un athéisme tranquille (comme chez Dewey) plutôt qu'à un théisme pluraliste (comme chez James) ? Le débat reste ouvert.
Pragmatisme et politique. James s'est-il suffisamment impliqué politiquement ? Sa position philosophique pluraliste, anti-impérialiste déclarée (James fonde l'Anti-Imperialist League en 1898 contre l'impérialisme américain à Cuba et aux Philippines), est-elle suffisamment développée comme doctrine politique ? Position majoritaire : non, c'est Dewey qui développera la philosophie politique du pragmatisme, avec sa théorie de la démocratie comme forme de vie (Démocratie et éducation, 1916 ; Le Public et ses problèmes, 1927). James reste plus psychologue-philosophe que théoricien politique.
Citations clés
« Considérez les effets pratiques que l'objet de notre conception pourrait avoir. Notre conception de ces effets est l'entièreté de notre conception de l'objet. »
-- Pragmatism, chapitre II, citation de Peirce reprise par James (paraphrase)
« Le vrai, c'est ce qui se révèle utile à croire dans la voie de notre expérience, ce qui nous mène à des conséquences fécondes pour notre vie. »
-- Pragmatism, chapitre VI, paraphrase de la définition jamesienne de la vérité
« Les grandes oppositions philosophiques - rationalisme et empirisme, idéalisme et matérialisme, théisme et athéisme - expriment des tempéraments psychologiques différents avant d'être des positions doctrinales. »
-- Pragmatism, chapitre I, paraphrase
« Le pragmatisme est une méthode pour résoudre les querelles métaphysiques qui autrement seraient sans fin. Le monde est-il un ou multiple ? fait ou libre ? matériel ou spirituel ? Telles sont autant de notions qui, prises abstraitement, restent en suspens. La méthode pragmatiste consiste à interpréter chaque notion en suivant ses conséquences pratiques. »
-- Pragmatism, chapitre II, paraphrase de la méthode
« Si une croyance fait une différence vitale dans la vie d'un homme, il a un droit pragmatique à l'embrasser, même là où la preuve logique ferait défaut. »
-- Pragmatism, chapitre VIII et Will to Believe (1897), paraphrase de la doctrine de la volonté de croire
Pour aller plus loin
- William James, Le Pragmatisme, traduction de Nathalie Ferron, Flammarion, coll. « Champs essais », 2007 ; rééditions. Édition française accessible récente.
- William James, Le Pragmatisme, traduction de E. Le Brun, préface de Henri Bergson, Flammarion, 1911 ; rééditions anciennes. Première traduction française, historiquement importante.
- William James, Pragmatism: A New Name for Some Old Ways of Thinking, Longmans Green and Co., New York, 1907. Édition originale anglaise.
- William James, The Meaning of Truth, 1909 ; traduction française La Signification de la vérité, Empêcheurs de penser en rond, plusieurs éditions. Recueil défendant la théorie pragmatiste de la vérité contre ses critiques.
- William James, Essais d'empirisme radical, traduction de Guillaume Garreta et Mathias Girel, Agone, 2005 (original Essays in Radical Empiricism, 1912, posthume). Doctrine philosophique sœur du pragmatisme.
- William James, L'Expérience religieuse, traduction française, plusieurs éditions (original The Varieties of Religious Experience, 1902). Œuvre majeure complémentaire pour comprendre la position religieuse pragmatiste.
- John Dewey, Logique : la théorie de l'enquête, traduction française, PUF, 1967 (original Logic: The Theory of Inquiry, 1938). Prolongement majeur du pragmatisme par Dewey.
- Richard Rorty, Conséquences du pragmatisme, traduction française, Seuil, 1993 (original Consequences of Pragmatism, 1982). Réhabilitation contemporaine du pragmatisme jamesien.
- Stéphane Madelrieux, William James, l'attitude empiriste, PUF, 2008. Étude française majeure.
- Mathias Girel, L'Esprit en acte. Psychologie, mythologies et pratiques chez William James, Vrin, 2017. Étude française récente.
- Jean-Pierre Cometti (dir.), Lire Bergson et James, Vrin, 2005. Recueil sur le dialogue James-Bergson.
- Cheryl Misak, The American Pragmatists, Oxford University Press, 2013. Étude anglo-saxonne récente synthétique sur le mouvement pragmatiste.
Sources
- « Pragmatism », Wikipédia (versions anglaise et française), consulté le 05/06/2026.
- Notice « William James » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Russell Goodman, plato.stanford.edu, consulté le 05/06/2026.
- Notice « Pragmatism » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Catherine Legg et Christopher Hookway, plato.stanford.edu, consulté le 05/06/2026.
- The Letters of William James, édité par Henry James Jr., 2 volumes, Atlantic Monthly Press, 1920.
- Frederick H. Burkhardt et Fredson Bowers (eds.), Pragmatism dans The Works of William James, Harvard University Press, 1975. Édition critique anglo-saxonne de référence.
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```yaml oeuvre: slug: le-pragmatisme titreoriginal: "Pragmatism: A New Name for Some Old Ways of Thinking" titrefrancais: "Le Pragmatisme : un nouveau nom pour d'anciennes manières de penser" langueoriginale: anglais typeoeuvre: essai datepublication: 1907 datepublicationaffichage: "1907 (publié à New York chez Longmans Green and Co. en mai 1907, à partir des conférences données au Lowell Institute de Boston en novembre-décembre 1906 et à Columbia University en janvier-février 1907)" dateredaction: "1906-1907" posthume: false nombrechapitres: 8 niveaudifficulte: 3 auteurslug: william-james descriptioncourte: | Œuvre la plus connue et la plus diffusée de William James, publiée à New York en mai 1907 chez Longmans Green and Co., transcription de huit conférences données au Lowell Institute de Boston en novembre-décembre 1906 puis répétées à Columbia University en janvier-février 1907. Dédiée à John Stuart Mill. James a alors 65 ans et prend sa retraite officielle de Harvard la même année. Manifeste fondateur du pragmatisme américain comme méthode philosophique : pour clarifier le sens d'une idée, examiner ses conséquences pratiques prévisibles. Extension polémique à la théorie de la vérité : une idée est vraie quand elle fonctionne dans l'expérience. Médiation entre les grandes oppositions philosophiques classiques (rationalisme/empirisme, idéalisme/matérialisme, théisme/athéisme), valorisation du sens commun et de l'humanisme. Œuvre fondatrice qui établit le pragmatisme comme école identifiée et qui inspirera Dewey, Schiller, le néo-pragmatisme de Rorty et Putnam, le dialogue avec Bergson et Husserl. metatitle: "Le Pragmatisme (William James, 1907) - Philotopie" metadescription: | Le Pragmatisme de William James (1907) : méthode philosophique du sens par les conséquences pratiques, théorie pragmatiste de la vérité, médiation des oppositions classiques. statut: publie philosophes_associes:
- slug: william-james
role: auteur description: | James prononce les huit conférences du Pragmatism à 64-65 ans, au Lowell Institute de Boston puis à Columbia University, et publie le livre en mai 1907. C'est l'année de sa retraite officielle de Harvard où il enseigne depuis 1873. L'ouvrage rassemble plus de trente ans de réflexion philosophique amorcée par Principles of Psychology (1890) et The Will to Believe (1897), prolongée par Varieties of Religious Experience (1902), et qui culminera dans A Pluralistic Universe (1909) et les Essays in Radical Empiricism posthumes (1912).
- slug: peirce
role: interlocuteur description: | Charles Sanders Peirce est le co-fondateur historique du pragmatisme américain et l'inspirateur direct de la méthode jamesienne. Son article fondateur How to Make Our Ideas Clear (Popular Science Monthly, 1878) est cité longuement par James dans Pragmatism comme l'origine de la méthode. Peirce et James se connaissent depuis le Cambridge Metaphysical Club (vers 1872). Mais Peirce, dès 1905, renommera sa propre doctrine pragmaticisme pour la distinguer du pragmatisme jamesien, qu'il juge trop psychologisant et populaire.
- slug: mill
role: interlocuteur description: | John Stuart Mill est le dédicataire de Pragmatism (à la mémoire de qui je dois d'avoir compris le premier pas vers le pragmatisme). Cette dédicace place James dans la filiation de l'empirisme britannique classique et de l'utilitarisme millien. La méthode pragmatiste prolonge l'empirisme millien en l'élargissant aux questions de signification philosophique et de vérité.
- slug: kant
role: contestataire description: | Kant est l'un des contestataires implicites du Pragmatism. James critique le transcendantalisme kantien comme exemplaire de la prétention rationaliste à fonder la connaissance sur des structures a priori intemporelles. Le pragmatisme jamesien préfère partir des conséquences pratiques de l'expérience plutôt que des conditions transcendantales abstraites. Cette opposition à Kant rapproche James de l'empirisme britannique millien.
- slug: hegel
role: contestataire description: | Hegel et l'idéalisme absolutiste anglo-américain qui s'en réclame (Bradley, Royce, McTaggart) sont les adversaires polémiques du Pragmatism. La conception hégélienne d'une Réalité absolue unifiée par la dialectique est exemplaire de la prétention métaphysique que James combat au nom du pluralisme. La quatrième conférence (L'Un et le multiple) défend explicitement le pluralisme jamesien contre le monisme hégélien.
- slug: david-hume
role: interlocuteur description: | David Hume est l'inspirateur empiriste classique que James prolonge. L'empirisme humien fondé sur l'analyse des impressions et des idées, sa critique sceptique des prétentions métaphysiques, sa conception associative de la causalité, sont des arrière-plans positifs du pragmatisme jamesien. James radicalise l'empirisme humien dans son Essays in Radical Empiricism (1912), mais l'empirisme classique reste l'une de ses références positives constantes.
- slug: bergson
role: interlocuteur description: | Henri Bergson est l'interlocuteur européen majeur de James dans les années 1900-1910. La correspondance James-Bergson de cette décennie est l'un des grands dialogues philosophiques transatlantiques. Les deux pensées convergent sur le flux continu de l'expérience, l'anti-substantialisme, le pluralisme, la critique de l'intellectualisme abstrait. Bergson préfacera la première traduction française de Pragmatism par E. Le Brun en 1911. James reconnaît plusieurs fois sa dette envers Bergson, et réciproquement.
- slug: deleuze
role: heritier description: | Gilles Deleuze a lu James et l'a abondamment commenté, dès son premier livre Empirisme et subjectivité (1953) consacré à Hume mais en dialogue avec James. La conception deleuzienne des multiplicités, des relations externes, du plan d'immanence, hérite du pragmatisme et de l'empirisme radical jamesien. Deleuze considère James, Hume et Bergson comme les trois grands empiristes de la philosophie occidentale.
- slug: merleau-ponty
role: heritier description: | Maurice Merleau-Ponty a lu James et l'a discuté dans la Phénoménologie de la perception (1945) et dans les cours du Collège de France sur la nature. La conception merleau-pontienne du monde perçu comme dimension pré-réflexive de l'expérience prolonge en partie les analyses jamesiennes du flux de la conscience et de l'expérience comme étoffe primitive de la réalité. courants_associes:
- slug: empirisme
type_lien: oeuvre-importante description: | Pragmatism est l'une des œuvres majeures de la tradition empiriste, qu'elle prolonge en la transformant. James se réclame explicitement de l'empirisme classique (Locke, Berkeley, Hume, Mill, dédicataire du livre) tout en proposant un empirisme nouveau, attentif aux dimensions pratiques et humaines de la connaissance. La filiation Pragmatism-Essays in Radical Empiricism (1912) montre comment James radicalise progressivement l'empirisme britannique en y intégrant les relations comme données empiriques. L'œuvre est l'un des grands jalons de l'évolution de l'empirisme au XXᵉ siècle vers les positions du monisme neutre et du néo-pragmatisme. ```
Synthèse pour validation
- Niveau de difficulté proposé : 3/5
- Justification du niveau : Œuvre philosophique substantielle mais largement accessible, conçue à l'origine comme conférences pour un public cultivé non spécialiste. Style oral, exemples concrets, peu de vocabulaire technique. Quelques prérequis utiles : connaissance de l'empirisme britannique (Locke, Berkeley, Hume, Mill), de l'idéalisme absolutiste anglo-américain (Bradley, Royce, McTaggart), de la philosophie pragmatiste antérieure de Peirce. Niveau intermédiaire entre les œuvres pré-philosophiques (Émile, Manuel d'Épictète) et les grands traités spéculatifs.
- Longueur : environ 4 200 mots de prose hors YAML
- Auteur : william-james (slug canonique).
- Philosophes associés référencés : 9 (tous slugs canoniques en base) - william-james (auteur), peirce, mill (interlocuteurs), kant, hegel (contestataires), david-hume, bergson (interlocuteurs), deleuze, merleau-ponty (héritiers).
- Concepts liés référencés (en base seulement) : aucun. Concepts pertinents non en base : méthode-pragmatiste, théorie-pragmatiste-de-la-vérité, tempéraments-rationaliste-empiriste, volonté-de-croire, pluralisme-métaphysique, expérience-pure (sœur de l'empirisme radical), humanisme-de-la-connaissance.
- Courants associés (en base seulement) : 1 - empirisme (oeuvre-importante). Canonique. Pas de
pragmatismeen base alors qu'il serait l'évident (oeuvre-fondatrice). - Citations vérifiées et sourcées : 5 citations, présentées comme paraphrases fidèles des thèses centrales (les traductions françaises de Le Brun 1911 et Ferron 2007 rendent diversement les formulations originales anglaises).
- Points d'incertitude :
- Date publication mai 1907 chez Longmans Green and Co. : confirmée.
- Lowell Institute Boston (novembre-décembre 1906) et Columbia University (janvier-février 1907) : confirmés.
- Dédicace à John Stuart Mill : confirmée.
- Retraite officielle de Harvard en 1907 : confirmée.
- Mort de James 26 août 1910 à Chocorua : confirmée.
- Traduction Le Brun 1911 préface Bergson : confirmée.
- Traduction Ferron Flammarion 2007 : confirmée.
- Entités liées non encore documentées (candidates prioritaires) :
- Concepts : méthode-pragmatiste (URGENT, concept fondateur), théorie-pragmatiste-de-la-vérité (URGENT), tempéraments-tender-tough-minded, volonté-de-croire (URGENT, concept jamesien célèbre), pluralisme-métaphysique, expérience-pure, humanisme-pragmatiste, règle-pragmatiste-de-signification.
- Courants : pragmatisme (URGENT, manque criant, mentionné dans 5+ fiches dont James lots 12 et 14), néo-pragmatisme, fonctionnalisme-psychologique, interactionnisme-symbolique, école-de-Chicago-sociologique.
- Philosophes mentionnés sans fiche existante : John Dewey (URGENT, prolongateur majeur du pragmatisme américain), George Herbert Mead (interactionnisme symbolique), F.C.S. Schiller (humanisme oxfordien), Charles Sanders Peirce déjà en base ✓ comme
peirce, Sidney Hook (pragmatisme américain mid-XXᵉ siècle), F.H. Bradley (URGENT, absolutisme britannique), Josiah Royce (URGENT, idéaliste américain), J.M.E. McTaggart (idéaliste britannique), Henry James Sr. (théologien swedenborgien), Henry James Jr. (URGENT, romancier, frère cadet), Alice Howe Gibbens (épouse), Ralph Barton Perry (éditeur posthume de James), Edmund Husserl (URGENT, lecteur de James), Bertrand Russell déjà en base ✓ commebertrand-russell, G.E. Moore (URGENT, critique analytique de James), Willard Van Orman Quine (URGENT, néo-pragmatiste analytique), Hilary Putnam (URGENT, néo-pragmatiste), Richard Rorty (URGENT, néo-pragmatiste), Cheryl Misak (commentatrice contemporaine), Edward Thorndike, James J. Gibson, Herbert Blumer, Erving Goffman (sociologie pragmatiste), Robert Park (École de Chicago), Émile Boutroux (passeur français de James), Édouard Le Roy (philosophie nouvelle française), Stéphane Madelrieux, Mathias Girel, Guillaume Garreta, Jean-Pierre Cometti, Nathalie Ferron, E. Le Brun (commentateurs et traducteurs français), Russell Goodman, Catherine Legg, Christopher Hookway (commentateurs anglo-saxons), Bruno Latour, Luc Boltanski, Antoine Hennion (sociologues français contemporains à inspiration pragmatiste), Francisco Varela, Evan Thompson (énactivisme cognitif). - Œuvres mentionnées sans fiche existante :
- The Principles of Psychology (James, 1890, URGENT, mentionné dans 4+ fiches).
- The Will to Believe (James, 1897, URGENT).
- The Varieties of Religious Experience (James, 1902, URGENT).
- A Pluralistic Universe (James, 1909).
- The Meaning of Truth (James, 1909).
- Essais d'empirisme radical (James, 1912, déjà documenté dans le lot 12).
- How to Make Our Ideas Clear (Peirce, article 1878, URGENT, texte fondateur du pragmatisme).
- How We Think (Dewey, 1910), Democracy and Education (Dewey, 1916, URGENT), Experience and Nature (Dewey, 1925), The Quest for Certainty (Dewey, 1929), Logic: The Theory of Inquiry (Dewey, 1938).
- L'Évolution créatrice (Bergson, 1907, URGENT, déjà mentionné lots antérieurs).
- Essai sur les données immédiates de la conscience (Bergson, 1889), Matière et mémoire (Bergson, 1896), Le Rire (Bergson, 1900).
- Two Dogmas of Empiricism (Quine, article 1951).
- Philosophy and the Mirror of Nature (Rorty, 1979, URGENT), Consequences of Pragmatism (Rorty, 1982).
- William James's Conception of Truth (Russell, article 1908).
- Phénoménologie de la perception (Merleau-Ponty, 1945, URGENT).
- Lieux : Harvard et Cambridge Massachusetts (URGENT, lieu d'enseignement de James), Boston (Lowell Institute), New York (Columbia University, lieu de naissance), Chocorua New Hampshire (lieu de mort), Genève, Paris, Bonn, Londres (lieux d'éducation transatlantique), Édimbourg (Gifford Lectures 1901-1902), Manchester (Hibbert Lectures 1908).
- Sources consultées : Wikipédia EN FR, Stanford Encyclopedia of Philosophy (notices James et Pragmatism), édition critique Burkhardt et Bowers Harvard University Press.